Facebook : don’t be gentle¹

Le 4 décembre 2007, un événement inattendu faisait le tour de la rédaction : un certain rédac-chef une certaine testeuse de téléphones venait d’ouvrir un groupe Facebook dédié au site pour lequel je bossais depuis trois mois. Ledit individu ayant chaudement recommandé à tous les rédacteurs de s’y précipiter, j’ai ouvert un compte sur ledit site.

Bientôt deux ans plus tard, qu’en reste-t-il ? Et bien, le groupe est à peu près mort : au final, on s’exprime déjà sur le site et sur le forum, pas la peine d’en rajouter. Et pourquoi pas gazouiller aussi ?

En revanche, ça a une utilité professionnelle inattendue, du moins par moi-même : nombre de confrères, de collègues et d’individus œuvrant chez les constructeurs y sont. Et finalement, la fonction la plus utile, c’est celle-là : si j’ai besoin de contacter des gens de Panasonic, Fuji ou Sony (au hasard), je peux rapidement jeter un œil pour voir s’ils sont en ligne et leur demander directement sans chercher leur adresse de courriel (qui, une fois sur deux, risque de revenir « oups, votre correspondant est en vacances ») ou leur téléphone (ma haine de ce machin ne s’arrange pas forcément et j’aime avoir une trace écrite de mes communications). Du coup, paradoxalement, j’utilise beaucoup Facebook… sous Pidgin (merci Ghusse pour m’avoir signalé le plug-in qui va bien).

Ensuite, il y a bien sûr les fonctions de partage propres aux réseaux sociaux : envoyer à plein de gens des aphorismes divers, leur faire partager des coups de cœur musicaux, avec l’avantage que chacun prend ce qu’il veut et ignore le reste — c’est donc beaucoup moins intrusif que, au hasard, le courrier électronique.

J’ai donc vécu heureux avec Facebook jusqu’aux derniers mois. Ça s’est un peu gâté depuis.

La principale faiblesse de Facebook, c’est le manque de contrôle sur la diffusion d’une information. Si le site a rajouté quelques fonctions pour limiter les albums photos à certaines personnes, par exemple, on sent bien que celles-ci n’ont été rajoutées qu’après coup et à contre-cœur. Partager l’album d’une beuverie entre collègues avec les collègues présents et personne d’autre, par exemple, nécessite de créer un groupe contenant les personnes concernées, puis limiter l’album au dit groupe. Et ce, impérativement, avant d’ajouter les images : par défaut, tout est public. Une manip’ pas forcément simple dans une interface, disons-le, à chier. Facebook, c’est idéal pour partager, mais pas du tout pour choisir avec qui on partage.

C’est pire avec les liens et aphorismes divers — pardon, les statuts. Impossible de dire : « celui-là, c’est pour telle catégorie de gens ». Or, beaucoup de pensées viennent par une actualité ; si ce que l’on publie n’est en soi pas problématique, les gens qui aiment à lire entre les lignes (et, croyez-le ou non, c’est souvent le cas des journalistes) peuvent déduire énormément de choses en recoupant instinctivement et parfois sans y penser dix, vingt, cent statuts étalés sur six ou dix mois. Autant j’aime ce sport lorsqu’il s’agit d’autres personnes, autant ça m’énerve lorsque d’autres s’y livrent parce que le 13 juillet, j’ai dit que je réagissais à contretemps, que le 6 je m’interrogeais philosophiquement sur mes relations avec le reste du monde, que le 4 j’ai publié un lien vers le film La main droite du diable et ainsi de suite, et que pour certains ça peut prendre un sens…

Le problème, c’est qu’il y a des trucs qu’on souhaite partager avec un petit groupe d’amis, sans utiliser un courriel qui serait un peu envahissant et demanderait une réponse. Genre « si ça vous intéresse, n’hésitez pas à demander des détails », plutôt que « il se passe ça, votre avis ? ». Ça permet d’évacuer un peu certaines pressions pour ne pas exploser tout de suite, et de dire à certains qu’on aimerait leur toucher un mot d’un truc sans débarquer avec des gros sabots « toi, moi, parler, maintenant ». (Précisons qu’en l’occurrence, je parle pas que de moi : c’est un comportement que j’ai observé aussi chez d’autres.)

Et là, Facebook vous laisse dans la merde. Envoyez un courriel, ça risque d’être perçu comme une agression par ses destinataires ; ne faites rien, et c’est deux mois plus tard que vous risquez un « t’es trop con, pourquoi t’en as pas parlé ? ». La « bouteille à la mer » facebookienne est la solution idéale, sauf qu’alors vous allez vous manger trois mois plus tard un « bon, ça, ça nous concerne toi, moi, untel et untel, mais vraiment, les gars de chez Fuji n’ont pas à le savoir ».

Dans l’idéal, vous feriez comme pour les photos : un groupe de destinataires. Ou comme sur Flickr, d’ailleurs, où l’on peut restreindre une photo à deux groupes, disjoints ou non, nommés « famille » et « amis ». Facebook devrait impérativement, à mon avis, permettre de régler la confidentialité des statuts et des liens. Ça, je l’envoie à mes amis, ça, à mes collègues, ça, à tout le monde, au choix.

Mais non, ça serait sans doute trop pratique. L’objectif de Facebook n’est pas d’être un outil de communication évolué, mais de diffuser de l’information à tous vents, et seule l’intervention des pénibles de la CNIL et des tribunaux parviennent parfois à imposer un minimum de contrôle.

L’autre truc qui me fait vraiment chier avec Facebook, c’est qu’il y a des cas où l’on supprime un « ami » — sur Facebook, on n’a pas de collègues, pas de connaissances, pas de famille, ni même de plans cul ; on a uniquement des « amis ». Les raisons peuvent être multiples, de « je veux plus voir ce connard » à « j’essaie d’oublier mon ex » en passant par « ah tiens non, c’est pas un ancien camarade de classe, c’est un homonyme ».

Mais là, attention : Facebook n’aime pas ça. En fait, Facebook est convaincu que les amis de vos amis sont vos amis, et il vous affiche régulièrement tout un tas de choses venant de ceux-là. Rien à foutre lorsqu’il s’agit de parfaits inconnus, c’est rarement un problème et si ce n’est pas intéressant, on zappe — comme on le fait avec ses amis, d’ailleurs.

C’est beaucoup plus problématique lorsqu’il s’agit d’ex-amis. Là, on parle de gens dont pour une raison ou pour une autre on a dit ne plus vouloir entendre parler. Facebook va donc faire le forcing pour vous rappeler que ces gens existent, pour peu qu’il vous reste un ami commun. Vous ne supportez plus l’enfoiré qui s’est barré avec votre femme et votre chien ? Vous voulez oublier qu’il existe, et avez juré sur la Bible d’abattre quelqu’un à chaque fois que vous entendriez son nom ? No pwoblem : s’il est encore dans les contacts de votre chien, tout ce qu’il postera sera immédiatement répercuté dans les « morceaux choisis » de votre page. Vous pouvez devenir amis avec des inconnus, mais vous ne pouvez pas ignorer les amis de vos amis.

C’est la beauté de Facebook, le site spécialement conçu pour garder le contact avec les gens, même ceux avec qui vous n’avez absolument pas envie d’avoir de contacts.

¹ Ce titre est une parodie du slogan d’une autre entreprise-phare des nouvelles technologies, connue pour ne pas vouloir froisser le gouvernement chinois en recensant des sites dissidents et qui vous conseille de n’être point méchant.