21 mars au matin, ren­dez-vous avec le loueur — qui bosse donc le dimanche mais n’a pas l’air d’en faire un fro­mage : il n’est pas Fran­çais. Il nous amène au centre de loca­tions. En che­min, le por­table de ma mère vibre…

“C’est Myriam, je sais pas si vous avez vu les infos, dans la nuit y’a eu une érup­tion dans le sud vers le Mýr­dals­jö­kull, la route 1 est bar­rée en direc­tion de Hel­la. Pour votre tour vers Akranes aujourd’hui y’a pas de pro­blème, mais je sais pas si vous pour­rez aller vers le sud demain.”

Le loueur n’en sait pas beau­coup plus : selon lui, l’éruption peut durer quelques heures ou quelques mois, mais ce sont sur­tout les crues qui sont à craindre puisque le vol­can est sous un gla­cier. La route 1 est fer­mée par pré­cau­tion, le temps de voir pré­ci­sé­ment où est la cou­lée et s’il faut pré­voir une grosse fonte de glace, mais le truc vrai­ment inquié­tant c’est l’idée que ça puisse réveiller le Kat­la, gros vol­can plus ou moins dor­mant sous le Mýr­dals­jö­kull. On y revien­dra, mais mani­fes­te­ment, c’est la ter­reur des Islan­dais en cette fin mars — et fina­le­ment, c’est le petit d’à côté qui fou­tra un bor­del monstre en Europe un mois plus tard.

On loue donc la voi­ture pour une semaine — sur cette carte de cré­dit, oui —, avec assu­rance pour les petits accrocs — sur cette carte aus­si, oui, pour­quoi pas ? — et avec l’option deuxième conduc­teur — oui oui, tou­jours sur cette carte, on est cen­sés avoir 22 cartes ban­caires à uti­li­ser à tour de rôle ? Oo

Je me dis au pas­sage que je trouve bizarre de payer pour faire rajou­ter un conduc­teur, dans la mesure où plu­sieurs chauf­feurs se relayant sont plus sûrs qu’un seul condui­sant toute la jour­née, mais la logique des assu­reurs m’échappe par­fois.

Et au pas­sage, le loueur nous rap­pelle avec véhé­mence qu’aucune assu­rance ne couvre les dégâts sur le sou­bas­se­ment…

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…et en par­ti­cu­lier les bris méca­niques dus à une conduite tout-ter­rain mal négo­ciée. Par­fai­te­ment net­toyé dans un coin, un feu bloc de Hon­da HRV explique le pro­blème : l’eau d’Islande coule direc­te­ment des gla­ciers, elle est à deux degrés grand maxi­mum, et tra­ver­ser un gué avec un moteur à 100 °C suite à un long tra­jet tria­li­sant peut occa­sion­ner comme de légers chocs ther­miques. On a beau le savoir, la fis­sure large comme le poing qui remonte tout le long du deuxième pis­ton et le bon cen­ti­mètre de défor­ma­tion du car­ter impres­sionnent.

En même temps, on n’a pas l’intention de faire du gros fran­chis­se­ment avec une Suzu­ki Swift, même en pneus M+S clou­tés, et s’ils disent que les pistes sont pra­ti­cables, ça devrait pas poser de pro­blème : ça sera pas mes pre­miers kilo­mètres sur la terre (je vous ai par­lé de l’époque où je me far­cis­sais 100 bornes de pistes plus ou moins défon­cées dans la jour­née pour les ral­lyes sur terre ?).

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Nous voi­ci donc par­tis, cap au Nord. Les pre­miers kilo­mètres ne sont pas évi­dents : la Swift est en boîte auto­ma­tique… Pas un pro­blème pour rou­ler, mais à chaque arrêt le réflexe de débrayer en fin de frei­nage est bien ancré et la pédale répond super bien avec deux pieds appuyés des­sus. Et comme on est en ville, on s’arrête sou­vent… Après quelques caho­te­ments qui font râler la mère, je trouve une solu­tion moyen­ne­ment élé­gante : frei­ner du pied gauche. C’est moins souple que le droit, faute d’entraînement, mais ça neu­tra­lise le reflex de débrayage.

Une fois sor­tis de la ville, c’est sans pro­blème : 90 km/h sur la 1, belle route à deux voies tra­cée en grandes courbes et qui contourne les vil­lages. Au pas­sage, on visite le Hvalf­jarðargöng, un tun­nel sous-marin de six bornes qui per­met de des­cendre à plus de 150 mètres sous le niveau de la mer — les petits joueurs qui l’ont creu­sé ont hélas taillé dans le rocher au lieu de faire un beau tun­nel sub­aqua­tique, c’est même pas drôle.

La route est jolie, le temps miti­gé. Après avoir tra­ver­sé un fjord d’un coup de pont, on s’arrête dans le port de Bor­garnes, il y a pas mal de vent (ah, ah, si on avait su !) mais l’ambiance est très bre­tonne. On visite le musée local (pho­tos inter­dites, déci­dé­ment les tra­vers muséo­gra­phiques sont bien répan­dus sur la pla­nète) : c’est un han­gar au sous-sol amé­na­gé, qui raconte la saga de Egill, fier viking un peu violent qui a un peu buté des gens un peu par­tout, d’Islande en Nor­vège en pas­sant par la Grande-Bre­tagne, et qui doit sou­vent sa sur­vie à sa capa­ci­té à assem­bler des vers, pasqu’on peut être une brute et avoir un cœur de poète.

Mal­gré son ins­tal­la­tion en sous-sol et le manque de place évident, le musée est plu­tôt bien fichu, pro­po­sant un voyage d’une grosse demi-heure, une expo­si­tion des cou­tumes locales à tra­vers l’histoire d’Egill — notam­ment concer­nant l’importance de la poé­sie, sans doute liée à la fixa­tion rapide de la langue par l’écrit qui explique la sur­vi­vance en islan­dais de lettres aban­don­nées des autres Scan­di­naves (Ð, conser­vée éga­le­ment en férin­gien, et Þ) et la capa­ci­té des Islan­dais à lire les textes en vieux nor­rois.

On déjeune au res­tau oppor­tu­né­ment acco­lé au musée. Nour­ri­ture sym­pa­thique, bis­trot de même, ambiance plu­vieuse.

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Au des­sus du bar, sur­prise : un cor­beau et un renard. Euh… “Do you know La Fon­taine ?” Pen­dant cinq minutes, j’explique la fable à la bar­maid qui, non, ne connais­sait pas La Fon­taine, et est aus­si amu­sée que moi par la coïn­ci­dence entre l’œuvre fran­çaise du XVIIè siècle la plus étu­diée et la déco­ra­tion de son éta­blis­se­ment.

On reprend la route vers le sud, mais en pre­nant plus à l’est, à tra­vers les mon­tagnes (routes 508 et 520). Pre­mier contact avec les fameuses “pistes défon­cées” islan­daises, qui valent à l’île sa répu­ta­tion de réseau rou­tier désas­treux.

J’attaque la piste pru­dem­ment, à tra­vers les pas­sages cana­diens. Bon, c’est de la bille rocheuse concas­sée, faut anti­ci­per un peu les frei­nages par rap­port à de la terre dure, mais l’accroche est plu­tôt bonne — les roches vol­ca­niques sont très adhé­rentes — et il suf­fit de trou­ver le bon rythme pour gérer les quelques bosses : la voi­ture entre en réso­nance vers 30 km/h… La vitesse étant limi­tée à 80, on peut accé­lé­rer un peu, la réso­nance dis­pa­raît vers 60 km/h et là, la piste est tout sim­ple­ment excel­lente : les Islan­dais font leurs routes sur des rem­blais, afin que le vent les dégage en cas de neige (exac­te­ment le contraire des Ardé­chois, qui les tracent au font des val­lées à même le sol et se plaignent des congères). Donc, ils en pro­fitent pour les pro­fi­ler : tous les virages sont rele­vés pour pas­ser à vitesse constante. Une fois le petit stress ini­tial (on roule sur des billes, c’est pas ras­su­rant pour les virages), on s’habitue à suivre le pro­fil et ça roule tout seul.

C’est aus­si le moment où on se dit que des pneus tout-ter­rain, c’est vache­ment bien même sur une petite ber­line.

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Redes­cente de la mon­tagne, on arrive sur le Hvalf­jörður. Ciel d’orage, pay­sage contras­té. Au fond, quelque part sous l’eau, le tun­nel par lequel on est pas­sés à l’aller ; devant, la route 47 qui fait le tour du fjord et qui était la seule dis­po­nible avant le per­ce­ment du tun­nel. On prend à gauche, l’idée étant d’aller visi­ter la cas­cade de Gly­mur. Arri­vés au par­king après trois kilo­mètres de piste en terre et pierres bien plus conformes à l’image du pays (étroite, mal pavée, cir­cu­la­tion au pas), on est cen­sés en avoir pour une grosse demi-heure de marche, mais…

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…il tombe des cordes. Petit tour à l’extérieur pour tâter le ter­rain…

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J’entends ma mère crier que c’est mou, je jette un œil à ma gauche pour la trou­ver embour­bée des trois bons cen­ti­mètres, mais c’est trop tard : je suis déjà plan­té jusqu’à la che­ville à droite. Dés­équi­li­bré, pas le choix : je pose le gauche avec, aus­si déli­ca­te­ment que pos­sible.

Un quart d’heure de net­toyage de pompes plus tard (la végé­ta­tion autoch­tone absorbe modé­ré­ment la boue locale), retour dans la voi­ture. Il pleut tou­jours, mal­gré la pro­ver­biale insta­bi­li­té du cli­mat islan­dais (ça aus­si, on y revien­dra). Au bout d’une demi-heure, le temps reste hos­tile et on annule la ran­don­née : retour à la route, tou­jours à 10 km/h en pointe, puis sui­vi sud du fjord et retour à Reyk­javík. Au pas­sage, quelques pay­sages très sym­pas, la route 47 est très joli­ment tra­cée ; c’est un peu ce qu’on peut trou­ver au sud des Maures, mais avec un bitume en état et une autre terre juste de l’autre côté du bras de mer… et un ciel d’orage, moins confor­table pour les pro­me­neurs mais plus joli pour les obser­va­teurs.

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On passe la soi­rée à pro­me­ner autour de l’hôtel de ville, son célèbre lac de Tjör­nin, ses canards, ses cygnes, tout ça. Cette par­tie de la ville est tran­quille, les Islan­dais ne jugent pas néces­saire d’éclairer exa­gé­ré­ment et du coup on a des pho­tos contras­tées comme celle ci-des­sus. Bien sûr, si j’avais eu un pied, ça aurait mieux ren­du, mais voi­là : on prend l’avion, on veut pas s’encombrer, on va mar­cher, on veut pas se char­ger, et résul­tat on doit comp­ter sur une sta­bi­li­sa­tion allé­gée de µ4/3 Olym­pus pour s’en sor­tir.

Et je parle pas des cygnes, qui ont une fâcheuse ten­dance à bou­ger. ^^

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On retourne au boui-boui de l’avant-veille pour dîner. Les bar­quettes en poly­sty­rène sur­prennent tou­jours, la déco aus­si, mais une bro­chette de sau­mon grillée pour l’équivalent de cinq euros, j’en rêve encore.

En ren­trant, bran­chons l’ordinateur (Inter­net est gra­tos dans la pen­sion) et voyons voir où en est notre petit vol­can… Les choses ont évo­lué, y’a quelques images de cou­lées de lave sur le site de l’AFP, et la carte du minis­tère des trans­ports indique que la route est rou­verte jusqu’à Hvolsvöl­lur, mais tou­jours fer­mée vers Vík et la pointe sud du pays. Nous pou­vons donc visi­ter le “cercle d’or” et rejoindre la loca­tion pré­vue, au nord d’Hella. Pour la suite, ben… on ver­ra bien !

Suite : vive le vent