Pré­cé­dent Intro­duc­tion Sui­vant

Les mani­fes­ta­tions n’avaient guère ces­sé depuis le pre­mier tour des élec­tions pré­si­den­tielles. Cer­taines régions avaient été pla­cées sous état d’urgence, ce qui signi­fiait notam­ment l’interdiction des ras­sem­ble­ments en place publique.

Le pre­mier mai, jour tra­di­tion­nel de mani­fes­ta­tions mas­sives, devait être celui du ras­sem­ble­ment.

Tous les par­tis de gauche, une par­tie de ceux de droite, des syn­di­cats, des jour­naux, des asso­cia­tions avaient trans­mis l’appel. Le pre­mier mai, à Paris, tout le monde était invi­té à mani­fes­ter son désac­cord avec la poli­tique du pays.

Pen­dant deux semaines, nous avions four­bi nos armes. Mes côtes étaient remises. Le convoi était prêt.

La mai­rie ne pou­vait se per­mettre d’organiser une mani­fes­ta­tion, mais fer­mait les yeux sur les pré­pa­ra­tifs. Furet, qui était le pre­mier vil­lage du Rude­val, orga­ni­sa l’affaire. Les vil­lages du des­sus, Bas­tide et Per­mon, ain­si que deux voi­sins, Léhault et Barin, se joi­gnirent à nous.

On loua deux bus à une entre­prise de trans­ports de Dague. Le patron étant un ami, il nous les fit à un prix défiant toute concur­rence.

Nous étions donc cent, sur les cent quatre-vingts habi­tants à l’année des cinq vil­lages, à faire le dépla­ce­ment. Mona et sa mère, Régine, étaient res­tées à la ber­ge­rie, mais sa soeur Anne et son père Claude étaient du voyage.

On par­tit à trois heures du matin. L’ambiance dans le bus était ensom­meillée. J’étais à coté de la petite-fille du maire, Dorine, de deux ans ma cadette. Elle habi­tait habi­tuel­le­ment à Valence, mais était remon­tée au vil­lage pour le week-end.

C’était une amie proche. A qua­torze ans, elle était capable de com­prendre et d’analyser en un ins­tant un dis­cours poli­tique. A seize ans, elle avait fini de peser le pour et le contre et s’était enga­gée auprès du Mou­ve­ment Soli­da­ri­té Popu­laire.

A dix-huit ans, elle était entrée à Sciences Po à Lyon. Elle vou­lait “pour­rir le fruit par l’intérieur”, selon son expres­sion. Elle avait par­ti­ci­pé à la fon­da­tion dans sa facul­té d’un syn­di­cat, le Groupe Etu­diant Radi­cal, qui s’était spé­cia­li­sé dans la négo­cia­tion sans com­pro­mis. En 2004, deux semaines d’occupation de la direc­tion de la facul­té avaient per­mis de faire connaître ce syn­di­cat. Ils avaient fina­le­ment réus­si à faire plier l’université et à obte­nir l’inscription de deux cent dix étu­diants étran­gers sans titre de séjour.

Nous étions amis qua­si­ment depuis que nous nous connais­sions — depuis mon arri­vée à Furet en 1995. On par­lait de tout, de poli­tique bien sûr, mais aus­si d’équitation, de musique, de nature ou de tout autre sujet se pré­sen­tant. Pour­tant, quoi que nous ayons sou­vent dor­mi ensemble, et quoi qu’en aient pen­sé à l’époque nos parents res­pec­tifs, il n’y avait jamais eu entre nous qu’une sin­cère ami­tié.

J’étais assis coté fenêtre, appuyé sur la paroi, une jambe allon­gée sur le siège du bus. Elle était calée contre moi, appuyée sur mon ventre. On dor­mit plus de la moi­tié du tra­jet.

A huit heures, nous étions réveillés. Nous nous sommes assis un peu plus cor­rec­te­ment. Nous avons regar­dé dehors.

Il fai­sait beau. Quelques cumu­lus par­se­maient un grand ciel bleu. Les arbres ployaient sous un vent d’une par­faite régu­la­ri­té. De quoi espé­rer que la capi­tale ne serait pas trop irres­pi­rable.

La radio du bus annon­çait que la mani­fes­ta­tion pre­nait déjà forme place de la Nation. Alors que le cor­tège devait par­tir à onze heures, la place était déjà à moi­tié pleine.

Assises der­rière nous, on trou­vait Yoru et Tori Bres­son. Elles avaient quinze et dix ans. Elles devaient leurs pré­noms, ain­si qu’une jolie teinte de peau et des yeux lar­ge­ment bri­dés, à leur mère japo­naise, et leur nom, leur natio­na­li­té et leur langue “mater­nelle” à leur père fran­çais, Jean. Seul celui-ci était avec nous : leur mère, Kumi­ko Kochi­ra épouse Bres­son, avait été deman­dée par la police pour être expul­sée deux semaines plus tôt, et se cachait.

Plus loin der­rière étaient Anne et Claude Vanel, à coté de Patrick Pou­let. Ils dis­cu­taient acti­ve­ment avec Gilles, Jeanne et Marie Serf, des Gre­no­blois qui avaient une rési­dence secon­daire à Furet.

Enfin, pour conclure ce bref tour d’horizon, Joseph Bel­homme don­nait son cours d’histoire de France auprès d’un public de six ou sept enfants éba­his et cap­ti­vés. Il racon­tait à ce moment-là Hen­ri IV et la lutte pour l’égalité des Hugue­nots, ceux-là même qui, chas­sés par les catho­liques, avaient peu­plé les régions inac­ces­sibles comme le Rude­val.

De temps à autres, Dorine ajou­tait ou pré­ci­sait un point. Elle fai­sait des paral­lèles avec les autres guerres de reli­gions qui, de nos jours encore, ensan­glan­taient cer­taines régions du globe. Elle connais­sait d’ailleurs la situa­tion irlan­daise mieux que moi, qui pour­tant étu­diais depuis trois ans la civi­li­sa­tion bri­tan­nique.

Un peu plus tard, ce fut mon tour de faire mon cours. La dis­cus­sion avait dévié sur les reli­gions en géné­ral et, en tant qu’areligieux convain­cu, je fus appe­lé à résu­mer briè­ve­ment l’essence des prin­ci­pales reli­gions.

Les enfants décro­chèrent alors que j’atteignais à peine le schisme ortho­doxe de 1054. Il me res­tait à évo­quer la nais­sance du pro­tes­tan­tisme et les reli­gions autres, telles que l’hindouisme, le shin­tô, le boud­dhisme, et éven­tuel­le­ment les grandes dis­pa­rues égyp­tienne, amé­rin­dienne, scan­di­nave et aztèque.

Joseph me regar­da en riant, voyant les enfants com­plè­te­ment indif­fé­rents, et me dit :

– Votre expo­sé est fort inté­res­sant, mais peut-être un peu trop magis­tral… Voyez-vous, il convient, face à un public de jeune âge, de rendre l’Histoire vivante…

Dorine, qui avait fait sem­blant de s’endormir pen­dant mon expo­sé, enfon­ça encore le clou en s’étirant osten­si­ble­ment et en souf­flant dans un bâille­ment :

– Gnn­nah… Le som­ni­fère a fini ?

On arri­va fina­le­ment place de la Nation peu après dix heures.

La foule était déjà immense. Tou­jours agi­tée et sou­riante, mais aus­si ten­due. On n’y voyait pas les rires aux­quels nous étions accou­tu­més. Il n’y avait pas de musique, juste un gigan­tesque gron­de­ment. Une remorque était atte­lée à un pick-up bleu. Un por­tique la sur­mon­tait, por­tant les logos de tous les syn­di­cats, par­tis poli­tiques et asso­cia­tions cari­ta­tives qui avaient orga­ni­sé la mani­fes­ta­tion. Bré­hont et Jour­nac se tenaient des­sus, côte à côte, de même que les meneurs d’une dizaine de mou­ve­ments asso­ciés.

– Pas ter­rible, l’ambiance, fit Dorine dans un mur­mure.

– Pas vrai­ment, non. Tu as vu les CRS ?

– Attends… Deux bataillons au Nord, un à l’Est…

– Plus deux dans la ruelle, là.

– Et un autre là-bas… Ils nous aiment…

Il est avé­ré aujourd’hui que la mani­fes­ta­tion était pré­vue pour dégé­né­rer. Les CRS avaient été appe­lés en masse et étaient pos­tés, bien visibles, aux endroits stra­té­giques. Ils entou­raient la place de la Nation et étaient dis­sé­mi­nés sur tout le par­cours, for­mant des bar­rages pour évi­ter toute dévia­tion du cor­tège.

Ce que l’on ne savait pas, en revanche, c’est que l’armée avait éga­le­ment été mobi­li­sée. Des contin­gents d’infanterie spé­cia­li­sés en milieu urbain étaient cachés sur le par­cours, prêts à inter­ve­nir en cas de débor­de­ment. Tout était prêt, tout était cal­cu­lé pour empê­cher tout débor­de­ment — ou plus exac­te­ment pour le répri­mer…

On pense aus­si, mais cela n’a jamais été confir­mé, que l’État avait déci­dé de pro­fi­ter de la mani­fes­ta­tion pour se débar­ras­ser de l’opposition la plus orga­ni­sée, la plus puis­sante. Les meneurs étaient connus de tous, et la mis­sion des forces éta­tiques aurait été autant de les arrê­ter que de main­te­nir l’ordre. Des fau­teurs de troubles auraient éga­le­ment été mêlés à la foule pour garan­tir les excès.

La ten­sion, en tous cas, était sen­sible. Beau­coup de Fran­çais avaient pas­sé les semaines pré­cé­dentes dans la rue à bran­dir des ban­de­roles. Beau­coup de ces mani­fes­ta­tions avaient dégé­né­ré. Les bles­sés se comp­taient par dizaines, géné­ra­le­ment légè­re­ment tou­chés mais par­fois plus lour­de­ment ; cinq ou six mani­fes­tants avaient déjà quit­té la rue cou­chés sur des civières. On sen­tait les CRS sur leurs gardes, prêts à char­ger.

La foule était éga­le­ment ten­due. Comme un arc ban­dé jusqu’à la limite de la rup­ture, elle ten­tait de croire à l’avenir, de croire au res­pect de ses droits, de croire qu’une marche paci­fique pour­rait convaincre les fana­tiques de l’ ”insé­cu­ri­té”.

Il y avait aus­si un ser­vice d’ordre des orga­ni­sa­teurs. Des gars cos­tauds for­maient un cor­don entre le peuple et les forces de l’ordre. Leur but était d’assurer le main­tien du paci­fisme de la mani­fes­ta­tion. Ceux-là, qui ris­quaient d’être pris entre deux feux, étaient les plus inquiets. On les voyait sur­veiller de toutes part, se retour­ner régu­liè­re­ment pour voir ce qui se pas­sait dans leur dos.

Leur poste, on devait s’en aper­ce­voir plus tard, était bien le plus dan­ge­reux.

A onze heures pré­cises, la mani­fes­ta­tion par­tit vers la place de la Bas­tille. Elle évo­luait len­te­ment, avan­çant peu à peu. Le gron­de­ment avait bais­sé et c’était presque en silence que nous avan­cions peu à peu. C’était un grand jour. Trois mil­lions de per­sonnes, selon la police, avaient pris les ave­nues de Paris d’assaut. Trois mil­lions de per­sonnes avaient fait le dépla­ce­ment, par­fois de plus d’un mil­lier de kilo­mètres, pour par­ti­ci­per ensemble à la même pro­tes­ta­tion.

Trois mil­lions de per­sonne, face à cinq mille CRS et deux mille mili­taires.

On mar­cha long­temps, silen­cieu­se­ment ou presque. Il n’y avait pas de slo­gan, pas de musique, pas de chant, pas de danse. Juste une marche ten­due, déci­dée, de trois mil­lions d’hommes, de femmes et d’enfants.

Ceux qui pré­tendent qu’il y avait des mou­tons dans la foule ont des rai­sons sérieuses de le pen­ser. Tout d’abord, le ser­vice d’ordre a pu témoi­gner que les excès étaient le fait de quelques per­sonnes pré­cises, et non de groupes de cas­seurs dis­sé­mines au hasard comme nous en voyions par­fois. Ils ne cas­saient pas une vitrine au hasard, mais des cibles bien déter­mi­nées. Ensuite, il ne s’agissait pas de jeunes per­dus, mais d’adultes d’une tren­taine d’années. Enfin, ils ont déclen­ché leurs actions avec une par­faite simul­ta­néi­té.

Cela a explo­sé en même temps à l’avant et au milieu du cor­tège. Des vitrines pré­cises ont explo­sé : des gale­ries mar­chandes. De grands centres de consom­ma­tion. De quoi exci­ter à les rendre fous la plu­part des mani­fes­tants.

Les CRS ont réagi immé­dia­te­ment. Ils ont char­gé.

Ils ont frap­pé tout ce qui bou­geait, indif­fé­rem­ment. Hommes, femmes, enfants, cha­cun eut sa ration de coups.

Nous étions dans le quart avant du trou­peau, au milieu. C’est ce qui nous valut de pas être gra­ve­ment bles­sés.

Comme par hasard, un bataillon d’infanterie se trou­vait au niveau d’une vitrine écla­tée. Il avan­ça, cou­pant la foule en deux, et cou­pant la retraite à la tête du cor­tège.

Un autre, situé deux cents mètres devant la remorque, blo­qua l’autre issue. Ain­si entou­rés, nous n’avions plus d’échappatoire.

Bré­hont des­cen­dit de la remorque et s’approcha d’eux. Il pala­bra un moment, puis remon­ta sur sa remorque pour s’adresser aux cinq cent mille per­sonnes enfer­mées, tan­dis que la bataille et les matra­quages conti­nuaient.

“Mes amis, je viens de voir les forces de l’ordre. Ils nous empêchent de bou­ger parce qu’il y a eu de la casse en deux endroits. D’une part, je ne peux pas leur don­ner tort. Cette mani­fes­ta­tion était paci­fique et nous ne serons pas soli­daires de ceux qui ne l’ont pas com­pris. Ceux-là nous font tous pas­ser pour des des­truc­teurs, ce que nous ne sommes pas ! D’autre part, cette mani­fes­ta­tion a été pré­vue et orga­ni­sée, et nous avons le droit de pro­tes­ter par la rue. Je vous demande donc de ne pas lais­ser tom­ber ! N’attaquez pas les forces de l’ordre, elles sont suf­fi­sam­ment agres­sives comme ça. Asseyons-nous jusqu’à ce qu’ils recon­naissent nos droits. Asseyons-nous paci­fi­que­ment, afin qu’ils recon­naissent que nous, à leur contraire, nous ne sommes pas des cas­seurs, ni des matra­queurs !”

Il des­cen­dit de la remorque et s’assit. Il fut aus­si­tôt imi­té par une par­tie de la foule, puis par les autres meneurs de la remorque.

Les CRS conti­nuaient leur matra­quage, avan­çant peu à peu et embar­quant une per­sonne de temps à autres.

Après un temps, ils reprirent leurs rangs. Il y eut un long moment d’immobilité.

Les gens, assis au début, se sont peu à peu ins­tal­lés plus confor­ta­ble­ment. Je m’étais allon­gé, la tête posée sur une veste rou­lée en boule. Dorine avait fait de même, la tête sur mon ventre. Anne l’avait prise comme oreiller.

Vers une heure, il y eut une nou­veau­té. Le ministre de l’Intérieur lui-même venait dire son mot.

Il fut bref. Il signa­la que la mani­fes­ta­tion était inter­dite, sur déci­sion du gou­ver­ne­ment. Il exi­gea que l’on dégage la chaus­sée dans l’instant. Et il conclut qu’en cas de déso­béis­sance, les forces de l’ordre seraient char­gées de nous dépla­cer.

La foule se redres­sa, et se mit à hur­ler son mécon­ten­te­ment. Des poings se levèrent, quelques per­sonnes se mirent à crier le chant des par­ti­sans. Le sang et les larmes… On en était proche, hélas.

Les balles en caou­tchouc fusèrent. La foule se res­ser­ra par endroits, se cou­cha ailleurs. Nous nous mîmes à plat ventre, les uns à coté des autres. La confu­sion était des plus com­plètes. On ne savait plus bien ce qu’il se pas­sait. Les fusils à balles de caou­tchouc fai­saient un bruit sourd et fort qui, répé­té par cen­taines d’explosions, cou­vrait tout bruit orga­ni­sé. Des gens étaient à genoux ou accrou­pis, d’autres, comme nous, cou­chés. Cer­tains res­taient debout, bra­vant les balles.

Des gens, aus­si, ten­taient de fuir. Pris au piège du cor­don poli­cier et mili­taire, ils cou­raient en tous sens, cour­bés en deux, pour ten­ter de s’échapper.

Ain­si, la panique gagna la foule, en quelques secondes. Elle rem­pla­ça presque ins­tan­ta­né­ment la ten­sion. Les gens vou­laient sor­tir de la nasse. Ils butaient sur des corps cou­chés, nous mar­chaient par­fois des­sus. Fina­le­ment, nous dûmes nous rele­ver un peu pour ne pas nous faire écra­ser.

Il semble que, à un moment, la panique fut telle que des mani­fes­tants se jetèrent sur les forces de l’ordre. Ne trou­vant pas d’échappatoire, comme un chat accu­lé, ils ten­taient de for­cer le pas­sage pour s’enfuir dans les ruelles, loin des matraques et des balles de caou­tchouc.

Par dizaines, par cen­taines, les gens avan­çaient sur les CRS, ten­taient de les écar­ter en jouant des coudes, des poings.

Puis il y eut un cla­que­ment sec, qui n’était plus l’explosion sourde d’un flash-ball. Puis un autre.

Il y eut un flot­te­ment dans les mani­fes­tants. Ceux qui cou­raient oublièrent une seconde de cou­rir, ceux qui res­taient ten­dirent l’oreille. Le vacarme des balles en caou­tchouc de s’arrêtait pas pour autant.

Puis un homme hur­la, et la foule relaya son cri :

– Ils tirent à balles ! Ils tirent à balles !

Puis la panique rega­gna, plus forte encore. Cette fois, ce fut une pagaille indes­crip­tible. Les hur­le­ments de peur prirent la place des cris de dou­leur.

La foule explo­sa, cou­rut dans tous les sens. Per­dus pour per­dus, de plus en plus de gens se jetèrent lit­té­ra­le­ment sur les CRS, qui parais­saient moins dan­ge­reux que les mili­taires.

Les cla­que­ments secs redou­blèrent. Dorine, quelques autres et moi étions au milieu, rou­lés en boule, immo­biles. En atten­dant, en priant pour qu’un jour ce bor­del prenne fin.

Puis il y eut de l’espace. Un cor­don de CRS avait cas­sé et la foule s’y engouf­frait.

On se rele­va à moi­tié et l’on cou­rut vers la fis­sure. L’hémorragie dura quelques minutes, et l’on se retrou­va dans une ruelle, à cinq cents mètres du bou­le­vard où la nasse se refor­mait pour étouf­fer la mani­fes­ta­tion.

Nous fuyions encore lorsque Anne, qui ne pou­vait plus cou­rir, s’arrêta.

– Atten­dez… Atten­dez… J’en peu plus…

– Anne ne suit plus !, appe­la son père.

Alors, on arrê­ta de cou­rir et on ten­ta de réflé­chir.

On enten­dait encore les fusils tirer. Nous avions cou­ru cinq minutes comme un canard sans tête. On reprit notre souffle, à la manière de gens de mon­tagne, sans s’asseoir, sans s’arrêter. On conti­nua à mar­cher dou­ce­ment. Il nous fal­lut un moment pour com­prendre ce que nos oreilles avaient enre­gis­tré.

Ils ont tiré à balles.

Ils ont tiré à balles sur une foule métis­sée, des femmes, des enfants.

Ils ont tiré à balles.

Mon Dieu, j’ai eu l’occasion d’entendre des coups de feu depuis. Mais ceux-là, ceux-là sont res­tés plan­tés dans mes oreilles, dans ma mémoire.

Ceux-là, ils sont encore là, je les entends comme s’ils étaient tirés en ce moment même.

J’entends encore les cris des enfants d’à peine quatre ou cinq ans, pous­sés à la panique par la panique de leurs parents.

J’entends les pleurs angois­sés d’un petit gar­çon per­du, per­du par ses parents dans la cohue de la fuite.

Je revois, sur­tout, le visage de ce gosse abat­tu d’une balle en pleine tête.

On finit par se ras­sem­bler au bus. Les enfants pleu­raient, les adultes pleu­raient. Le choc était pro­fond.

On fit l’appel. On atten­dit les man­quants. Fina­le­ment, notre posi­tion cen­trale nous avait tous sau­vés. On sor­tit les trousses de secours pour les bles­sés. On fit quelques ban­dages, on recou­sit quelques plaies. Tori Bla­chon s’était fait mar­cher des­sus ; elle avait une fou­lure au poi­gnet droit et une large plaie à l’arcade sour­ci­lière.

Per­sonne n’était griè­ve­ment bles­sé.

C’est en arri­vant sur la place de Barin que l’on sut.

Ce jour-là, l’armée avait tué vingt-sept citoyens.

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