Pré­cé­dent Intro­duc­tion Sui­vant

Les mili­taires habi­tant à Furet et Bas­tide ne chas­saient pas. Ça peut sem­bler anec­do­tique, mais cela avait des consé­quences. En effet, contrai­re­ment à nous, ils ne pou­vaient vivre en autar­cie. Il était évident qu’il leur fau­drait un ravi­taille­ment régu­lier.

Pen­dant la bat­tue, un four­gon était mon­té. Le len­de­main, un autre sui­vit. Et encore un le jour sui­vant.

Tous les jours, un four­gon mon­tait. En sur­veillant Furet, nous les avions vus en déchar­ger des quan­ti­tés de caisses dont nous igno­rions le conte­nu. Cepen­dant, il parais­sait logique qu’il y ait de la nour­ri­ture dans le tas.

 

Le mot pas­sa de maquis en maquis. Et il fut conve­nu que l’on empê­che­rait de cir­cu­ler le four­gon du 13 juin.

On réflé­chit lon­gue­ment à la manière. Il fal­lait choi­sir un endroit encais­sé, où l’on pour­rait arrê­ter le camion avec quatre ou cinq per­sonnes, les autres étant en cou­ver­ture dans les hau­teurs. Il fal­lait aus­si que l’endroit soit en posi­tion cen­trale, afin de faci­li­ter la répar­ti­tion de ce que l’on trou­ve­rait.

Fina­le­ment, on choi­sit un étran­gle­ment en-des­sous de Barin. La route, à cet endroit, était rapide, mais nous pen­sions que, face à quelques fusils, le four­gon s’arrêterait sage­ment à la demande.

Il y avait huit per­sonnes de Rude­val, dont Patrick, Marie, Gilles et moi. Le Fond était le maquis le mieux repré­sen­té, avec quinze per­sonnes ; d’autres venaient de Choui­nard, Cevière et Léhault. Au total, nous étions une tren­taine, tous armés.

Je fus pos­té au-des­sus de la route, à l’endroit où nous pen­sions arrê­ter le véhi­cule. Quatre hommes étaient plus bas, sur la route, et deux autres plus loin en arrière. Les autres, comme moi, étaient sur les hau­teurs de part et d’autre de la route.

 

Nous res­tâmes ain­si une heure, atten­dant patiem­ment que les mili­taires arrivent. Il était près de onze heures lorsque le four­gon fut en vue.

Deux des hommes, en bas, se pla­cèrent sur la route et mirent en joue.

Le camion sem­bla hési­ter, com­men­ça à ralen­tir, puis accé­lé­ra bru­ta­le­ment.

Quelques coups de feu cla­quèrent ; des impacts appa­rurent sur la car­ros­se­rie, deux pneus écla­tèrent et le four­gon par­tit en che­val de bois. Fina­le­ment, il bas­cu­la sur le flanc et glis­sa ain­si une tren­taine de mètres avant de s’arrêter sur le bas-coté.

Il y avait quatre mili­taires à l’arrière du véhi­cule et deux en cabine. Les pre­miers sor­tirent rapi­de­ment, fusils à la main, et furent cueillis au vol après n’avoir tiré que quelques car­touches. Les seconds sor­tirent l’un après l’autre par la por­tière pas­sa­ger et, devant les fusils, lâchèrent les leurs. Après des heures de pré­pa­ra­tion, l’opération s’était ter­mi­née en deux minutes. Deux corps cou­chés sur la route lais­saient échap­per leur sang sur le gou­dron, de même que deux bles­sés. Ceux de la cabine étaient indemnes. L’avant-bras de Marie avait été effleu­ré par une balle, qui avait empor­té cinq cen­ti­mètres de peau sans rien cas­ser.

Son père fut le pre­mier à fouiller le camion et en sor­tit la trousse de secours. Il s’occupa de sa fille, lui fai­sant un pan­se­ment plus gros que le bras qu’elle reti­ra aus­si­tôt pour le refaire.

– Trop ser­ré, accu­sa-t-elle. Tu veux m’amputer ou quoi ?

La trousse fut ren­due aux sol­dats pour qu’ils puissent se soi­gner. Nous ne savions pas, alors, qu’ils ne nous ren­draient pas tou­jours cette pitié.

On sor­tit le char­ge­ment du four­gon ren­ver­sé. Il y avait des vivres à pro­fu­sion, de l’armement, des équi­pe­ments de soins. Il y avait aus­si un stock de radios VHF que nous embar­quâmes avec le reste. C’était une bonne idée, qui nous fut très utile par la suite.

On rem­plit nos sacs, puis l’on repar­tit. Marie n’avait rien mis dans son sac : nous ne l’avions pas lais­sée le rem­plir.

On arri­va aux grottes en fin de soi­rée, Gilles et Marie res­tant avec nous pour la nuit.

 

Je ne pou­vais pas dor­mir. Je suis sor­ti pour prendre l’air. Marie était aus­si dehors.

– Tu dors pas ?

– Jamais à cette heure. Et toi ?

– Mon bras m’élance. Ça ne te fatigue pas de dor­mir si peu ?

– A ton avis ? Ça fait trois mois que je dors trois heures par nuit… Si je fai­sais pas une bonne sieste, je serais déjà mort de fatigue.

– Ça te va pas mal, les poches sous les yeux…, conclut-elle avec un sou­rire.

Elle reprit bien­tôt :

– Tu as tiré, toi ?

– En même temps que les autres.

– J’ai pas pu.

Elle se tut de nou­veau, puis reprit :

– J’ai pas pu. J’étais déci­dée à faire ce que j’avais à faire, mais quand j’ai vu le type sor­tir du four­gon, j’ai pas pu. Je suis pas une tueuse.

Ne sachant pas où elle vou­lait en venir, je ne dis rien. Elle conti­nua alors :

– Ça ne t’a pas posé de pro­blème de tirer sur quelqu’un ?

J’ai hési­té un moment.

– Je ne me suis jamais posé la ques­tion, je crois. La pre­mière fois, un sol­dat venait de me voir et c’était moi ou lui. J’ai tiré sans même y pen­ser. Cette fois aus­si.

– Pour­quoi, moi, j’ai encore mal au coeur juste à ima­gi­ner que je tire­rai un jour sur quelqu’un ?

– Peut-être que tu es un être humain…

 

Pen­dant un long moment, le vent fut le seul bruit. Puis je repris :

– Je ne sais pas ce qui m’inquiète le plus, entre ton inca­pa­ci­té à tirer même pour te défendre et ma… Com­ment dire ? Ça m’est venu trop faci­le­ment, j’ai l’impression. Comme si j’avais tou­jours su faire. Comme si ça n’avait aucune impor­tance de tuer quelqu’un.

– Dans l’immédiat, il vaut mieux savoir tirer, non ? Tu n’as rien pris dans le bras, toi…

– Peut-être, mais c’est pas nor­mal. Ça ne m’a jamais posé de pro­blème, tu com­prends ? Ça ne m’a jamais trot­té dans la tête, les gars que j’ai tués ne sont jamais reve­nus me han­ter. Prends Claude… La pre­mière fois, il était à ramas­ser à la cuiller. Toi, tu n’arrives même pas à pres­ser la détente alors qu’un fusil est bra­qué sur toi. Moi, ma pre­mière réac­tion, ça a été : ouf, c’est lui et pas moi. Et la sui­vante : on conti­nue, il n’y a pas que ça à faire.

– Tu savais que Mona prie pour les types qu’elle a abat­tus tous les soirs ?

– Non. Mais ça ne m’étonne pas vrai­ment.

– Pour­quoi ?

– Elle est gen­tille. Je veux dire, fon­da­men­ta­le­ment gen­tille. On ne s’entend pas très bien, mais même avec moi, elle n’a jamais été méchante.

– Pour­quoi vous vous enten­dez pas ?

– Je sais pas. Je sup­pose que j’ai dû avoir des moments d’humour un peu lourds qu’elle a pas appré­ciés…

 

On se tut. Puis elle mur­mu­ra :

– C’est laquelle que tu pré­fères ?

Esto­ma­qué, je tous­sai un “par­don ?” sur­pris.

– Je sais pas pour­quoi il n’y a que des filles au vil­lage. Dorine, Myriam, Lae­ti­tia, Mona, Vénus, Yoru…

– Un peu jeunes, non ?

– Arrête. Tu ne me feras pas croire que Yoru ne te plaît pas, quinze ans ou pas.

– Elle triche, elle est asia­tique. Et puis, tu t’es oubliée dans la liste.

– Ouais, bon. Enfin, laquelle tu pré­fères ?

– Dorine. C’est la seule vraie amie que j’aie eue. C’est la seule avec qui j’ai pu être en, je sais pas… En sym­biose, presque, sur la même lon­gueur d’onde, sans arrière pen­sée. La seule avec qui j’ai pu dor­mir sans qu’il y ait quoi que ce soit de sexuel là-dedans.

– Et c’est mieux que l’amour ?

– Je sais pas. C’est moins déce­vant, en tous cas !

Elle sou­rit.

– Ça marche pas avec les filles ?

– Boaf, si. Pas à me plaindre. A part que j’ai jamais eu l’impression d’être avec la fille de ma vie. A part que les rares fois où j’ai été amou­reux, ça s’est pas très bien pas­sé. En géné­ral, j’ai plu­tôt eu droit à la copine en pas­sant, ensemble parce qu’on est bien ensemble, pas par amour.

– Et c’est mieux avec Dorine ?

– Quelque part, oui. C’est vrai­ment super de s’entendre comme on s’entend. C’est génial d’être heu­reux de voir une fille qu’on aime avec son mec, parce qu’on a pas de vue sur elle et qu’on est juste heu­reux de la voir heu­reuse.

On se tut un moment. Elle revint bru­ta­le­ment au sujet ori­gi­nel :

– J’arrive pas à éva­cuer leur tête.

– A qui ?

– Aux deux gars qui ont été tués ce matin. Je les vois là, comme si je venais juste de les tuer.

—- Et si on ne les avait pas tués, il se serait pas­sé quoi ? C’est eux qui auraient tiré et c’est nous qui serions morts, non ?

– Sûre­ment. Mais ça me console pas vrai­ment. On pou­vait pas faire autre­ment, mais on devait faire autre­ment. Si tout s’était bien pas­sé…

– Mais tout s’est bien pas­sé. Enfin non, si tout s’était bien pas­sé, on aurait pas réélu Carion en 2002 et sur­tout pas Ser­gen cette année. Oublie pas ça : on fait ce qu’on peut avec des contraintes qu’on n’a pas choi­sies. On n’a pas choi­si Ser­gen, on n’a pas choi­si ses lois débiles et on n’a pas choi­si que des bidasses enva­hissent nos coins pau­més dans les mon­tagnes.

– On a choi­si de prendre le maquis, par contre.

– On avait le choix ? “Je vous encou­rage à la vio­lence : c’est une réac­tion saine contre la déca­dence.”

– Laisse-moi devi­ner : Bala­voine ?

Star­ma­nia.

– J’étais pas loin.

– On aurait pu se lais­ser faire, c’est vrai. Mais je pense pas que ç’aurait été satis­fai­sant.

– Et ici, c’est satis­fai­sant ?

– Non, bien sûr… Disons que l’on a choi­si une merde qui puait un peu moins qu’une autre…

– Poé­tique, ta méta­phore.

– On fait ce qu’on peut avec ce qu’on a…

 

La semaine qui sui­vit, on se ter­ra pru­dem­ment. Nous pen­sions, avec rai­son, que les mili­taires allaient deve­nir très enva­his­sants après l’attaque déli­bé­rée de leur camion et le vol d’un stock d’armes. Et, de fait, l’on vit de nou­veaux sol­dats s’installer dans la val­lée. Les camions se dépla­çaient désor­mais en convoi, avec une escorte. Nous étions éton­nés que l’armée n’envoie pas tout une troupe de chas­seurs alpins pour net­toyer la mon­tagne : nous ne savions pas que ceux-ci étaient déjà très occu­pés à ten­ter de main­te­nir un sem­blant d’ordre dans le Ver­cors et le Trièves, où l’agitation était aus­si consi­dé­rable.

On ten­ta, aus­si, de com­men­cer à cacher des armes. Les anciens nous avaient légué quelques idées dans ce domaine, déjà uti­li­sées pen­dant la seconde guerre mon­diale. Nous véri­fiions sys­té­ma­ti­que­ment l’état des anciennes planques et en cher­chions nous-mêmes.

Le 18, on déci­da de faire un gros stock d’armes, en plus des dif­fé­rentes caches pour deux ou trois fusils que nous avions dis­sé­mi­nées sur toute la mon­tagne. Le but était de pou­voir, en cas de besoin, trou­ver rapi­de­ment une grande quan­ti­té d’armes.

Ce fut une ruine, au-des­sus de Furet, qui ser­vit de dépôt.

 

Cette idée se révé­la fort utile avant les grandes opé­ra­tions, pour armer tout le monde sans cou­rir après les fusils. Elle se révé­la sur­tout dan­ge­reuse…

 

Ce jour-là fut éga­le­ment celui de l’arrivée d’un nou­veau groupe de résis­tants de Barin dans les grottes de Lazest. Huit per­sonnes prirent pos­ses­sion d’une grotte que l’on venait juste d’aménager. Nous étions main­te­nant près de cin­quante dans le maquis Rude­val.

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