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Le 22 juin fut une journée de recensement. Les différents maquis du secteur envoyèrent quelques représentants pour une grande réunion au sud de Léhault. Je n’y participai pas.

Les représentants partirent, comme à l’accoutumée, au lever du soleil. Ils revinrent en milieu d’après-midi. Nous avions maintenant un recensement précis des maquisards, des caches, des points de rencontre. Les radios que l’on avait capturées furent réparties, et une fréquence d’appel définie. Chaque groupe devait mettre sa radio en veille aux heures paires, pendant cinq minutes.

Il y avait alors plus de deux cents maquisards. Nous étions cinquante-trois sur Rudeval. Au total, de Furet et Bastide, près des deux tiers des habitants avaient quitté leur foyer pour la montagne.

Suivit une longue période de calme. Je n’ai jamais compris pourquoi, après quelques journées de combats et de courses presque incessants, nous avions parfois un calme irréel de plusieurs semaines, durant lequel rien ne se passait, les militaires restant dans nos maisons et n’en sortant que pour de rares patrouilles, tandis que nous n’avions rien d’autre à faire que de chercher de la nourriture.

Le 25 juin, j’arrivai pour la première fois à dormir plus de cinq heures d’affilée. C’était dans l’après-midi, et la nuit fut blanche, mais cela me fit beaucoup de bien. Mes yeux cernés ressemblaient un peu plus à des yeux, et je pouvais bouger sans avoir le sentiment de me forcer par-delà une terrible fatigue.

Le lendemain, les Vanel et moi descendîmes dans la vallée de la Déroud, en-dessous de Barin. Il y avait un endroit où la rivière formait un bassin de près de trois mètres de profondeur, sur une dizaine de longueur. Malgré la fraîcheur de l’eau, on se baigna longtemps. On s’arrosa, on s’amusa, ce qui ne nous était pas arrivé depuis un moment. Et, surtout, on put pour la première fois depuis mai faire une vraie toilette. Ce n’était plus la vague aspersion qui nous tenait lieu d’hygiène, mais un vrai bain, relaxant et nettoyant.

On revint aux grottes en fin d’après-midi. Je me couchai en arrivant, malgré l’heure, et dormis trois heures.

 

Au réveil, le soir tombait. Je mangeai un peu, puis je rejoignis les autres. On discuta un moment, dans la nuit qui s’avançait, puis, peu à peu, certains partirent se coucher.

Finalement, vers onze heures du soir, seule Marie restait avec moi.

— C’était bien, le bain ?

— Très bien. Ça soulage, ça détend…

— T’as bien maté ?

— Pardon ?

— Me dis pas que t’as passé deux heures sans reluquer Mona ?

— Tu vas pas recommencer ?

— Désolée… Je veux pas te vexer.

— Mona a huit ans de moins que moi. J’en ai vingt-quatre, elle en a seize.

— Elle a aussi une chute de reins plutôt jolie, non ?

Je ne répondis pas. Puis, brusquement, j’explosai :

— C’est quoi, ton problème ? Tu réagis comme une petite fille jalouse ! Mais merde, t’as vingt ans, t’es plus une gamine ! Si t’as des vues sur moi, t’es assez grande pour le dire, non ?

Elle replia ses jambes et serra ses bras autour de ses genoux. Elle murmura tout doucement :

— Elle est plus jolie que moi ?

— Pourquoi Mona ?

— Ben… Parce que tu as passé l’après-midi à te baigner avec elle…

— Et sa soeur, et sa mère, et son père ! Pourquoi t’es pas jalouse de Claude ?

— C’est pas pareil…

— Pourquoi pas Yoru ? Tu connais mon goût pour les asiatiques, tu te doutes bien qu’elle a tout pour me plaire.

— Tu en penses quoi ?

— De Yoru ? Elle est jolie, bien faite, intelligente et un peu caractérielle.

— Et Mona ?

— Elle est jolie, bien faite, intelligente, et elle a du caractère.

— Voilà pourquoi pas Yoru. Yoru, tu dis : « elle est caractérielle ». Mona, tu dis « elle a du caractère ». C’est pas pareil. Avoir du caractère, c’est plutôt positif comme appréciation.

— Et pourquoi tu contournes le sujet ?

— C’est quoi, le sujet ?

— Si je ne m’abuse, le sujet, plutôt que de savoir ce que je pense de Yoru, ou Mona, ou Dorine, ou je ne sais qui, c’est plutôt de savoir ce que je pense de toi, non ?

Elle resserra un peu plus son étreinte autour des ses genoux.

— Si, sûrement… Je sais pas…

Je restais silencieux. Elle ne disait plus rien. Puis elle parla de nouveau :

— Je t’aime un peu trop, je crois.

— Désolé…

Je la regardai. La nuit était lumineuse, et je réussis à accrocher son regard.

— Je t’aime beaucoup, tu sais. Mais seulement beaucoup.

— Ta copine, tu l’aimais beaucoup plus ?

— C’est très important ?

Elle ne répondit pas. Je poursuivis :

— C’est plutôt elle qui m’aimait beaucoup moins. Comment dire… C’étaient deux amitiés, pas un amour et une amitié. C’était équilibré. Tu m’aimes trop, ou je t’aime pas assez, pour qu’on puisse être équilibrés.

On resta un moment côte à côte, puis elle partit dormir. Je réfléchis un moment. Je ne m’étais jamais posé la question de savoir ce que je ressentais pour Mona ou Yoru. Je les avais connues à huit ans et je les considérais toujours un peu comme des gamines. Je ne les avais pas vraiment vues pousser, mais, en y réfléchissant, c’était vrai que, à seize ans, elles étaient deux jolies jeunes femmes.

Et aussi cette distinction, que j’avais faite instinctivement sans y prêter attention, et sur laquelle Marie avait mis le doigt : Yoru est caractérielle, Mona a du caractère…

J’aimais beaucoup Yoru, et nous nous entendions bien, mais ses reproches et son caractère passaient mal.

J’aimais beaucoup Mona, quoique nous nous entendissions plus mal, mais ses reproches étaient plus des remarques et ses colères me la rendaient plus sympathique.

Je ne m’étais jamais demandé si elles me plaisaient ; désormais, la question était posée, et elle devait trouver une réponse.

 

Le 6 juillet, nous apprenions un des fondements de la nouvelle politique. La veuve devait reprendre du service.

Bien que le retour de la peine de mort figurât de longue date à son programme, le gouvernement de Sergen avait hésité longtemps avant de traduire cette promesse en loi.

En fait, depuis son élection, le gouvernement avait tâté le terrain. La peine de mort était une grande question en France. Elle déclenchait les passions et pouvait mener à des affrontements extrêmement violents. Et, justement, ses militaires ayant fort à faire pour calmer ceux qui s’étaient déjà soulevés, la direction du pays ne voulait pas augmenter d’un coup les émeutes et la violence régnant déjà sur le territoire.

Enfin, le 5 juillet dans la matinée, la loi passa. Elle précisait que les crimes de viol, d’homicide et de terrorisme étaient passibles de peine de mort par décollation.

On peut discuter des années de la validité de cette décision. Les viols, les meurtres et le terrorisme ont-ils diminué ? Nul ne le sait. L’exemple du retour de la peine de mort aux États-Unis en 1976 laisse penser que l’instauration d’une peine de mort de change pas grand-chose. En France, c’est la validité même des chiffres du gouvernement qui peut être discutée. Le bilan des forces de police était maquillé comme celui de n’importe quelle grande entreprise.

Le terrorisme, enfin, qu’était-ce ? Nous pensions attentats, menaces, enlèvements visant des civils. La définition du gouvernement était extrêmement floue, comme d’ailleurs la plupart des lois votées depuis les élections. Elle laissait une grande liberté d’action au juge.

Nous en discutâmes un moment, puis on passa à autre chose. Nous ne pensions pas que cette loi aurait une influence directe sur notre vie future.

 

On lança dans les semaines suivantes des séries d’actions ponctuelles, visant essentiellement à nous fournir de la nourriture. Nous profitions de la nuit pour attaquer des dépôts, rapidement, et nous replier au plus vite. Nous voyions rarement des soldats, et les tirs étaient plus rares encore. Une « drôle de guerre », en quelque sorte.

Cela énervait les militaires. La surveillance se renforçait peu à peu, mais nous étions partout. Si une sentinelle quittait un endroit pour en renforcer un autre, il n’y avait pas dix minutes avant qu’une section de maquisards n’attaque l’endroit ainsi laissé libre.

Le même phénomène, à une échelle plus grande, devait nous rendre service par la suite. L’armée n’a jamais compris qu’il serait plus efficace de laisser une sentinelle sur dix mille endroits que deux sentinelles sur cinq mille endroits, en laissant les cinq mille autres sans surveillance.

 

Le 18 juillet, une Jeep sonorisée passa de village en village. Elle annonçait que, suite aux actes de terrorisme qui avaient marqué la région, la loi martiale était décrétée. Toute personne surprise à l’extérieur entre vingt-et-une heures et six heures serait arrêtée, les militaires avaient les pleins pouvoirs pour vérifier les identités et toute cette sorte de choses…

Là encore, les libertés avaient fait un grand pas en arrière. Sous prétexte de lutter contre nous, c’était le peuple qui subissait les pires outrages. Toute la région en amont de Lestas était placée sous loi martiale et couvre-feu. Les gens qui passaient la soirée chez un ami devaient aussi y passer la nuit. Il n’était plus possible de sortir cinq minutes pour promener son chien sans prendre sa carte d’identité avec soi.

Ceci nous énervait, et déclencha notre volonté d’une première opération d’envergure.

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