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Une mauvaise nouvelle ne vient jamais seule. C’est peut-être, a posteriori, un bon résumé de la guerre…

Le choc de notre dimanche sanglant ne se résorba pas en une nuit. Si l’on peut parler de nuit.

Nous étions revenus à Furet à neuf heures du soir. Nous venions d’apprendre le bilan lors de notre passage à Barin.

Dorine avait passé le retour dans mes bras, comme lors de la nuit de l’aller. Elle avait dormi plus de quatre heures, malgré les pleurs des enfants qui nous entouraient. Puis, au réveil, bravement, elle avait mis ses propres soucis de coté et s’était occupée des choqués.

Lorsque le groupe se sépara, il était plus de dix heures. Elle resta avec moi, et nous dormîmes ensemble. Enfin, quand je parle de dormir… Elle avait récupéré dans le bus et, bien qu’épuisée moralement, elle n’arrivait pas à dormir. Quant à moi, la première victime de mon moral avait toujours été mon sommeil. Et ce n’est que deux mois plus tard, dans des circonstances pour le moins particulières, que je devais apprendre à dormir dans n’importe quelles conditions.

Nous avons donc passé une grande partie de la nuit à parler, et à rester enlacés silencieusement.

Le lendemain, au réveil, elle descendit faire ses affaires pour repartir à Lyon.

Elle partit à dix heures sur un « au revoir », sans savoir que nous ne nous reverrions jamais.

En fin de matinée se produisit ce qui motive ma remarque du début de ce chapitre.

Je l’ai dit, l’appel de Mona devait être jugé le 2 mai.

Mona arriva à l’heure du repas, défaite. Elle se contenta de dire à voix basse  :

— Confirmé.

Et l’on sut ce que cela voulait dire.

 

— Ils ont dit que mon renvoi était parfaitement légal, qu’il était interdit d’occuper des bureaux et d’empêcher les gens de travailler et de frapper des représentants de l’ordre.

— Ils veulent quoi, au juste ? Elle aurait dû accepter sans rien dire qu’on la vire avec onze de moyenne ?

— Je sais pas. Quand elle a demandé au président du tribunal, il n’a pas répondu.

Mona coupa brutalement l’explication de son père.

— Tu parles comme il n’a pas répondu ! Ce connard m’a dit comme ça : prenez un autre ton, mademoiselle ! Il m’a menacée de rajouter un an pour outrage à magistrat !

Il y eut un silence, puis on entendit la petite voix d’Anne qui demandait :

— Et maintenant, tu vas faire quoi ?

— Elle va faire sa peine, et puis elle va rester à la maison sans faire de vague, répondit Claude.

— Quoi ? Arrête, Papa. Tu vas pas me demander de laisser tomber alors que même les profs me veulent bien dans leur cours ?

— Tu veux faire quoi ?

— Je sais pas, mais c’est hors de question ! J’ai rien fait de mal, moi !

Autour des Vanel, les gens s’étaient assemblés et discutaient vivement. Puis, brusquement, tout le monde se tut et l’assemblée s’ouvrit comme par miracle. La mer humaine s’ouvrit devant Moïse : Joseph Belhomme arrivait.

Il regarda Mona, puis les gens qui l’entouraient.

— Alors, jeune fille, on s’énerve ?, demanda-t-il calmement.

Mona, instantanément ramenée à plus de réserve, murmura juste :

— Il veulent que j’aille travailler six mois parce que je voulais rester au collège.

— Et alors ? De toute manière, il n’était pas raisonnable de s’attendre à autre chose.

— Et alors ? Alors, je ne veux pas. Ils veulent que j’aille demain à huit heures recevoir des ordres idiots et faire des choses idiotes alors que je pourrais être utile ici ou encore mieux dans un cours de français.

— Alors, il n’y a pas trente-six solutions. Soit tu vas au travail d’intérêt général dès demain. En quelque sorte, tu attends que passe l’orage. Dans six mois, tu pourras travailler à la bergerie et te payer un précepteur. Ou alors, tu n’y vas pas, et tu entres en résistance. Et alors, que se passera-t-il ?

— Je devrais être arrêtée et condamnée à de la prison ferme. Il paraît que l’on peut même avoir des travaux forcés en prison.

— Et bien, je crois que tu as toutes les pièces pour choisir toi-même ce que tu veux faire. Travail ou prison ? C’est un choix délicat… En 1943, les Allemands ont lancé le Service du Travail Obligatoire, le STO. Ça a été la meilleure publicité qui eût jamais été faite pour la résistance. Les jeunes gens convoqués pour le STO avait un choix simple : aller travailler en Allemagne ou déserter. Tu connais cette chanson de Brassens, Jeanne ?

Joseph attendit que Mona réponde. Il attendait toujours une réponse lorsqu’il avait posé une question.

— Jeanne, dont la table est ouverte aux gens sans feu ni lieu ?

— Exactement. Eh bien, Jeanne était une femme solitaire qui, pendant la guerre, avait hébergé des personnes pourchassées par les nazis. Brassens avait été convoqué par le STO. Il y a été puis, lors d’une permission, il a fui et s’est réfugié chez la Jeanne.

— Quel rapport avec moi ?

— Tu as le choix. Tu peux aller travailler pour purger ta peine ou entrer en résistance. Mais tu ne peux pas résister seule. Il faut une Jeanne. Il faudra sûrement des Jeanne. Enfin, réfléchis. Réfléchis bien. Tu as seize ans, c’est bien jeune pour aller en prison.

Joseph se tut. Pendant un temps, personne ne parla. Puis, doucement, les murmures reprirent, et le groupe se rompit.

Mona repartit lentement vers chez elle, suivant de loin ses parents, la tête basse et la démarche traînante. Il devait y avoir une belle tempête dans son crâne.

Elle m’aperçut, qui traînais encore là. Elle se rapprocha.

On resta longtemps ainsi, face à face, silencieux. Puis elle parla.

— Tu en penses quoi ?

J’ai hésité, puis j’ai lâché franchement ce que j’avais sur le coeur :

— Ça fait des années que les gens me disent que je suis pessimiste, que je devrais pas tout voir en noir… Eh ben, tu sais quoi ? Sur ce coup-là, même moi, j’ai été d’un optimisme débordant. Même moi, je pensais pas qu’un humain puisse être assez con pour permettre aux écoles de renvoyer des élèves de seize ans. Même moi, je pensais pas qu’on ose passer une loi pour couper les vivres aux gens qui ne veulent pas faire technicien de surface avec un doctorat. Même moi, je pensais pas qu’on exige des travaux d’intérêt général d’une môme de seize ans qui veut aller à l’école.

Elle ne répondit pas tout de suite. Puis :

— Je voulais dire, d’après toi, je devrais faire quoi ?

— Si tu commences à demander mon avis, tu dois être salement paumée…

— Mouais… Bon, dis-moi, tu ferais quoi ?

— C’est toujours trop facile de répondre… En pure théorie, je prendrais un fusil de chasse et j’attaquerais l’Élysée et évidemment, je gagnerais et je mettrais le gouvernement à genoux…

— Non, sérieux.

— Sérieusement ? J’en sais absolument rien. Tu veux que je te dise quoi ? Quatre-vingt-dix pour cent des gens sont en permanence sur un mode « mouton ». Ils suivent, ils subissent, et ils ne se révoltent surtout pas. Il y a quoi, un pour cent de héros ? Des gens qui vont se relever, dire « non », et foncer dans le tas pour faire reconnaître ce qu’ils estiment être juste. Est-ce que j’en suis ? Est-ce que tu en es ? J’en sais rien. Mis au pied du mur, je ne sais pas comment je réagirais. Et, tu veux que je te dise ? Je crois que ça dépendrait essentiellement de mon état d’esprit du moment. Si, ce jour-là, je suis en rogne, je pourrais peut-être mener une révolution. Si je suis dans un jour timide, je ferai certainement rien.

— Ça m’aide beaucoup…

— Je suis désolé, mais je peux pas dire mieux. Je sais vraiment pas ce que je ferais, et je sais encore moins ce que tu ferais. Tout ce que je peux te dire, c’est qu’il vaut mieux agir en accord avec sa conscience si on veut pas avoir trop de regrets.

Elle resta là un moment, sans rien dire, et je n’osai pas l’interrompre en disant quelque chose. Enfin, elle murmura :

— Je me suis peut-être trompée. T’es peut-être un type bien, en fait.

Et elle me laissa là, interloqué.

 

Le lendemain, Mona fut la première résistante de la région. Bien sûr, cette formule est exagérée puisque nous n’étions pas encore en guerre ; elle reflète cependant une certaine réalité.

Mona fut la première de toute la région de Dague à refuser d’obéir. Elle fut la première à lever la tête plutôt que de ramper en espérant s’en tirer en limitant les dégâts. Et, malgré les malheurs qui suivirent, je ne peux lui en vouloir.

Régine, sa mère, fut la première Jeanne. Elle préféra suivre sa fille et l’héberger plutôt que de conserver sa sécurité en se contentant de continuer à faire paître ses brebis et à élever Anne et Claude.

Mona resta donc chez sa mère, continua son travail à la bergerie et les matons des Travaux d’Intérêt Général ne virent jamais sa tête.

 

Rudeval fut toujours un endroit calme. Par conséquent, les seuls représentants des forces de l’ordre que l’on y voyait, en dehors des gendarmes retraités qui y résidaient, venaient voir un parent ou enterrer un ami.

Le dernier agent de la force publique qui avait mis les pieds à Furet pour une raison professionnelle n’avait fait que passer. Il avait continué à monter dans la montagne, tourné à gauche avant d’arriver à Bastide, puis était monté par la route étroite et tortueuse jusqu’à Permon. Là encore, il ne s’était pas arrêté. Il avait continué à pied, sur la piste défoncée, jusqu’à une ferme perdue entourée de vaches. Là, il avait arrêté Germain Soubeyrand, puis avait fait le chemin dans le sens inverse. Enfin, il était remonté dans sa Citroën 9CV et avait ramené sa prise à la Gestapo.

Ce fut donc une surprise et, pour les plus anciens, un mauvais souvenir lorsque, le 9 mai, trois gendarmes arrivèrent dans leur Renault Mégane et demandèrent à voir Mona.

Lorsqu’elle arriva pour les voir, l’un d’eux sortit de sa valise un papier sur fond bleu et expliqua que c’était un mandat d’amener contre elle. Il ajouta avec un grand sourire qu’il était désolé, qu’il ne faisait qu’appliquer les ordres et que tout irait pour le mieux, pour lui comme pour elle, si elle acceptait de les suivre bien gentiment.

Ma maison se trouvait presque en face de celle de Mona. A la gauche de chez moi, séparée de quelques mètres, une autre maison entourée d’un jardin clos de haies. Derrière nous, au bout d’un chemin empierré, se trouvait une troisième maison. Un petit ruisseau passait le long de la mienne et de cette dernière.

De ma fenêtre, je vis Mona sortir de chez elle, un gendarme devant et deux derrière. Et puis, soudain, en une seconde, elle devint une anguille. Elle se glissa à coté de celui qui dirigeait, plaça une accélération de sprinter et sauta la haie du jardin. Les gendarmes coururent à sa suite.

J’étais arrivé à Furet à quatorze ans. Mona, elle, y était née. Elle avait passé son enfance à jouer à cache-cache dans les haies du village. Elle en connaissait les moindres détails.

Aussi, lorsqu’elle voulut que les gendarmes ne la trouvent pas, elle n’eut aucun mal à disparaître.

Ils cherchèrent un moment, ratissant les haies. Mona avait en fait suivi l’une d’elle, était passée dans le tunnel des enfants de l’endroit pour atteindre une autre haie, d’où elle avait atteint le coin de la maison de derrière. Là, cachée derrière le bâtiment, elle put passer un talus, descendre dans le lit du ruisseau qui bordait la maison et remonter son cours. Enfin, elle grimpa dans un arbre et pénétra par un Velux…

Au bout d’une demie-heure, les gendarmes laissèrent tomber leur fouille des haies.

Ils retournèrent chez Mona. Anne les accueillit à son tour et, très poliment, leur expliqua que même elle n’était pas capable de retrouver sa soeur lorsqu’elle se cachait. Claude raconta plus tard qu’elle avait même ajouté, en souriant :

— Et franchement, si j’arrive pas à la trouver, c’est pas vous qui y arriverez.

 

Les gendarmes laissèrent tomber la petite et passèrent à la maison d’en face, celle dont le jardin avait servi d’échappatoire. Ils parlèrent deux minutes, puis repartirent.

A cinq mètres de cette maison, on arrivait chez mes parents. Lorsqu’ils frappèrent, ce fut moi qui ouvris.

— Bonjour, me dit un homme calme et courtois.

— Bonjour, répondis-je sur un ton égal et sans un mouvement.

— Connaissez-vous Mona Ginvon ?

— On est voisins.

— Savez-vous où elle se trouve en ce moment ?

— Pourquoi ?

— Nous voudrions lui parler.

— Quand elle s’est enfuie, elle n’avait pas l’air de vouloir vous parler…

— Vous voulez que je vous embarque pour outrage à agent ?

— Pardon. Et bien, pour parler sincèrement, je ne connais pas très bien Mona en-dehors de nos relations de voisinage. Je sais qu’elle n’est pas ici, et je ne sais pas où elle est.

— Vous n’en avez aucune idée ?

— Habituellement, lorsqu’elle n’est pas chez elle, elle est au collège. Mais comme vos lois l’ont renvoyée, elle passe la plupart de son temps à la bergerie. Elle n’est pas suffisamment idiote pour y aller maintenant, puisque c’est le premier endroit où on la chercherait.

Il n’apprécia pas la pique et répliqua sèchement :

— Oui, bon, ça va ! Vous connaissez bien le terrain ici ?

— Pas mal, pourquoi ?

— Arrêtez avec vos pourquoi ! Si vous étiez un fugitif, à partir d’ici, vous iriez où ?

— Si j’étais un fugitif ?! Eh bien… Je prendrais la montagne Nord. J’irais aux ruines aux sources du ruisseau, là. Les murs sont encore suffisamment en bon état pour fournir un abri et assez éloignés de tout pour pas se faire voir.

— Merci de votre coopération. Au revoir.

Il tournèrent instantanément les talons. J’ai poussé la porte, avant de me retourner. Et je me suis trouvé nez à nez avec Mona.

— Merci de ta coopération.

— De rien… Le Velux ?

— Et l’arbre avant. T’as pas l’air surpris ?

— Il m’avait semblé entendre un bruit. Comme je t’avais vue passer la haie, ça paraissait logique que tu ressortes par là…

— Heureusement qu’ils n’ont pas ta logique !

— Heureusement qu’ils n’ont pas mon intelligence, répondis-je en bombant le torse, et elle éclata de rire.

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