Pré­cé­dent Intro­duc­tion Sui­vant

La nou­velle de la mort de Jean fit rapi­de­ment le tour de la région. Les groupes for­maient une toile d’araignée où chaque fil était un lien de com­mu­ni­ca­tion. En une jour­née, tous les maquis du sec­teur étaient au cou­rant.

Il fut déci­dé de se regrou­per au plus tôt. Il était clair, désor­mais, que nous prendre vivants n’était pas vrai­ment à l’ordre du jour.

Le 3 juin au matin, il y eut une réunion des maquis. Chaque groupe envoya trois ou quatre repré­sen­tants.

Chez nous, ce furent Mona, Claude, Patrick et moi. Nous venions en temps que témoins pri­vi­lé­giés, ayant pris part à l’accrochage.

On par­tit dès l’aube. Il y avait plus de dix kilo­mètres de nos grottes au point de ren­dez-vous. Patrick avait pas­sé la nuit sur Char­vest, afin d’être prêt à par­tir au plus vite.

On contour­na Per­mon par le nord, pour retom­ber sur la piste fores­tière. Là, on atten­dit la délé­ga­tion de Bou­quet. Nous nous étions dis­si­mu­lés au croi­se­ment de deux pistes. Après un quart d’heure d’attente, un sif­fle­ment modu­lé atti­ra notre atten­tion.

Mona répon­dit, puis on sor­tit de notre cou­vert.

– Furet ?

– Disons Rude­val, plu­tôt. Bou­quet ?

– En route.

Ce furent toutes les pré­sen­ta­tions. Nous n’avions pas besoin d’en savoir plus.

Puis on mar­cha rapi­de­ment, en silence, jusqu’à Léhault, où l’on retrou­va quatre maqui­sards qui venaient aus­si au ras­sem­ble­ment.

De là, on par­tit au sud. Mona tirait le groupe, d’un pas déci­dé, comme elle en avait l’habitude. Les autres sui­vaient.

Nous n’avions plus de ren­contre pré­vue avant le ren­dez-vous. Nous mar­chions sans attendre, à tra­vers une forêt dense, sur un sol recou­vert de branches mortes à enjam­ber.

Per­sonne ne posa de ques­tion. On savait tous ce qui s’était pas­sé et, de toute manière, les détails vien­draient au ras­sem­ble­ment. A quoi bon expli­quer vingt fois la même chose ?

A l’approche d’un sen­tier, Mona s’arrêta. Claude s’approcha d’elle.

– Qu’est-ce qu’il y a ?

– Chhhht, répon­dit-elle avec un geste aga­cé du poi­gnet.

Nous ten­dîmes l’oreille, sans bou­ger. Il y avait un léger bruit, comme un groupe mar­chant en ten­tant d’être dis­cret.

– Amis ou enne­mis ?

– Je sais pas. Attends.

On atten­dit. Les pas feu­trés se rap­pro­chaient. Mili­taires ou par­ti­sans ? Nous étions là, ten­dus. Je pris mon fusil au bras. De la main gauche, je sai­sis le levier d’armement sans le tirer. Un homme de Bou­quet prit son fusil de chasse et en ten­dit les canons.

Enfin, on vit les mar­cheurs. Ils étaient trois. Le plus petit por­tait un fusil de chasse.

– C’est le père Alé­vèque, souf­fla Claude en mon­trant l’un des gaillards. J’ai appris qu’il avait pris le maquis il y a une semaine.

Il pous­sa un sif­fle­ment modu­lé, comme un point d’interrogation.

Celui qui avait un fusil le prit à la main. Son voi­sin prit son visage entre ses mains et sif­fla. Deux coups brefs.

Puis il cria :

– Choui­nard !

Claude sor­tit des arbres en répon­dant :

– Rude­val.

Le fusi­lier remit son arme en ban­dou­lière. Je relâ­chai la mienne, et mon voi­sin cas­sa son fusil.

– Salut, Claude. Tout va bien ?

– Ça va.

Nous sor­tîmes du bois.

– On est presque au com­plet, non ?

– Il manque Le Fond et ça sera bon. On les recon­naî­tra au sif­fle­ment : c’est longue, brève, brève.

Sans rien dire de plus, on repar­tit sur le sen­tier.

Deux cents mètres plus loin, on arri­va sur une piste fores­tière. Elle allait de Barin à Les­tas, un vil­lage de cinq cents habi­tants, à douze kilo­mètres au nord.

On mar­cha un moment sur la piste. Puis, Mona arrê­ta le groupe.

– Par là.

Un de Choui­nard ten­ta de négo­cier :

– Non, le che­min est un peu plus loin.

– Tu veux pas­ser par le che­min ? Libre à toi. Moi, je pré­fère évi­ter les voies car­ros­sables.

Et, sans attendre de réponse, elle pas­sa à tra­vers bois.

Trois minutes plus tard, un convoi mili­taire pas­sait sur la piste.

– Tu le savais ?

– Non. Mais ça parais­sait logique. On a repé­ré deux ou trois postes d’observation des mili­taires sur Rude­val, et il y en a un qui res­semble beau­coup à cette mon­tagne.

Elle dési­gna du men­ton un nid d’aigle qui sur­plom­bait Barin.

– Tu vois, ils se placent là, ça leur per­met de voir qua­si­ment toute la val­lée. On est res­tés trois minutes sur la piste, à décou­vert. C’était trop. Ils nous ont vus. Main­te­nant, ils vont ratis­ser le sec­teur. Il faut trou­ver les Fon­dais et déga­ger au plus vite.

– Je vais les appe­ler.

Il sif­fla rapi­de­ment, deux brèves. On enten­dit presque en écho une longue, puis deux brèves.

Une minute plus tard, comme par enchan­te­ment, quatre per­sonnes arri­vèrent sur nous.

Sans faire les pré­sen­ta­tions, Claude atta­qua :

– Tout le monde est là ? Rude­val.

– Choui­nard.

– Bou­quet.

– Léhault.

– Le Fond. Tout le monde est là.

– Bien, reprit Claude. On a été repé­rés. Le Fond, c’est libre au sud ?

L’un des nou­veaux arri­vants remua la tête de haut en bas. Et il par­tit à la des­cente, vers le sud.

On des­cen­dit cinq minutes à tra­vers bois. Puis il y eut un replat.

– On appuie à gauche, pré­vint celui qui menait.

On chan­gea de direc­tion pour prendre un cap au sud-est. On tom­ba ain­si sur la route natio­nale, à un endroit où la forêt arri­vait jusqu’à elle.

Un coup d’oeil de chaque coté, et l’on tra­ver­sa au pas de course. On pas­sa dans le lit de la Déroud, la rivière dans laquelle le Rude­val se jetait. On la tra­ver­sa à gué, puis on remon­ta sous la mon­tagne que Mona avait dési­gnée comme étant un poste pro­bable d’observation.

On péné­tra dans une forêt qua­si­ment inex­tri­cable, où seules les traces d’animaux for­maient des sem­blants de sen­tiers. C’était une de ces forêts de bord de rivière, où les crues apportent des branches et de la vase, où les arbres et les fou­gères poussent anar­chi­que­ment et s’entremêlent en épais four­rés.

Il nous fal­lut une demie-heure pour faire trois cents mètres, mais, là, nous étions sûrs d’être tran­quilles.

Ce fut un des gens du Fond qui atta­qua :

– Il paraît qu’un Bari­nois a été abat­tu ?

– Tu per­mets, on va peut-être bouf­fer tant qu’on est au calme ?

On sor­tit les pique-niques. Puis Claude expli­qua l’affaire.

– Ce qu’il fau­drait, conclut-il, ce serait s’organiser. On a une armée face à nous, il faut s’organiser pour com­battre.

– Si on reste tran­quilles, ça devrait aller, sug­gé­ra un jeune de Bou­quet.

– Que dalle. On était tran­quilles. Ils sont venus nous cher­cher. Ça ne leur suf­fit pas qu’on ne coûte rien, il faut que l’on rap­porte, répli­qua Mona.

– C’est toi qui es à l’origine de cette merde ?

– Quoi ? Ça va pas, non ? Je suis à l’origine de rien du tout, moi. Je me suis faite virer du col­lège, je vou­lais y res­ter, et ce serait de ma faute ?

– N’empêche que si t’avais pris tes res­pon­sa­bi­li­tés, on n’en serait pas là.

Le ton tour­na rapi­de­ment de l’orage à la tem­pête. Fina­le­ment, j’ai dû hur­ler :

– Stop ! On se calme ! D’une part, Mona n’est pour rien dans cette merde. Les res­pon­sables, ce sont les abru­tis qui ont voté pour Ser­gen et les connards qui n’ont pas voté du tout. D’autre part, elle a pris ses res­pon­sa­bi­li­tés, pré­ci­sé­ment. Elle a pris posi­tion contre ce sys­tème de merde. Ne pas les prendre, ç’aurait été cour­ber le dos, accep­ter les tra­vaux d’intérêt géné­ral et attendre que ça passe. Au contraire, elle s’est levée, elle a refu­sé l’injustice de sa situa­tion. Enfin, tu le prends comme tu veux, mais on est tous dans la même merde et c’est ensemble ou pas du tout qu’on en sor­ti­ra ! On a suf­fi­sam­ment d’ennemis dans les forces de l’ordre sans s’en créer entre nous.

Cela rame­na un peu de calme. Mona res­ta bou­deuse, son adver­saire ne dit plus rien, mais au moins les esprits se rafraî­chirent-ils un peu.

 

– Bon, on reprend… Donc, il faut s’organiser. Com­ment ?

– Quelqu’un s’y connaît en his­toire ?

– Marc.

Sur­pris que Claude me montre ain­si en réfé­rence, je répon­dis :

– Non, pas vrai­ment… Disons, quelques aspects pré­cis, oui, mais l’histoire en géné­ral…

– Les orga­ni­sa­tions des maquis, tu sais com­ment elles étaient faites ?

– Non. Mais à mon avis, la force d’un groupe civil, c’est sa mobi­li­té. On n’est pas obli­gés de faire cir­cu­ler des rap­ports dans tous les sens pour s’accorder sur ce qu’il faut faire. Ni de mettre en place une struc­ture pyra­mi­dale comme une armée, où il faut le temps que les infor­ma­tions remontent et que les ordres redes­cendent. Et puis, dans une armée, ceux qui décident ne sont pas sur le ter­rain.

– Alors, on reste comme main­te­nant, en petits groupes anar­chiques ?

– Non, j’ai pas dit ça. Mais je pense qu’il faut que cha­cun puisse agir indi­vi­duel­le­ment. Que l’on ne passe pas son temps à dis­cu­ter de ce qu’on fait. Ensuite, il faut qu’on garde la pos­si­bi­li­té de bou­ger, beau­coup et rapi­de­ment. On a quelques endroits sûrs, mais il ne faut pas res­ter au même endroit. Ensuite, un autre point fort, c’est la dis­cré­tion. Res­ter cachés, sor­tir, agir, et dis­pa­raître dans la mon­tagne.

– D’accord, reprit Mona. Il faut deve­nir des fan­tômes. Si per­sonne ne nous voit, per­sonne ne nous tue. Un grand groupe, c’est repé­rable. Il vaut mieux res­ter écla­tés.

– Et alors, on va se faire cho­per groupe par groupe, non ?

– Bien sûr, il ne faut pas res­ter cha­cun dans son coin. Si on pen­sait que c’était ça le but, on serait pas là.

– Il y a de bons mar­cheurs un peu par­tout, fit remar­quer Mona. Peut-être qu’on devrait les uti­li­ser jus­te­ment pour com­mu­ni­quer et syn­chro­ni­ser les groupes. C’est ce qu’on fai­sait entre Char­vest et Lazest : tous les deux jours, quelqu’un fai­sait la navette pour entre­te­nir le contact.

– Bonne idée. En fait, en géné­ral, il fau­drait recen­ser et uti­li­ser les com­pé­tences. On a plein de gens qui savent faire des choses.

– Bon, déjà, c’est clair, chaque groupe doit avoir un groupe de liai­son…

– Fau­drait fixer le voca­bu­laire, coup Patrick. Parce que là, on parle de groupe pour ceci ou cela…

– Bon, alors, disons… Com­bien vous êtes dans chaque groupe ?

– Sur Rude­val, une cin­quan­taine. En fait, une ving­taine sur Bas­tide et une tren­taine sur Per­mon

– Sur Bou­quet, trente-deux.

– Sur Le Fond…

– Attends, pre­nons dans l’ordre, d’accord ? Du nord au sud, alors, trente à Bou­quet, trente à Per­mon, vingt à Bas­tide. A Léhault ?

– Léhault ? Vingt-huit.

– Choui­nard, vingt-trois.

– Le Fond, une tren­taine.

– On peut comp­ter sur Chasles et Les­tas, signa­la un homme de Bou­quet.

– Et sur Cevière et Bel­fond, conti­nua un du Fond.

– Ils sont nom­breux ?

– Presque une cen­taine à Chasles et une cin­quan­taine à Les­tas.

– Une ving­taine sur Cevière. Pour Bel­fond, je sais pas. Même eux, je sais pas s’ils savent… Vous savez ce que c’est avec eux…

 

Tout le monde pouf­fa. On savait tous, en effet. Bel­fond était un vil­lage mori­bond jusque dans les années 70 ; à cette époque, des soixante-hui­tards avaient nom­breux cher­ché un vil­lage calme dans un coin tran­quille mais pas trop per­du pour retour­ner à la nature. Ils avaient trou­vé en Bel­fond la situa­tion idéale : doté d’un pay­sage magni­fique, à six kilo­mètres de Les­tas — un vil­lage suf­fi­sam­ment impor­tant pour que l’on y trouve beau­coup de choses — et plan­qué sur la rive gauche du Grand Lac, une éten­due d’eau de près de cinq kilo­mètres de lon­gueur et un de lar­geur.

Le résul­tat logique fut la concen­tra­tion à Bel­fond d’une popu­la­tion très libre, buvant le lait de ses chèvres, man­geant la viande de ses vaches — sauf les nom­breux végé­ta­riens — et le fruit de ses cultures, et fumant éga­le­ment une par­tie de ses cultures…

On y trou­vait encore, en 2005, trois com­mu­nau­tés mélan­geant plu­sieurs familles, ain­si qu’une ving­taine de familles adeptes du retour à la terre. C’était donc, avec sa grosse soixan­taine d’habitants, une com­mune moyenne de la région, qui pos­sé­dait cepen­dant comme par­ti­cu­la­ri­tés l’existence d’environ trois télé­vi­seurs pour toute la com­mune, la pré­sence de plus de dix ares de chanvre d’origine indo-maro­caine, et la pré­somp­tion la plus floue concer­nant la pater­ni­té des enfants.

Bref, Bel­fond était un vil­lage où il fai­sait bon vivre et, dans ces cir­cons­tances, il était tota­le­ment fan­tai­siste et inutile d’espérer avoir un recen­se­ment pré­cis des forces actives.

 

– De toutes façons, on les connaît : on sait qu’il ne faut pas trop comp­ter des­sus mais qu’on sera tous sur­pris de leur effi­ca­ci­té le jour où ils se réveille­ront…

– Donc, on peu dire qu’un groupe fait entre vingt et trente per­sonnes ?

– Je sup­pose, oui.

– En géné­ral, vous vous dépla­cez à com­bien ?

– Trois ou quatre. A plus, on perd des gens.

– Alors, disons que l’unité de base… On pour­rait l’appeler sec­tion, non ?

– Pour l’armée, ça s’appelle une patrouille.

– D’accord. Patrouille, alors ?

– Non. Une patrouille, ça patrouille. Je ne vois pas pour­quoi on patrouille­rait en per­ma­nence. Il vaut mieux un mot plus neutre.

– Sec­tion, c’était pas mal ?

– Okay, sec­tion. Donc, une sec­tion, c’est trois ou quatre per­sonnes. Un groupe, c’est une ving­taine. Il fau­drait aus­si une uni­té géo­gra­phique, pour savoir d’où on vient…

– Maquis ?

– Maquis Choui­nard, maquis Le Fond, maquis Per­mon… Ça sonne pas trop mal.

– Pas d’accord. Maquis Rude­val. Il n’y a per­sonne de Per­mon chez nous, par contre, Furet, Bas­tide et Barin sont com­plè­te­ment mélan­gés.

– Le Fond et Choui­nard, ça fait un groupe à chaque fois. On pour­rait se réunir en maquis Déroud sud, par exemple.

– D’accord. Il fau­drait en par­ler à ceux de Cevière et Bel­fond, ils pour­raient faire un maquis du Lac.

– Nous, sur Léhault, on voit sou­vent ceux de Bou­quet.

– Ils sont où, au juste ?

– Au nord du Veillard. C’est pour ça qu’on se voit sou­vent, on par­tage la mon­tagne.

– Alors, si je résume…

Claude prit un sty­lo et une feuille de papier. Il tra­ça rapi­de­ment un plan de la région.

– Disons, maquis Veillard : trente Léhaul­tins, trente Bou­que­tins. Maquis Rude­val : une cin­quan­taine. Maquis Déroud sud : une cin­quan­taine. Il faut voir com­ment ceux de Les­tas et de Chasles s’organisent.

– Alors, ça nous fait : une sec­tion, quatre per­sonnes. Un groupe, cinq sec­tions. Un maquis, et bien… deux ou trois groupes.

– Faut pas tout figer comme ça, reprit Mona. Il faut res­ter souple dans l’organisation. La rigi­di­té, quand on dit que le point fort, c’est la faci­li­té de mou­ve­ment, c’est pas ter­rible.

– Là, elle marque un point. Il ne faut pas figer. D’accord pour dire qu’une sec­tion, c’est la base. On l’a vu en venant ici : natu­rel­le­ment, on se range en groupes de trois, quatre. Autant res­ter comme ça. Faire des équipes fiables. Des gens qui se connaissent bien, qui ont l’habitude de bos­ser ensemble.

– Le groupe, c’est moins impor­tant, je pense.

– Non. On sait bien que l’on ne va pas tout faire en sec­tions de quatre. Il faut une uni­té au-des­sus, tou­jours pour avoir l’habitude de bos­ser ensemble. Une uni­té d’action, en quelques sorte. Là, ça va être une ving­taine de per­sonnes, je pense.

– Et le maquis ?

– Je l’ai dit. Le maquis, c’est une uni­té géo­gra­phique. Ça peut être un ou dix groupes, on s’en fout. L’important, c’est la géo­gra­phie. Si on va à tel endroit, on sait qu’on va tom­ber sur telles gens.

– D’ailleurs, il fau­drait amé­lio­rer les recon­nais­sances. Les sif­fle­ments, c’est un peu com­pli­qué et ça se remarque.

– Les Chouans étaient pas cons. Imi­ter les bruits de la nature, c’est un bon plan.

– Et com­ment on sait que ce n’est pas la nature, alors ?

– Juste… Il y a des gens qui ne feront pas la dif­fé­rence.

– Ou alors, faire un code. Un cor­beau, par exemple, il ne croasse pas sou­vent deux fois de suite. Il y a tou­jours quelques secondes de latence entre deux cris.

– C’est peut-être pas mal, ça. Deux cris d’animal suc­ces­sifs, puis plus rien.

– Quel ani­mal ?

– L’idéal, ça serait de pou­voir se recon­naître les uns les autres. Un maquis ferait le cor­beau, un autre le san­glier, un autre le che­vreuil…

– Ça fait pas beau­coup de bruit, un che­vreuil.

– A part au prin­temps !

– Et puis, il faut une per­sonne par sec­tion qui puisse imi­ter l’animal…

– Le cor­beau, ou la cor­neille, c’est le plus facile.

– Et les chefs de clans imitent le cochon sau­vage ?

– Non. Le cor­bac, c’est un bon plan. Faut pas com­pli­quer. Deux croas­se­ments suc­ces­sifs, c’est un bon repère.

– Fau­drait quand même un code pour s’identifier, non ?

– Pas sûr. On l’a vu avec les sif­fle­ments : ça com­plique plus les choses que ça n’aide.

– Il fau­dra pré­ve­nir Chasles, Les­tas et les autres.

– Il faut gar­der le contact. Donc, il faut mul­ti­plier les navettes.

– Il fau­drait un point de ren­contre. On n’a pas besoin de savoir où les autres habitent, juste com­ment les contac­ter.

– On a juste besoin de pou­voir contac­ter les maquis limi­trophes, d’ailleurs.

– Alors, juste deux ou trois points de ren­dez-vous ?

– Oui. On ferait régu­liè­re­ment pas­ser des rondes pour rele­ver une boîte aux lettres.

– Pour Veillard, je pense que les ruines au-des­sus de Furet feront l’affaire pour com­mu­ni­quer avec Rude­val.

– Pas de pro­blème, répon­dit Claude. La ruine la plus haute, il y a un trou dans le mur nord. Il suf­fi­ra de trou­ver une pierre de la bonne taille. Il y a un point de repère pour faire une boîte aux lettres avec Déroud sud ?

– Le sen­tier du col du Cibrot sur la face nord du Vau­tour, vous connais­sez ?

– Oui.

– Il rejoint la piste de Barin à Choui­nard.

– D’accord, je vois.

– A l’endroit où il retombe sur la piste, il y a un chêne mort, avec un trou de pivert à deux mètres du sol.

– Par­fait. Il fau­dra voir avec Cevière aus­si.

– De toutes façons, on va devoir mul­ti­plier les caches. Il fau­dra se tenir au cou­rant au fur et à mesure que l’on habi­te­ra des endroits variés.

– Ça fait par­tie de la sou­plesse d’emploi. Et si on veut trou­ver quelqu’un ?

– Là, on va fran­che­ment sur le ter­ri­toire et on fait le signal.

– Sur le sud du Veillard, il y a tou­jours quelqu’un.

– Sur l’ouest de Lazest aus­si.

– Pour nous, ce serait le Vau­tour. On a aus­si un groupe rési­dant sur Tour­ne­mort. On sait aus­si trou­ver les Cevi­rois au besoin, à coté du col entre Tour­ne­mort et Cuti­sard.

– Bon, quoi d’autre ?

– Je crois qu’on a fait le tour. Vous avez idée d’actions à mener ?

– Pas pour l’instant… On se contac­te­ra. Pour l’instant, il s’agit de poser les prin­cipes.

– Il paraît que vous avez des fusils d’assaut ?

– On en a. Une dou­zaine. On peut en lâcher la moi­tié.

– Par­fait. On enver­ra quelqu’un les cher­cher.

– Il en fau­drait d’autres, de toute façon.

– Ça doit être la prio­ri­té si on attrape des mili­taires : nour­ri­ture et arme­ment.

– D’accord.

Il y eut enfin un silence. Mona deman­da :

– Quoi d’autre ?

Per­sonne ne bou­gea.

– Bon, on peut y aller, alors ?

Cha­cun se leva, refit son sac. On se salua, puis on par­tit en croas­sant.

 

On ren­tra à peu de choses près par le même che­min qui nous avait ser­vi pour venir. On évi­ta seule­ment de s’attarder en plein air et on fit par­ti­cu­liè­re­ment atten­tion lorsque l’on devait tra­ver­ser une piste.

 

A dix-huit heures, nous étions de retour à notre grotte, et nous pou­vions expo­ser la situa­tion aux autres du désor­mais consti­tué maquis de Rude­val.

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