Pré­cé­dent Intro­duc­tion Sui­vant

Il n’y a pas deux façons pour répondre à un extrême : être soi-même extrême. C’est appa­rem­ment comme cela que fonc­tionne l’être humain.

C’est à peu près cette idée qui entre­tient aujourd’hui encore les vio­lences en Ulster, en Pales­tine, et un peu par­tout sur la pla­nète.

C’est en tout cas ce qui s’est pro­duit dans l’opinion publique.

Le tapis rouge était dérou­lé et seuls pour­raient mar­cher des­sus ceux qui seraient capables de don­ner sans fai­blir, avec juste une pointe d’humanité dans l’oeil, un enne­mi dési­gné, simple et effi­cace, tout prêt à ser­vir de bouc émis­saire pour tous les mal­heurs du monde.

Les élec­tions pré­si­den­tielles étaient annon­cées pour le 9 jan­vier. Ce qui nous épar­gna les lan­guis­santes cam­pagnes des années pré­cé­dentes, où chaque can­di­dat s’efforçait de bras­ser plus d’air que son voi­sin. La stra­té­gie était cette fois claire : il fal­lait ren­trer dans le lard pour convaincre. Le peuple était sous le choc de l’assassinat de son repré­sen­tant suprême élu deux ans et demi aupa­ra­vant. Le choc avait été ampli­fié par les médias, qui ne crachent pas sur une façon simple d’obtenir de l’audience. Je me sou­viens même avoir vu une émis­sion fran­che­ment inti­tu­lée : “Ça peut aus­si vous arri­ver”, avec un “vous” en gros carac­tères bar­rant tout l’écran du télé­vi­seur, dans laquelle on mon­trait en détail une dizaine d’agressions de braves gens tran­quilles qui allaient à l’église tous les dimanches et se fai­saient tuer pour une rai­son ou pour une autre par un mal­fai­sant basa­né — les mal­fai­sants sont tou­jours basa­nés dans ces émis­sions…

Je me sou­viens encore, presque par coeur, du dis­cours de Ser­gen d’ouverture de sa cam­pagne.

“Je suis mal­heu­reux… [inter­rom­pu par les applau­dis­se­ments] Je suis mal­heu­reux de devoir me lan­cer dans cette cam­pagne dans ces condi­tions pénibles… Michel Carion était aimé des Fran­çais, c’était un homme géné­reux et un Pré­sident de valeur… Je tiens aujourd’hui à lui rendre un hom­mage appuyé… [longs applau­dis­se­ments] Cepen­dant, je ne puis m’empêcher de pen­ser que ce drame, qui touche cha­cun de nos conci­toyens au plus pro­fond de ce à quoi il croit, je parle de liber­té et de sécu­ri­té, ce drame aurait pu, et aurait dû, être évi­té. [applau­dis­se­ments et sif­flets] C’est le résul­tat de vingt ans de poli­tique gau­chiste, de laxisme gou­ver­ne­men­tal, de lais­ser-aller immi­gra­tion­niste qui ont ame­né à cet ignoble atten­tat ! Il est facile, très facile, de dire que c’est la faute aux quar­tiers défa­vo­ri­sés, que c’est la faute à la télé­vi­sion, ou que sais-je d’autre, mais il faut avoir le cou­rage d’appeler un chat un chat. Il paraît que les jeunes n’ont plus de repères, mais à qui la faute ? La faute aux gou­ver­ne­ments suc­ces­sifs qui n’ont pas su, ou pas vou­lu, avoir la fer­me­té néces­saire pour impo­ser ces repères ! La faute aux post-soixante-hui­tards qui ont cru que lais­ser gran­dir des enfants sans cadre moral pou­vait ame­ner autre chose que le chaos ! [applau­dis­se­ments] La faute à la venue mas­sive d’une popu­la­tion qui ne veut pas recon­naître nos lois, notre morale et nos repères ances­traux ! Nous n’en serions pas là, aujourd’hui, si l’on avait su impo­ser la dis­ci­pline lorsqu’il le fal­lait, et l’imposer non seule­ment aux Fran­çais mais éga­le­ment à tous ceux qui vivent sur le ter­ri­toire fran­çais ! En lais­sant ouverte la porte à une immi­gra­tion de culture dif­fé­rente, et en par­ti­cu­lier musul­mane, on ne fait rien, sinon faus­ser les repères de nos enfants ! En renon­çant à notre qua­li­té de Fran­çais, on a renon­cé à tout ce qui a fait la gran­deur de ce pays ! C’est pour­quoi j’ai déci­dé de me pré­sen­ter aux élec­tions pré­si­den­tielles du 9 jan­vier. Parce qu’il faut qu’enfin quelqu’un prenne posi­tion et ose dire la véri­té. Et cette véri­té est qu’il faut rompre avec les poli­tiques pré­cé­dentes, rendre à l’école sa voca­tion à for­mer des citoyens fran­çais et non des sau­vages incultes, don­ner à la police les moyens d’assurer la sécu­ri­té de cha­cun, et expul­ser tous les étran­gers fau­teurs de troubles ! Il faut aujourd’hui que l’on se dresse, tous ensemble, pour dire stop au laxisme de la gauche qui, en vingt ans de pou­voir, n’a réus­si à rien ! On a vu ces deux der­nières années les résul­tats d’une poli­tique plus rigide : la délin­quance a chu­té dans toute la France. Mais je dis qu’il faut aller plus loin ! Le Pré­sident Carion a payé de sa vie l’incapacité des gou­ver­ne­ments pré­cé­dents à res­tau­rer la sécu­ri­té. Il est temps, main­te­nant, de crier que l’on ne veut plus avoir peur ! Nous sommes chez nous en France et nous vou­lons y vivre en paix sans craindre à chaque ins­tant l’acte d’un dés­équi­li­bré ou d’un assas­sin ! Si vous le vou­lez, c’est donc ensemble que nous redres­se­rons ce pays pour le rame­ner au rang qui doit être le sien ! [applau­dis­se­ments, sif­flets inter­mi­nables]”

Après ce dis­cours, je suis res­té esto­ma­qué. Le moins que l’on pou­vait dire, c’est qu’il ne mâchait pas ses mots. Il avait com­pris, et était le pre­mier à l’avoir fait, que, cette fois, fon­cer tête bais­sée paie­rait.

C’est tou­jours facile d’analyser à pos­te­rio­ri. Pour­tant, sur l’instant même, j’ai eu l’impression qu’il avait pris une lon­gueur d’avance que les autres can­di­dats auraient du mal à com­bler.

Après avoir enten­du le dis­cours de Jour­nac pour le par­ti Aspi­ra­tions Sociales, j’étais mor­ti­fié. Comme en 2002, ce par­ti de mous n’avait pas su réagir à une cam­pagne qui s’annonçait sans pitié. Jour­nac avait don­né des expli­ca­tions convain­cantes pour qui aurait eu la volon­té et l’héroïsme de les écou­ter jusqu’au bout, mais com­plexes. J’étais déjà convain­cu que l’avenir appar­te­nait à qui don­ne­rait une recette miracle, irréa­liste mais simple, pour rame­ner la sécu­ri­té en France.

La recette pro­po­sée deux jours plus tard par Pijot, du Par­ti Démo­crate Répu­bli­cain, étaient une ver­sion édul­co­rée de celle de Ser­gen. Il rap­pe­lait son hos­ti­li­té à l’immigration mas­sive, sa volon­té d’augmenter les pou­voirs de la police, et s’attardait sur le manque de fer­me­té des gou­ver­ne­ments pré­cé­dents, pro­po­sait d’organiser un réfé­ren­dum sur la peine de mort et pré­co­ni­sait le ren­for­ce­ment des centres édu­ca­tifs fer­més.

Un seul avait com­pris que la sim­pli­ci­té, voire la sim­pli­fi­ca­tion abu­sive, mar­che­rait : Sébas­tien Bré­hont, jeune meneur du Mou­ve­ment Soli­da­ri­té Popu­laire, qui regrou­pait trois par­tis d’extrême gauche.

“On dit, et vous n’aurez pas de mal à devi­ner qui est “on”, que c’est le manque de repères et le métis­sage de la socié­té qui sont à la source de l’insécurité. On dit que c’est vingt ans de gauche qui ont entraî­né l’assassinat d’un Pré­sident de la Répu­blique. Rien n’est plus faux ! [applau­dis­se­ments nour­ris] Oublie-t-on la vio­lence qui consiste à exi­ger d’un employé qu’il tra­vaille qua­rante heures par semaine, avec à peine une demie-heure pour man­ger ? [applau­dis­se­ments, sif­flets] Oublie-t-on la vio­lence morale que subit celui qui, même en tra­vaillant dur tout au long de l’année, gagne à peine de quoi nour­rir sa famille ? [applau­dis­se­ments] La vraie vio­lence, elle vient de plu­sieurs décen­nies de capi­ta­lisme inin­ter­rom­pues ! Com­ment deux parents tra­vaillant toute la jour­née peuvent-ils consa­crer à leurs enfants le temps indis­pen­sable pour leur don­ner une édu­ca­tion satis­fai­sante ? Com­ment des enfants pour­raient-ils avoir envie de suivre les traces de leur parents, lorsque ceux-ci souffrent six jours par semaine, qua­rante-huit semaines par an, et gagnent à peine de quoi les nour­rir ? Lorsqu’un chef d’État connu pour être cor­rom­pu jusqu’à l’os touche plu­sieurs cen­taines d’euros par jour, juste pour ses frais de bouche ? [silence, puis applau­dis­se­ments] Ne seront-ils pas encou­ra­gés à nier les repères que tentent de leur incul­quer leurs parents pour suivre l’exemple don­né par l’incessante cor­rup­tion des diri­geants ? [applau­dis­se­ments] Il faut rompre avec la logique capi­ta­liste, relan­cer la soli­da­ri­té, mettre fin à la cor­rup­tion si l’on veut pro­po­ser à nos enfants une socié­té dont ils vou­dront faire par­tie ! Il faut impé­ra­ti­ve­ment fon­der une nou­velle socié­té, une socié­té plus juste, dont cha­cun pour­rait faire par­tie, si l’on veut redon­ner des repères stables et, ain­si, mettre fin à l’insécurité ! Tous ensemble, nous pou­vons, et nous allons, rega­gner nos et leurs liber­tés ! [applau­dis­se­ments]”

– T’en penses quoi ?

– La bonne nou­velle, c’est que la droite clas­sique se fait griller par les fachos. Le mau­vaise, c’est que je suis pas cer­tain que la gauche sache réagir…

– On s’est déjà fait bai­ser en 2002… Ça va refaire le même coup…

– Pas dit. Le PDR est com­plè­te­ment lar­gué sans Carion. En plus, après deux ans de merde, plus per­sonne ne croit en eux…

– A gauche, c’est mieux ? Les socia­los sont com­plè­te­ment lar­gués depuis long­temps.

– Tu crois que c’est pour quoi que je vote MSP ?

– D’accord. Deuxième tour Bré­hont — Ser­gen, alors ?

– Je sais pas… Je sais même pas ce qui est pré­fé­rable. Fran­che­ment, Bré­hont, il est quand même vache­ment raide… C’est plus pour rap­pe­ler les socia­los à leur devoir que pour réel­le­ment mettre un trots­ko à la tête de l’État que je vote pour lui…

– De toutes façons, on peut parier que ça se joue­ra avec Ser­gen. Un assas­si­nat, une cam­pagne sur l’insécurité, c’est la voie royale pour lui… Après, ben… Je vois pas Jour­nac en can­di­dat sérieux, il a déjà com­men­cé à s’emmêler les pin­ceaux. Bré­hont peut espé­rer faire quinze pour cent si l’on repense à 2002, un peu plus puisque les Aspi­ra­tions Sociales se pré­parent un High­way to Hell… C’est qui qui a récu­pé­ré l’investiture du PDR ?

– Pijot.

– Autant dire le blai­reau en second. Entre ça et leur ges­tion catas­tro­phique des deux der­nières années, ils partent avec un bon han­di­cap.

– Mais ils ont un mar­tyre. De quoi remon­ter.

– Enfin, Pijot ou Bré­hont, y a quand même pas pho­to, si ?

– Pour nous, non… Mais on est qua­rante mil­lions à voter. Et il y a suf­fi­sam­ment de gens qui ont peur des trots­kos plus que de repar­tir pour cinq ans avec la même merde…

– Qu’est-ce qui vaut mieux, d’ailleurs ? Avec un second tour Pijot — Ser­gen, c’est un remake de 2002 avec juste des têtes dif­fé­rentes. Ça fait sta­tu quo à quatre-vingts pour cent. Avec un second tour Bré­hont — Ser­gen, on risque de voir pas­ser la Res­tau­ra­tion Natio­nale…

Il y eut un silence, puis j’ai mur­mu­ré :

– Dis, ma puce, si je dis qu’on est dans la merde, tu dis ?

– Que t’as bien résu­mé…

Elle s’est ser­rée contre moi, je l’ai ser­rée dans mes bras. Il n’y avait rien de très sérieux entre nous, mais nous étions quand même là l’un pour l’autre.

Ça ne devait pas durer.

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