Lorsque j’arrive à ma table, à midi, pour manger, cette même table où j’ai pris pour habitude de regarder par la fenêtre les avions qui passent, il s’y trouve déjà quelqu’un. C’est une petite asiatique parfaitement mignonne. Elle est à la place en face de celle où je vais d’habitude.

Un serveur, qui me connaît depuis bientôt trois mois, s’excuse auprès de moi. Il n’y avait plus de place quand elle est arrivée, et toute cette sorte de choses.

Elle entend la discussion, me fait un grand sourire et dit, dans un français hésitant, que je peux m’asseoir quand même. Elle va jusqu’à promettre de ne pas me déranger.

Je m’assieds, commande un carpaccio de saumon. Et, en attendant, commence à la détailler.

Elle doit faire environ un mètre soixante-dix. Je ne vois pas ses jambes, mais elle paraît très bien faite. Ses bras nus sont musclés sans pour autant perdre de leur grâce, ses épaules sont rondes, et sa peau est d’un ton légèrement ocre satiné.

Elle est brune, ses cheveux d’un noir d’encre retombent pour s’arrêter au niveau de ses épaules. Ils entourent un visage d’ange, large et arrondi, des lèvres fines, des joues arrondies, un nez presque inexistant et deux yeux si sombres que l’on distingue à peine la pupille de l’iris. Le pli des paupières se prolonge sur la tempe, leur donnant cette forme si particulière, en amande, que j’adore.

Je sais déjà que, lorsqu’elle aura fini, elle partira en saluant et restera comme un joli souvenir, à l’instar d’un tableau que l’on voit une fois dans sa vie.

Lorsque mon plat arrive, je m’apprête à le manger. Elle me parle alors, et j’en reste abasourdi.

— C’est bon, mais ne vaut pas un sashimi Tokyoïte.

Je m’aperçois alors qu’elle a le même carpaccio de saumon que moi.

— Je ne sais pas, je ne connais pas Tôkyô.

Après tout, qu’ai-je à perdre ? Ce ne sera que la énième à ne faire que passer…

— Mademoiselle…

J’en reste incrédule. Elle porte autour du cou un médaillon avec deux kanji, qui sont peut-être les deux seuls que j’ai retenus de mes lectures sur l’aviation japonaise. Je termine enfin ma phrase :

— Kazeami ?

Surprise, elle me regarde. Puis baisse la tête vers son médaillon, puis revient à moi.

— Vous lisez les kanji ?

— Honnêtement, je dois en connaître quatre ou cinq… Dont ceux-ci.

— Yoko Kazeami, dit-elle simplement.

— Fram Neeck, réponds-je machinalement.

— Vous travaillez ici ?

Je réponds que oui, je suis en stage dans cet aéroport jusqu’à fin juillet, en tant qu’informaticien, que je participe à la maintenance de l’informatique au sol et particulièrement en salle de contrôle.

— On va travailler ensemble, alors, me dit-elle. Je suis électronicienne, je vais travailler sur le matériel de contrôle, les capteurs radar.

La conversation continue, et elle se révèle de plus en plus charmante. L’idée de devoir travailler avec elle, elle s’occupant du matériel, moi du logiciel, à l’installation des radars m’enchante de plus en plus.

Puis, le repas se termine, je pars à mon travail, elle va rencontrer les gens qui l’ont embauchée.

Le lendemain, lorsque j’arrive pour le repas, elle est de nouveau à ma table.

*

* *

C’est un fait divers qui va faire prendre à nos rapports un tour plus personnel : la torture et l’assassinat de l’écrivain argentin Manuel Cordez, par les forces soi-disant de l’ordre, le 20 juin 2002.

Toute la matinée, j’ai dans la tête une chanson. Frappe avec ta tête. A cours d’idées, ils t’ont coupé, et la langue, et les doigts, pour t’empêcher de t’exprimer… Je la sifflote en boucle.

Lorsque je croise Yoko, elle reconnaît l’air.

— Balavoine ?

— Tu connais ?

— C’est en partie à cause de lui que je suis en France…

Elle m’explique alors pourquoi elle est venue. A l’école, lorsqu’il a fallu apprendre une seconde langue étrangère après l’anglais, elle a choisi le français.

Elle a étudié, avec les autres, au fil des années, des sketches, des chansons, des films français. Leur professeur était, m’explique-t-elle, un humaniste, opposant à la peine de mort et lecteur assidu d’Amnesty International. Parmi les chansons, Frappe avec ta tête, qui conte l’histoire d’un écrivain argentin à qui l’on a coupé la langue et les doigts pour l’empêcher de parler et d’écrire.

Comme j’écoute Balavoine presque en permanence, cela nous fait un beau sujet de discussion. On parle de tout et de rien, puis on arrive aux pompes à eau, puis au rallye.

Je lui dis que je suis en train, avec un pote qui court en auto-cross, de préparer une Visa GTi pour faire du rallye sur terre. Ça y est, elle en est.

La course auto, au Japon, c’est presque une institution. Il suffit, pour s’en convaincre, de voir des bonshommes comme Fukuda ou Arai.

Vendredi soir, au lieu de se dire au revoir comme toutes les semaines depuis qu’elle est arrivée, elle remonte avec moi dans mon patelin perdu au milieu des contreforts des Alpes. Comme je cherche depuis longtemps déjà un copilote — je n’arrive pas à pousser la voiture avec un passager —, elle prend et lit les notes.

Comme tous les week-ends depuis que j’ai acheté cette Visa GTi, on s’entraîne le samedi et on répare le dimanche. Cela fait deux mois que je m’entraîne, sur les pistes de ma région, l’ONF ne travaillant qu’en semaine. Je commence à comprendre à peu près comment fonctionne la Visa.

Je suis surpris de la capacité d’adaptation de Yoko. En une journée, elle m’annonce les notes comme je les veux, sans erreur, avec un bon rythme. Pour la première fois, j’arrive à être à l’aise avec quelqu’un dans le baquet de droite.

Dimanche, elle met aussi les mains dans le cambouis et se révèle bonne mécanicienne.

Les semaines suivantes, nous progressons rapidement. Nous arrivons à avoir des notes justes après un seul passage, ce qui est essentiel en rallye sur terres.

On décide alors de s’engager, à nos frais, au rallye « Terre des Alpes », qui se déroule à une cinquantaine de kilomètres de chez moi.

*

* *

L’expérience est très encourageante : nous terminons cinquante-troisièmes, sur soixante-huit arrivés. Il y avait cent douze équipages au départ, et finir est déjà un beau résultat. Nous décidons alors de partir à la pêche aux sponsors.

Là, je crois que, bien plus que mon coup de volant, c’est le joli sourire de Yoko qui fait la différence. En un mois, nous avons de quoi faire les trois rallyes sur terre restant.

Cela paraît facile, mais ce sont des dizaines d’heures de démarchages, l’édition de brochures, des discussions à n’en plus finir avec ceux qui ont l’argent et veulent toujours plus en donnant toujours moins.

Finalement, la voiture reçoit une peinture avec des flammes qui sortent des roues avant et s’étendent jusque sur l’aile arrière. Jamais depuis je n’ai eu une voiture couverte d’une peinture d’aussi mauvais goût… Mais que diable, il fallait bien se faire voir ! Elle est bardée d’une dizaine de noms de magazines, d’huiles, d’essences, et de boulangeries locales !

Nous avons, pour trois rallyes, un budget de huit mille euros environ. Cela couvre à peine l’essence, les frais d’engagement et les frais mécaniques prévisibles. Michelin nous a offert trois trains de pneus, et nous espérons les faire durer au maximum.

Pour dire à quel point notre budget course est large, nous achetons les carnets de notes et les feutres nous-mêmes…

Nous finissons les trois rallyes. Le classement s’améliore régulièrement, et nous terminons, aux Terres du Vaucluse, par une belle victoire de classe F17, avec derrière nous pas mal de voitures de cylindrée équivalente beaucoup plus récentes, 106 rallye et Saxo VTS en tête.

Au vu de ces résultats — et aussi, certainement, du sourire de Yoko —, Michelin augmente sa participation et, en plus des pneus, nous subventionne à hauteur de près de dix mille euros.

Nous recevons également une petite aide de la fédération, preuve que mon coup de volant est aussi apprécié — avez-vous déjà vu un presque fonctionnaire sensible à un quelconque charme?

Au final, nous avons un budget suffisant pour courir toute la saison, sauf accident.

*

* *

L’hiver fut l’occasion pour moi de découvrir le Japon. En effet, Yoko et moi vivions ensemble depuis octobre et je l’accompagnai chez ses parents. Travaillant dans un aéroport — j’avais été embauché à l’issue de mon stage —, nous avions les billets à prix réduit, ce qui ne fut certainement pas étranger à cette facilité de mouvement.

Les parents de Yoko habitaient sur une île de la côte Ouest de Honsh, reliée à la grande île par un pont d’acier. Dans cette région, contrairement au reste du Japon, il y a de la place. Les maisons ne sont pas amoncelées les unes sur les autres comme dans les villes. Cela ressemble plutôt à un village de campagne française ; mais l’architecture est très différente, la végétation aussi.

La maison est située à mi-hauteur de l’île, près d’une petite falaise qui descend à la mer.

Le bâtiment d’habitation ne comporte qu’un niveau ; c’est ce qui m’a frappé, venant d’une région où les maisons comportent généralement un étage et des combles souvent aménagées. Il y a trois pièces : un salon et deux chambres ; Yoko appartenait à cette catégorie d’enfants privilégiés qui avaient une chambre pour eux seuls. A l’autre bout d’une petite pelouse, on trouve un second bâtiment, plus ancien, à cheval sur la falaise, les pieds descendant presque jusqu’à l’eau et au ponton. Ce bâtiment, qui avait abrité autrefois le grand-père de Yoko et ses aquariums d’ostréiculture, contenait désormais le laboratoire de son père, chercheur en géophysique.

Étant beaucoup plus au sud que la France, vers 35°, l’île était plus chaude et tempérée que ma région. L’eau était presque bonne pour la baignade, bien que l’on fût en décembre. Yoko me dit que, dans son enfance, elle y plongeait quand l’envie l’en prenait presque toute l’année.

On était loin de la vie des Tokyoïtes, que j’avais aperçue entre l’avion et le train. La vie était relativement paisible. Yoko montait presque tous les jours au temple, situé au sommet de l’île, pour parler un peu avec Bouddha et beaucoup avec un moine, ami de feu son grand-père et qui avait été son précepteur.

C’était un homme voûté, de plus de soixante-dix ans, qui avait visiblement beaucoup réfléchi à sa vie. J’ai vite compris ce qui avait fasciné Yoko : cet homme avait une énergie surprenante pour son âge et une culture impressionnante. Il parlait français presque sans accent, ce qui est rare pour un Japonais — certains sons, comme le « r », étant pour eux imprononçables. Il avait accumulé une somme de connaissances vraiment remarquable, de Molière à Asimov, de Godard à Kurosawa.

Du rallye, il ne connaissait pas grand-chose. Les sports étaient parmi les rares choses qui l’intéressaient peu.

Il fut beaucoup plus intéressé par notre travail dans un aéroport. Il avait lui-même été pilote, disait-il, dans les années 40. Il pilotait un Mitsubishi et appartenait à un corps d’élite de l’armée impériale, dont le nom resta dans l’histoire comme un souvenir terrible : kamikaze. Une panne d’essence juste après un décollage dut le faire renoncer à son jibaku ; il s’écrasa en mer à l’entraînement, à proximité de la résidence du grand-père de Yoko. Blessé dans l’accident, la capitulation était arrivée pendant sa convalescence et il était rentré au monastère pour méditer sur sa vie.

Il en gardait une cicatrice terrible, qu’il voulait visiblement éviter aux autres. Il me fit promettre de réfléchir sur le sens que je voulais donner à mon existence, ce que je fis, et que je fais d’ailleurs encore.

Je croyais, je crois toujours, d’ailleurs, que le rallye était vraiment la branche qu’il me fallait atteindre, que c’était réellement là ma spécialité. Il me donna une femme merveilleuse, une fille adorable, de quoi les nourrir amplement — dix ans après la fin, nous vivons encore bien — et une notoriété qui me permit d’aider, dans la mesure du possible, les gens qui en avaient besoin.

J’ai appris beaucoup de choses durant ces deux semaines japonaises. J’ai aussi beaucoup amélioré ma pratique de la langue, que je travaillais avec Yoko depuis deux mois.

Les parents de Yoko étaient très éloignés du cliché que l’on garde en Europe du Japonais moyen. Ils étaient ouverts, cultivés, connaissaient bien le monde hors du Japon et même d’Asie. Ils ne parlaient pas français, mais connaissaient tous deux l’anglais au moins aussi bien que moi. Ils étaient réservés, mais restaient toujours ouverts à la discussion. Monsieur Kazeami était géophysicien, et travaillait beaucoup sur les phénomènes météorologiques comme tempêtes et typhons. Madame Kazeami ne travaillait pas réellement ; cependant, le fruit de la vente de ses peintures apportait quelques douceurs en fin de mois.

Il y a mille et une choses auxquelles je dus m’habituer. Par exemple, Yoko saluait toujours le dragon de pierre perché au milieu de la pelouse lorsqu’elle passait ; elle m’expliqua plus tard l’histoire. Son grand-père ayant un caractère bien trempé et ne venant que très rarement en famille, ses parents lui avaient dit que le dragon veillait sur sa tranquillité et qu’il la mangerait si, par hasard, elle s’approchait trop des anciens bâtiments. Il avait fallu qu’un jour elle passe par la falaise pour faire plus ample connaissance avec son grand-père et ses aquariums.

De même, alors qu’elle plongeait du ponton et y remontait sans hésitation, elle ne voulait pas aller sur la plage, où elle avait failli se noyer à neuf ans.

Le vieux moine, lui aussi, avait ses spécialités. Par exemple, il s’asseyait sur l’herbe à l’extérieur du monastère, et regardait la mer pendant des heures, sans que l’on puisse espérer le tirer de sa méditation. Yoko l’y rejoignait parfois, elle s’appuyait sur son épaule et il y avait alors entre eux quelque chose de magique, qu’il n’y avait pas dans d’autres endroits. Je n’en connais pas la raison, même si je sais qu’il y en a une : Yoko a seulement voulu me dire que, à cet endroit, elle avait trouvé dans un homme de cinquante-cinq ans plus d’aide que de n’importe qui d’autre.

Lui, plus disert, disait qu’il venait là regarder son avion, dont on distinguait encore vaguement la silhouette sur le fond de la mer, à deux cents mètres de la falaise.

Je faisais du tir à l’arc ; je pus voir à quel point, bien qu’étant en théorie la même chose, c’est différent du kyudo. Dans le tir à l’arc à l’européenne, on cherche à mettre dans le mille, et c’est là toute la finalité. Chez Yoko, au contraire, la cible n’était pas l’essentiel ; c’était un exercice de concentration, de contrôle de soi, qui comportait un cérémonial complexe. La cible était touchée, au final, et généralement en plein centre ; mais ce n’était pas le but.

L’essentiel, comme en apnée, était le contrôle et l’harmonie avec soi-même.

Les enseignements tirés du Japon me servirent tout au long de ma carrière ; en effet, rester calme en toutes circonstances, savoir prendre un virage avec flegme et prendre le temps de s’appliquer même lorsqu’il faut aller le plus vite possible, tout cela a fait de moi un pilote avec peu de victoires mais couvert de bons résultats. En 2010, nous avons été champions du monde avec seulement trois victoires, mais aussi seulement deux abandons. En comparaison, le vainqueur de 2008 a été titré avec six victoires et huit abandons…

Nous sommes revenus en France pour le nouvel an.

Quitter sa famille fut dur pour Yoko, sans doute plus encore qu’elle ne voulait le laisser paraître.

On réveillonna à la française : foie gras et vin blanc. C’est certainement ce dernier qui me permit de connaître les émois de Yoko.

Elle était mince et ne buvait pas ; aussi le vin lui fit-il un certain effet.

Le repas fut gai et arrosé. Mais, une fois couchés, Yoko se mit, doucement, à pleurer.

Je la pris dans mes bras et elle s’y blottit. Il y avait juste quelques larmes qui coulaient de ses yeux pour aller se perdre sur l’oreiller, silencieusement.

Je lui demandai ce qui n’allait pas. Je n’eus de réponse qu’après un long moment, lorsqu’elle chuchota, en semblant s’adresser au mur :

— Mon grand-père me manque…

Je ne dis rien. Elle continua, me raconta une partie de son enfance, avec ce grand-père qui, après être resté solitaire pendant des années, s’était laissé apprivoiser par sa petite-fille. A sa mort, elle était restée elle-même coupée du monde pendant plusieurs jours. Il avait été, à l’instar du vieux moine, de ceux qui lui avaient tout appris, qui l’avaient faite telle qu’elle était.

Il y eut un long silence, puis elle dit, s’adressant cette fois franchement à moi :

— J’ai peur… Si on réussit en rallye, on ne va pas avoir de vie pendant… Une dizaine d’années, au moins…

Elle se retourna.

— Mon père ferait un grand-père formidable… J’ai envie qu’il connaisse ses petits-enfants…

Je me tus. Je n’ai jamais été doué pour trouver quoi répondre à ce genre de choses.

— Je sais que tu ne peux pas conduire avec quelqu’un d’autre…

C’était vrai. Nous avions offert des baptêmes pour financer nos courses, et quelques anciens navigateurs avaient repiqué pour faire un tour. Je n’ai jamais pu aller vite avec d’autres ; il n’y avait qu’avec elle que j’arrivais à avoir confiance en les notes, en moi et en la voiture.

Il y eut à nouveau un très long silence.

— Fram… Je crois que j’ai envie d’un enfant, avant que l’on soit engagés dans quelque chose d’important…

Elle l’avait dit et, sans doute, c’était là qu’elle voulait en venir. Elle s’endormit presque aussitôt.

Je restai là, longtemps, à réfléchir à ce qu’elle venait de dire. Nous n’étions ensemble que depuis trois mois… Un enfant ? Cela me paraissait pour le moins prématuré. Mais, plus tard, en aurions-nous la possibilité ? Le rallye, c’est une activité physique de janvier à novembre, pleine de chocs, incompatible avec une grossesse. Et où il est difficile de prendre une année sabbatique.

Nous nous réveillâmes presque en même temps, le lendemain.

Elle ne se souvenait que vaguement de la veille. Elle me dit de ne pas faire attention, qu’elle était saoule. Et aussi que l’on venait de décrocher une saison tous frais payés et que ce n’était pas le moment d’arrêter.

(16/07/01)