Pierre Brogni, P-DG de OneVote Microsystems, interview de Juliette Marie, Marianne du 15 mars 2014.

— Nous sommes tous très heureux, chez OVM, que le Président se soit aussi franchement prononcé pour une remise à plat du code électoral. Bien sûr, c’est une opportunité rare pour notre entreprise. Mais surtout, en tant que citoyen français, je suis heureux de voir mon pays rattraper son retard sur le reste de l’Europe. En France, l’an passé, seules soixante-deux pour cent des communes utilisaient notre matériel. C’est l’avant-dernier taux de pénétration en Union Européenne, très loin des quatre-vingt-dix-huit pour cent atteints en Angleterre.

— À quoi attribuez-vous ce retard ?

— Il y a cette réaction typiquement française, qui dit que ce qui est nouveau est mal. On se méfie des innovations technologiques, on les soupçonne toujours de cacher quelque chose. À peine les enregistreurs inventés, il y a eu en France des mouvements d’une agressivité incroyable qui appelaient à leur boycott. Ça ne s’est produit nulle part ailleurs. Il y a cinq ans, quand j’ai créé OneVote Microsystems en France, nous avons été immédiatement victimes d’une campagne de dénigrement organisée par certains partis de gauche. Personne ne s’est demandé si notre produit était fiable ou s’il allait améliorer la vie des Français. Et ça, c’est unique sur la planète. Aucune de nos filiales étrangères n’a eu affaire à une telle hostilité.

— Les critiques continuent à pleuvoir. Qu’est-ce que vous voudriez dire à vos détracteurs ?

— Et bien, je vais leur dire ceci : je suis républicain. Je suis citoyen français. Vous imaginez vraiment que j’irais truquer les résultats délivrés par mes enregistreurs, que je prendrais le risque de voir la confiance accordée à mes produits mise en jeu, juste pour favoriser mes amis ? Oui, le Président de la République est un de mes amis. Mais allons donc… Et puis, à nos détracteurs, je voudrais dire ceci : si vraiment je favorisais le camp du Président, vous croyez que les élections cantonales de l’an passé auraient vu passer tant de départements dans le camp opposé ? Avec soixante-douze pour cent des enregistreurs en service en France, il nous serait facile de gagner à tous les coups !

Document de communication de Thomson Electronix, 2016.

Les prochains élections présidentielles amèneront une grande nouveauté, consécutive à l’application du Code Électoral Remanié. Quelle que soit la taille de votre commune, vous voterez sur un enregistreur électronique homologué. Dans 37 % des bureaux nouvellement équipés, c’est un modèle Thomson Elect-or E-883 qui sera utilisé.

Afin de préparer votre vote sur l’enregistreur Thomson Elect-Or E-883 en toute sérénité, voici quelques conseils simples pour le jour du scrutin.

Dans certaines petites communes « où tout le monde se connaît », il était habituel de ne pas présenter sa carte électorale. Avec le Thomson Elect-Or E-883, comme sur tous les enregistreurs électroniques homologués, vous devez impérativement vous munir de votre carte d’électeur électronique. Celle-ci vous parviendra courant février pour les élections législatives et présidentielles de mai prochain.

En arrivant dans l’isoloir, vous devrez tout d’abord procéder à votre identification. Pour cela, il vous suffira de présenter votre carte d’électeur électronique au-dessus de l’emplacement indiqué, puis de placer votre doigt de référence (généralement l’index droit) dans le lecteur d’empreintes digitales.

Une fois l’identification réussie, l’écran du Thomson Elect-Or E-883 vous présentera un bouton par candidat ou par liste de candidats. Le logo du parti ainsi que la photo du candidat / du candidat en tête de liste seront également affichés. Tapez simplement l’écran à l’endroit du candidat de votre choix. Vous pouvez également choisir le vote nul en appuyant sur le bouton approprié.

L’écran de validation suivant apparaît. Vous pouvez confirmer votre choix ou l’annuler pour revenir à l’écran précédent. Attention : si vous confirmez votre choix, il sera définitivement enregistré et vous ne pourrez plus revenir en arrière.

Une fois votre vote confirmé, la procédure d’enregistrement est terminée. Vous pouvez sortir de l’isoloir.

À la fin du scrutin, le Thomson Elect-Or E-883 se connecte automatiquement par Internet à l’autorité de tutelle et lui transmet le résultat du scrutin. Celui-ci est connu moins de dix minutes après la clôture du bureau de vote, au niveau national, épargnant aux scrutateurs la pénible et fastidieuse tâche du décompte des voix.

Frequently asked questions :

L’enregistreur électronique est-il faillible ?

L’enregistreur électronique Thomson Elect-Or E-883 dispose de trois circuits d’enregistrement séparés. Chacun utilise son propre programme de comptabilisation et est équipé d’une puce d’auto-vérification. Chaque Thomson Elect-Or E-883 vendu est vérifié individuellement sur des simulations de votes de plusieurs milliers d’itérations. La fiabilité du programme du Thomson Elect-Or E-883 est supérieure à celle des logiciels utilisés pour le lancement des fusées EADS.

Quelle garantie ai-je qu’un pirate ne peut pas modifier le programme de l’enregistreur électronique ?

Le Thomson Elect-Or E-883 est équipé de toutes les dernières technologies de protection anti-intrusions. Il ne répond à aucune demande générale d’adressage (broadcast). Un pirate devrait donc tout d’abord connaître à l’avance l’adresse IP exacte du Thomson Elect-Or E-883, puis percer ses défenses. Enfin, il lui faudrait modifier les programmes des trois circuits d’enregistrement et court-circuiter les puces d’auto-vérification. En pratique, la conception même du Thomson Elect-Or E-883 empêche quiconque de modifier son programme après sa sortie de nos chaînes de fabrication. Le Thomson Elect-Or E-883 a d’ailleurs reçu l’agrément du Ministère de l’Intérieur et de la Justice Sociale, délivré après des tests avancés menés par un collège d’experts en sécurité.

J’ai entendu dire que l’intérieur de l’enregistreur électronique était inconnu du public pour masquer des irrégularités possibles. Qu’en est-il ?

C’est précisément le contraire. Si les composants électroniques du Thomson Elect-Or E-883 étaient connus, et si le programme qu’ils exécutent était divulgué, il serait facile à n’importe quel pirate d’étudier ces composants et ces programmes pour définir un axe d’attaque. Divulguer ces informations, comme le demandent certains tenants du mouvement Open Source, reviendrait à coup sûr à faciliter les irrégularités. Heureusement, la loi a permis à Thomson de conserver précieusement ces informations. Seuls nos services et les membres du collège d’experts en sécurité chargé de l’agrémentation des enregistreurs électroniques peuvent connaître les entrailles du Thomson Elect-Or E-883, et ces rares personnes sont toutes tenues par le même serment que les officiers de police.

Qu’en est-il du scandale des élections présidentielles américaines de 2012 ? Cela peut-il se produire chez nous ?

Comme dit plus haut, le Thomson Elect-Or E-883 a reçu l’agrément du Ministère de l’Intérieur et de la Justice Sociale. Cet agrément a été mis en place précisément pour éviter tout doute concernant la régularité et la sincérité du scrutin. Les procédures de contrôle et, même, les procédures de vote varient d’un État américain à l’autre, entraînant l’utilisation d’enregistreurs plus ou moins bien adaptés au système électoral local ; ce n’est pas le cas chez nous. Le Thomson Elect-Or E-883 a été conçu spécifiquement pour le marché français. D’ailleurs, aucune élection française n’a jamais été remise en cause par la faute des enregistreurs électroniques.

Cent ans : une chronique du XXIè siècle, d’André Doinot, éditions l’Unique, 2102.

L’Histoire retiendra que c’est le petit village de Rudeval, vingt-deux habitants seulement, qui fit capoter les élections présidentielles du 7 mai 2017. Cette année-là devait être celle de l’entrée en service glorieuse des enregistreurs électroniques, plus communément appelés « machines à voter ». Elle fut celle du déshonneur industriel et du retour aux urnes en verre et aux bulletins en papier.

Tout commence immédiatement après le premier tour des élections présidentielles. Le résultat, officiel dès 20 h 10, surprend les derniers sondages, et le Président sortant, monsieur Arnaud Grinville, en sort soulagé : vainqueur du premier tour, il évite surtout d’être opposé au second tour au candidat jugé le plus dangereux, Jean-Marie Cavada. Celui-ci, qui avait dominé la campagne électorale, est en effet devancé de seulement 1207 voix par Émilie le Quémand, candidate du Front National.

Au village de Rudeval, dans le nord de la région PACA, la première réaction générale est plutôt positive : avec quinze voix sur vingt-et-un suffrages exprimés, Arnaud Grinville y a largement dominé. La présence au second tour d’Émilie le Quémand est synonyme de victoire assurée. Cependant, la famille Lefol demande immédiatement un entretien privé avec la maire Élodie Soubeyrand.

Julien, Stéphane et Aurélien Lefol sont trois frères habitant trois maisons du village. Julien et Aurélien sont mariés. Tous sont connus pour leur activisme à l’extrême-droite, et personne ne s’étonne de voir Émilie le Quémand récolter quatre des six voix restantes.

Néanmoins, dix minutes plus tard, Élodie Soubeyrand fait une déclaration solennelle : elle déclare le scrutin de la commune de Rudeval nul et non avenu et annonce pour le lendemain la tenue d’une élection présidentielle consultative.

« Trois citoyens de ma commune, indique-t-elle, m’ont affirmé sous serment avoir voté pour le candidat à l’Élection présidentielle Eric Maheut, représentant du Parti National Républicain. Le résultat donné par les urnes électroniques OneVote Fine-Elec 4x ne lui accorde qu’une seule voix. N’ayant aucune raison objective de remettre en cause l’honnêteté desdits citoyens, honorablement connus pour leur honnêteté, et bien que ne partageant pas leurs opinions politiques, j’affirme que ce scrutin a été entaché d’irrégularité portant sur un minimum de deux voix. »

Ironiquement, ce sont donc trois électeurs d’extrême-droite, dans une petite commune majoritairement socialiste, qui auront lancé ce qui allait devenir l' »affaire des machines à dévoter », en refusant d’entériner un scrutin où une candidate d’extrême-droite et un président sortant socialiste avaient été qualifiés.

Dès le lendemain, le scrutin organisé sur papier donne des résultats plus conformes à la réalité de la commune : Arnaud Grinville conserve ses quinze voix, mais Émilie le Quémand n’en a plus que deux et Eric Maheut en a désormais trois. Cette initiative est immédiatement condamnée par le Ministère de l’Intérieur et de la Justice Sociale, qui demande la démission d’Élodie Soubeyrand de son poste de maire.

Le mardi 9 mai 2017, par référendum sur papier, la commune de Rudeval se déclare en sécession de l’État français, en adoptant par dix-huit voix contre trois la motion suivante :

« L’État français ne nous compte plus parmi ses citoyens. Nous avons voté, en notre âme et conscience, et les résultats de notre vote ont été floués par deux fois. Une fois, en entérinant le résultat d’un scrutin frauduleux et en refusant de prendre en compte celui d’une élection régulière organisée dans des conditions vérifiables ; une autre fois, en demandant la démission de la Maire que nous avions élue, au motif qu’elle remplissait avec zèle ses fonctions de garante de l’ordre républicain sur notre commune.

« Trahis par l’État français, nous déclarons donc la création de l’État libre du Rudeval. Une assemblée constituante composée des vingt-huit citoyens de plus de douze ans sera chargée de définir les institutions de l’État libre, dont la Constitution sera soumise à référendum populaire dans les trois mois suivants la présente déclaration. »

Ce n’est qu’après cette déclaration tonitruante, suivie le lendemain d’une demande de reconnaissance officielle auprès de l’Organisation des Nations Unies, que les médias français se sont intéressés à cette commune dissidente.

Dans les jours qui suivirent, dix-huit communes nouvellement équipées en enregistreurs électroniques organisèrent leurs propres « scrutins vérificatoires ». Seize d’entre elles obtinrent des résultats différents de ceux donnés par les machines à voter.

Le lendemain du second tour, Élodie Soubeyrand fut arrêtée par la gendarmerie pour avoir refusé d’organiser le scrutin. Elle affirma que, n’étant pas française, cette arrestation était arbitraire. Une pétition de soutien recueillit plusieurs milliers de signatures en quelques jours, tandis que son mari était également arrêté pour injure envers des personnes dépositaires de la force publique.

Les habitants de la commune de Rudeval refusèrent dès lors l’entrée à tous les citoyens français ne pouvant fournir la preuve d’une invitation d’un citoyen Rudevalois. Cela dura deux jours, jusqu’à une invasion policière de la commune qui fut presque unanimement désapprouvée par l’opinion internationale.

Finalement, ce n’est que le 8 septembre qu’un chercheur grenoblois, Charles Sente, démontra le dysfonctionnement des machines à voter.

« J’ai fait quelque chose d’illégal, publia-t-il alors dans une lettre ouverte sur internet. J’ai espionné une machine à dévoter. J’ai enregistré tous les échanges réseaux de la mairie de mon domicile pendant les élections législatives. J’ai mis trois mois à trouver quels étaient les échanges des machines et à décrypter les informations qu’elles échangeaient. Et voilà le résultat : »

Suivait une liste exhaustive des échanges entre les trois machines et leur autorité de tutelle, où il apparaissait clairement que chaque machine recevait en temps réel, au fur et à mesure de l’évolution des résultats, des consignes d’enregistrement.

« C’était fait très subtilement, expliqua plus tard le docteur Sente. Tout était fait pour que les résultats soient crédibles. Jamais une machine à dévoter ne transformait un vote noir en vote blanc ; elle le transformait en vote gris foncé. Il a fallu une circonstance exceptionnelle, trois frères qui se connaissaient bien et avaient une confiance absolue, chacun, dans le vote des deux autres, et ceci dans une commune si petite qu’une tricherie portant sur deux suffrages suffise à les rendre incompatibles avec la réalité, pour que l’affaire sorte au grand jour. S’il y a une chose sûre, c’est que nous devons aux frères Lefol, que l’on peut sans leur faire injure qualifier de ‘fachos’, notre liberté actuelle. »

(janvier 2008)