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Mona passa la nuit chez moi. Mes parents furent donc, en quelque sorte, la deuxième Jeanne. Et ce fut une vraie bonne idée.

Le lendemain, on fut réveillé par un bruit de moteurs. Deux voitures et un fourgon blindé s’étaient arrêtés sur la place du village. Celle-ci faisait face à ma maison, et bordait donc celle des Vanel. Au fond de la place, à cinquante centimètres de la maison, se trouvait un préau communal qui servait aux réunions publiques.

Un bataillon de fantassins descendit des véhicules. Ils étaient menés par un bonhomme qui avait deux galons sur l’épaulette — j’ai su plus tard que c’était donc un lieutenant.

Il frappèrent chez les Vanel. Régine ouvrit, et ils entrèrent sans attendre d’invitation.

Presque aussitôt, on vit Anne sortir par la fenêtre du premier étage, sauter sur le toit du préau et disparaître derrière. Décidément, les enfants du village avaient des trajets peu académiques pour aller d’un point à un autre…

En cinq minutes, elle avait ameuté tout le village. Les militaires tentèrent de disperser l’assemblée, mais ils ne réussirent qu’à la tenir à distance.

Dans le même temps, Mona avait levé le camp par le Velux.

Après avoir fouillé de la cave au grenier la maison des Vanel, ils frappèrent chez les voisins. La fouille fut vite menée chez eux : c’était une petite maison qui ne comportait que deux pièces au rez-de-chaussée et une chambre à l’étage.

Ensuite, il frappèrent chez moi.

Mon père, dans son fauteuil, les accueillit. J’ignore ce qu’il leur raconta, mais cela ne sembla pas leur plaire : ils voulurent l’arrêter. Mais arrêter un paralytique sans ambulance, même sous le nouveau régime, on ne pouvait pas.

 

Ils fouillèrent encore quatre maisons avant d’abandonner. Ils revinrent à leurs véhicules. Une voiture était équipée d’un haut-parleur, et le lieutenant prit la parole.

— Mesdames et messieurs, bonjour. Je suis le lieutenant Marigaux. Mon bataillon et moi avons reçu pour mission d’interpeller mademoiselle Mona Vanel, qui a hier échappé aux gendarmes qui devaient l’arrêter. Nous avons ici son mandat d’amener et l’autorisation de réquisitionner tout ce qui serait nécessaire à l’accomplissement de notre mission. En conséquence, nous exigeons que l’ensemble du village nous aide à la retrouver. En cas de refus, vous serez complices de son évasion et arrêtés à ce titre. Nous allons organiser une battue sur le territoire de la commune à laquelle nous participerons, tous ensemble.

Dans l’assemblée, personne ne bougea.

Le lieutenant réitéra sa menace, puis ordonna à sa troupe d’arrêter les Vanel. Trois hommes attrapèrent Anne.

Anne cria, les gens grondèrent. Les militaires, nerveux, se rassurèrent en prenant leurs fusils en main. La tension monta d’un coup, et l’on sentit l’équilibre sur le point de se rompre. Pas plus que de voir leurs enfants arrêtés, les villageois n’appréciaient d’être mis en joue.

Quelques personnes partirent. Les autres reculèrent d’un pas, mais continuèrent à faire front.

— On se calme, clama le lieutenant. Tout ce que nous voulons, c’est Mona Vanel.

Le grondement redoubla. Claude semblait prêt à se jeter à mains nues sur douze militaires.

Puis il y eut un flottement, et Mona apparut au centre.

— Lâchez ma soeur.

Le ton était d’une dureté que je ne lui connaissait pas. La phrase n’admettait pas de réplique.

Il ne se passa rien, sinon la fin des murmures. Elle répéta :

— Lâchez ma soeur.

Enfin, on relâcha Anne, qui courut aussitôt à travers la foule. Les soldats attrapèrent Mona, qui n’opposa plus de résistance.

 

Je regardait la scène de ma fenêtre. J’entendis un bruit et me retournai. Anne était derrière moi, tête basse, regard noir. Elle tenait un fusil de chasse.

— Papa est chez nous avec le sien. Armand Plincoux est avec lui.

En bas, une personne s’était détachée du groupe. Gilles Serf, un enseignant de Dague, avait pris la parole, face aux fusils. Il tentait de convaincre les militaires de se révolter. Il parlait des grands principes de la démocratie. Il rappelait la condamnation de Maurice Papon. Il expliquait que la désobéissance était un devoir moral face à un ordre stupide.

Imperturbables et professionnels, les soldats se préparaient à embarquer Mona.

Il furent interrompus par un hurlement.

— Lâchez ma fille !

Claude tenait le lieutenant en joue.

 

Anne me tendit le fusil.

— Tu le prends ou tu me laisses la fenêtre.

J’aurais tout à fait pu la laisser, avec son fusil, monter à la fenêtre et aider son père à libérer sa soeur. On n’aurait rien eu à me reprocher : nul n’est censé jouer au héros face à un fusil. Et ma guerre se serait arrêtée là.

Je suis même certain que j’aurais réussi à m’arranger avec ma conscience pour me persuader que je ne pouvais rien faire.

Pourtant, comme si j’étais quelqu’un d’autre, je me suis vu prendre ce fusil, vérifier posément son chargement, et m’accouder à la fenêtre.

 

Claude était chez lui et visait par la fenêtre du premier étage. Armand Plincoux, ancien gendarme, était à la fenêtre du grenier, invisible du sol. J’étais au premier étage, chez moi.

Il ne fallut qu’une seconde aux militaires pour se mettre en position : genou au sol, en joue, prêts à tirer.

Le lieutenant se retourna vers Claude.

— Posez ce fusil. Posez-le et on se contentera d’arrêter votre fille. Vous souhaitez un massacre ?

Je vis Claude hésiter. Son fusil quitta son épaule. Et, brutalement, je me suis entendu crier :

— Je sais bien qu’un militaire n’hésitera pas à faire tirer sur la foule. Vous l’avez déjà fait à Paris il y a une semaine ! Maintenant, écoutez-moi bien, monsieur. Je vous ai en joue. On est trois fusils. Si vous faites tirer, vous tuerez du monde, mais soyez certain que vous serez du nombre !

— Posez vos fusils !

— Posez les vôtres ! Si vous tirez sur moi, il restera d’autres tireurs. Si vous tuez les tireurs, il en restera d’autres. Mais si un de vos hommes bouge le petit doigt, c’est votre tête qui saute !

Le lieutenant sortit de son étui un pistolet. Il le pointa sur Mona.

— Vous prendrez le risque ?

— Non, dit Claude, avec un calme inhabituel. Il y eut une détonation, et la tête du lieutenant fut emportée.

Dans la foulée, Armand Plaincoux cria :

— Adjudant, c’est maintenant vous que nous avons en joue ! Vous prendrez le risque ?

Je cherchai un moment dans un instant de panique, puis pointai mon fusil sur celui qui avait le plus de chevrons sur le bras.

Il y eut une longue immobilité. Les soldats attendaient l’ordre de celui qui les dirigeait désormais. Et celui-ci tentait de mettre de l’ordre dans ce qui s’était passé. Enfin, il bougea. Sa tête fit le tour du terrain, puis il posa son fusil. Les soldats l’imitèrent.

— Lâchez ma fille !

Mona fut libre.

Elle s’éloigna des militaires, puis fit demi-tour. Elle ramassa un à un les douze fusils et les entassa contre un mur. Puis elle regarda les militaires.

— Embarquez votre cadavre et barrez-vous, dit-elle simplement d’une voix tremblante.

Celui qui dirigeait désormais la troupe, et qui devait être adjudant — je fais pleine confiance à Armand pour cela –, avait pris le pli d’obéir. Ils portèrent leur lieutenant jusqu’au fourgon, démarrèrent leurs véhicules et repartirent.

 

Les gens commencèrent à rire. La tension était tombée d’un coup. Le groupe respirait après une demie-heure particulièrement oppressante.

Puis, quelqu’un s’approcha des fusils d’assaut. Il fut interrompu brutalement.

— Pas touche !

Il regarda Mona, interdit. Il sourit. Elle le fusilla du regard.

— C’est ma prise de guerre. Ce sont mes fusils. Ce n’est pas les gens comme toi qui ont gagné ces fusils. Ce sont ceux qui ont agi. C’est Papa, c’est Marc, c’est Armand. Quand tu voudras un fusil, tu n’auras qu’à aller chercher le tien.

Puis elle s’adressa à la cantonade.

— Oh, on dégage, c’est bon ! On n’a pas besoin de vous !

Et, peu à peu, la place se vida.

 

Mona restait interdite, regardant le sang et les plombs qui jonchaient le sol.

J’étais descendu dans la rue. Mona me vit.

— Merci.

Le ton était étrange, comme si ça la gênait de me dire merci. C’était froid et chaleureux en même temps. Ça semblait venir du fond du coeur et, tout à la fois, sortir un peu malgré elle.

Armand descendit. Elle lui adressa un remerciement franc, chaleureux, sans hésitation.

Enfin, Claude apparut. Au contraire des autres gens, il était atterré.

Il regardait la flaque de sang, fixe, comme hypnotisé.

Je me suis approché de lui. Il m’a regardé ou, plutôt, il a regardé à travers moi.

— J’ai tué.

Il a réglé ses yeux pour me regarder, puis il a repris :

— J’ai tué un type.

— Tu as sauvé ta fille. C’est surtout ça.

— J’ai tué un type.

— Oh, Claude, réveille-toi ! Tout le monde défend son troupeau. C’est comme ça. Si tu ne l’avais pas fait, il aurait embarqué Mona.

— Quand même…

— Quoi ? Tu penses que ça n’en valait pas la peine ?

— Ils reviendront demain. Plus nombreux. Plus armés.

— Et alors ? Tu as sauvé ta fille ! Demain, c’est demain ! Tu aurais voulu qu’elle passe la nuit en taule ? Au milieu de flics et de bidasses ?

Il remua la tête. Mona parla. Je ne l’avais pas entendue approcher et je sursautai lorsqu’elle dit :

— Demain, c’est demain ? C’est toi, Marc, qui dis ça ? D’habitude, c’est toi qui te prends le chou à dire que ça va toujours être pire le lendemain.

Je l’ai regardée. D’un coup, elle avait vidé mon cerveau. Il m’a fallu un moment pour rassembler tous les mots et comprendre ce qu’elle venait de dire. Puis j’ai réalisé, et j’ai souri.

— T’as pas tort. Je suis toujours très fort pour les grands principes et nul pour la mise en pratique…

Elle a sourit à son tour. En ce temps-là, il n’était pas courant qu’elle me sourit. Et ça m’a fait plaisir.

— Cela dit, repris-je, je vais redevenir le Marc habituel et dire que Claude n’a pas tort… Ils vont revenir, au mieux demain. Et si l’on est là, ils vont embarquer tout le monde…

— On fait quoi, alors ? On fuit ?

— Ils nous retrouverons…

— La montagne. Sur Lazest, il y a des grottes.

Anne avait parlé. Et, comme cela arrivait parfois avec elle, tout le monde se tut. Elle poursuivit :

— Si on reste ici, on se fait prendre. Si on essaie de fuir, on se fera choper aux barrages. Donc, il faut se planquer. Les adultes, vous le savez peut-être pas, mais il y a plein de grottes sur le flanc Ouest de Lazest et de Charvest.

— Sur le Sud du Veillard aussi, renchérit Patrick Poulet. Mes gosses y allaient régulièrement.

 

On ne savait plus quoi faire. Alors, on demanda à la mémoire du village. Joseph Belhomme se fit exposer la situation, en détails. Puis il réfléchit un moment.

— En fait, vous n’avez guère le choix. Les grottes du Veillard sont trop accessibles, les Allemands les ont fouillées dès 1943. Et à l’époque, il n’y avait pas la piste. Celles-là ne seront pas utilisables. En revanche, nous avons beaucoup profité de celles de Charvest. Elles sont hautes, profondes et s’ouvrent dans la forêt. On y avait caché des armes et des partisans. En quatre ans, les Allemands ne les ont pas trouvées. La ferme Soubeyrand est sans doute également utilisable. Les Allemands ne l’ont trouvée qu’en mars 1945, et encore leur a-t-il fallu une dénonciation pour y parvenir. Je pense que nous pouvons trouver quelqu’un pour vous amener de la nourriture. Il suffit de se donner un rendez-vous.

— Bon, résuma Mona, donc on va passer la nuit dans une grotte, et on va y rester plusieurs semaines… Il faut sûrement prendre un maximum de nourriture, de vêtements, tout ça.

— Et les fusils d’assaut. S’ils veulent nous prendre, dans l’état actuel des choses, il vaut mieux pouvoir les repousser…

— Bon, on est d’accord ? Alors, on y va. On prend les sacs, on les remplit… Et on y va. On peut partir quand ?

— Disons une demie-heure pour faire ses affaires.

Joseph reprit alors :

— Pas de bêtises. Ce n’est pas la peine de prendre de la nourriture si vous n’avez pas de quoi la faire cuire. Pensez à prendre des allumettes, des briquets, des couteaux. Des vêtements chauds, des couvertures. De quoi boire.

— Du fil pour faire des collets, suggéra Marie, la fille de Gilles Serf.

— Bonne idée, confirma Joseph. Il est important que vous vous nourrissiez autant que possible sans notre ravitaillement et sans faire de bruit. J’oubliais aussi de vous dire de prendre de bonnes chaussures. Ce ne sont pas des… « tennis » qui vous protégeront les pieds comme il le faut là-haut. Et puis, prenez plutôt des vêtements sombres, dans des teintes naturelles.

 

Il nous donna encore quelques conseils. Puis chacun partit chez lui faire ses affaires. On prit à midi notre dernier repas au village, ensemble, sous le préau. Silencieusement.

Puis, vers une heure, nous sommes partis.

Il y avait les quatre Vanel, Gilles et Marie Serf, Armand Plaincoux et sa femme Jeanne et Patrick Poulet. Dix personnes venaient de prendre le maquis pour tenter de garder aux enfants la liberté d’apprendre.

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