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« Français, vous avez la mémoire courte. »

C’est ce qu’avait dit de Gaulle, il paraît.

Si l’on m’avait dit, il y a quelques années, que je lui donnerais raison, je ne l’aurais jamais cru…

Et pourtant, il faut bien le reconnaître : ce ne sont pas les signes avant-coureurs qui ont manqué.

Je me souviens du premier mai 2002. Je me souviens de soixante mille personnes prenant d’assaut les rues de Grenoble. D’autres milliers remplissant d’autres rues d’autres villes. Avec une seule idée en tête : un candidat d’extrême-droite, un candidat de la « préférence nationale », un candidat du capitalisme outrancier avait franchi un pas symbolique en arrivant au second tour de l’élection présidentielle.

Le bon peuple, surpris, s’était réveillé douloureusement comme d’une mauvaise cuite sans l’habituel second tour gauche molle contre droite molle qu’il attendait.

Un sursaut d’activité civique l’avait poussé à manifester son refus des extrêmes. Descendant dans la rue un jour où, précisément, l’adversaire avait pris l’habitude de le faire, il cria haut et fort sa volonté d’en finir avec l’exclusion — avec l’amusant paradoxe d’exclure ainsi ceux dont l’exclusion était le fond de commerce habituel.

S’il avait su… S’ils avaient su, tous ces manifestants courageux, ce qui se préparait…

Le président réélu à cette occasion n’était pas le meilleur, loin s’en faut. La politique de son gouvernement, décomplexé d’avoir affronté l’extrême, fut une des droites les plus dures de la période démocratique de la France. Mais Bon Dieu ! Sa mort fut tout de même, finalement, une mauvaise nouvelle.

Mardi 14 décembre 2004. Ma licence de traduction anglais-japonais s’annonçait plutôt bien. Je n’avais plus que le module d’anglais à valider, j’avais un travail tranquille qui me permettait de vivre sans trop m’inquiéter de mes finances. Je militais mollement du coté des associations de lutte contre le racisme et le libéralisme sauvage, sans trop m’impliquer personnellement. J’écrivais une chronique mensuelle dans un journal étudiant à la diffusion pour le moins marginale intitulé « nihongo no gakusei no nyusu », les nouvelles de l’étudiant en japonais, diffusée à soixante exemplaires dans l’université de Grenoble. J’étais bien avec une fille, sans que ça soit très sérieux. Bref, ça allait bien.

Lorsque je suis rentré chez moi, ça s’est gâté. J’ai voulu allumer la télévision pour m’abrutir une demie-heure avant de me mettre à traduire une bonne page d’anglais à faire pour le lendemain. Mais, à la place de la série niaiseuse habituelle, il y avait une édition spéciale du journal.

Le hasard, qui fait bien les choses, a voulu que je découvre la récupération de l’événement avant l’événement lui-même. C’était Jean-Pierre Sergen, président de la Ligue de Restauration Nationale, qui parlait. Il expliquait en quoi l’événement du jour montrait la qualité de ses idées nauséabondes. Pour lui, cet attentat — je sus ainsi qu’il s’agissait d’un attentat — montrait la capacité de nuisance des sauvages issus du laxisme gauchiste des années quatre-vingts. Il expliquait avec son aplomb coutumier que la seule méthode était une éducation rigide et une fermeté à toute épreuve. Sur une perche tendue par un journaliste, il réaffirma sa volonté de réinstaurer la peine de mort pour les crimes et le terrorisme, de développer une police de proximité avec des pouvoirs accrus et d’assurer que les condamnations soient effectives. Il devint presque lyrique en parlant de tolérance zéro pour les plus petits délits, puis agressif lorsqu’il s’attaqua au laxisme régnant dans le pays depuis la fin de la seconde guerre mondiale, qui était évidemment la source de ce qui s’était produit. Enfin, comme un discours de Sergen sans appel au racisme ne serait pas un vrai discours de Sergen, il cria une fois de plus que le noyautage du pays par les immigrés de toute la planète devait être stoppé par tous les moyens, les « bons Français » étant (je suppose) incapables de tels actes.

Il fallut près d’une demie-heure pour qu’enfin un journaliste m’apprenne ce qui s’était produit.

Un malade, lié au mouvement des Anarchistes Radicaux, avait profité d’un bain de foule pour frapper le Président d’un coup de couteau en pleine artère carotide. Celui-ci était décédé quelques minutes plus tard.

Le Président du Sénat, appelé à le remplacer jusqu’aux nouvelles élections, s’était dit profondément choqué par un tel attentat et particulièrement ému de la mort d’un ami intime.

Il avait déclaré l’État d’urgence en attendant d’y voir plus clair.

J’étais devant mon poste de télévision, regardant en boucle les images de la carotide ouverte se vidant en quelques dizaines de secondes. Les conséquences me paraissaient écrasantes. Mille et une images m’assaillirent, les mots « État d’urgence » aggravant encore mon oppression. Je voyais arriver un bataillon de guerres, un chaos indescriptible, une censure omniprésente, une fin du monde en pire.

Je restais là, prostré, à imaginer la suite des événements. Inévitablement, cela passait par un accroissement de la présence policière, un fichage de tous les citoyens suspects, en attendant les élections qui désigneraient le remplaçant. Et je sentais déjà que, dans ces conditions, il y avait fort à parier que la campagne tournerait encore autour du thème de la sécurité qui avait été fatal à mes illusions en 2002.

La fille avec laquelle je sortais est venue me voir. On ne s’est pas dit grand-chose.

— Tu sais ?

— Je sais.

— C’est pas possible…

— Et maintenant ?

— Maintenant ?… Maintenant, les fachos ont un tapis rouge pour les élections.

Elle s’est blottie dans mes bras, et on s’est assis par terre, et on a longtemps pleuré devant ce qui risquait d’arriver.

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