21 août 2017.

Le feu monte.

Le front de flammes doit maintenant dépasser le kilomètre de largeur, et il est poussé par un vent de quatre-vingts kilomètres à l’heure. Depuis le début de la matinée, le feu a avancé d’une quinzaine de kilomètres, malgré le travail de la Sécurité civile et des pompiers. Il s’approche à grands pas des habitations, avançant parfois par bonds de trois cents mètres.

Je suis sur une petite colline, au-dessus du front gauche. Depuis trois heures, je joue avec les flammes, roulant à toute vitesse sur des petites routes, puis courant dans les bois indemnes pour me rapprocher le plus possible sans finir grillé, et sans gêner le travail de ceux qui sont sur ce front depuis hier.

C’est le gros feu de la semaine, et la Sécurité civile a déployé les grands moyens. Tous ses avions sont en l’air ; les Tracker et Milan 74 surveillent l’Ardèche, la Gascogne et les Maures, les Bombardier et Beriev sont répartis sur les incendies en cours dans un gros quart sud-est de la France… mais le gros des moyens est ici.

Le premier bombardier d’eau est arrivé vers neuf heures trente. C’était Cormoran 54. Il était suivi comme son ombre par son frère, Cormoran 52.

Ils ont tourné autour du foyer, et j’ai vu les pompiers de mon côté se déplacer vers le front droit. Compris, je m’éloigne.

Je fais bien : à peine trois minutes plus tard, Cormoran 54 fait un largage complet juste où j’étais. En cinq secondes, douze tonnes de « moussant » descendent sur les arbustes. Deux cents mètres derrière lui, son jumeau est déjà en train de viser ; il pose sa charge vingt mètres plus loin.

Pour ma part, téléobjectif en main, j’ai profité de ces deux passes pour faire vingt photos des Beriev en plein largage.

Le calme revient, pas longtemps : je suis stupéfait d’entendre de nouveau les réacteurs moins de trois minutes plus tard. Puis, je me rappelle de ce lac, à moins de trois kilomètres, où les bombardiers d’eau ont toute la place pour écoper…

D’autres sont arrivés ensuite. À dix heures du matin, j’avais déjà fait la liste dans ma tête. Il y a les vieux Bombardier 415, encore vifs malgré leurs vingt ans : ils s’appellent Pélican 32, 34, 38, 42 et 45. Il y a le DHC-8 Milan 73. Et il y a deux nouveaux Beriev, Cormoran 52 et 54.

Il y a maintenant huit avions, qui font des rotations de l’ordre de quatre minutes. Les Pélican larguent sur le front gauche, les Cormoran sur le front droit. Seul Milan 73 fait des rotations plus lentes : il est obligé de rentrer au « pélicandrome » à chaque largage pour refaire le plein. Il en profite pour arroser de retardant en avant du front, en longues lignes qui ralentissent le gros de l’incendie mais n’empêchent pas les sautes de feu.

Le vent hausse le ton vers onze heures, et le feu ne montre aucun signe de fatigue. Les pompiers continuent à tenter de battre les flancs du feu, les bombardiers s’acharnent à marteler les fronts pour resserrer la tête, mais les flammes continuent à monter à cinquante mètres du sol. Je suis encore le mouvement, toujours à l’affût de la photo miracle.

Ici, un vieux manoir fatigué vient d’être évacué. Je m’éloigne un peu, prends un grand-angle. Clic. Le manoir seul, fantomatique, sur fond de mur de feu. Ça aurait mieux rendu de nuit mais, cette nuit, ce manoir n’existera plus.

Le feu gagne des arbres plus hauts. Il ralentit un peu, mais n’est pas pour autant moins fort : les résineux font un bon combustible. Les bombardiers changent de tactique : ils attaquent maintenant à l’eau pure, plus efficace sur cette nouvelle végétation. Les Beriev font désormais des assauts un peu plus longs, larguant en deux fois : six tonnes en avant du feu, six tonnes trois secondes plus tard, directement sur les flammes et les arbres qu’elles attaquent.

Je me déplace encore. C’est risqué, mais je sais quelle photo je veux : j’avance devant le front gauche de l’incendie. Il y a plus de fumée ici, mais les avions attaquent désormais au-dessus de moi. Je m’éloigne encore un peu, devant les flammes, dans l’axe d’attaque des Bombardier, sur une hauteur d’où je peux voir repartir les appareils derrière les fumées âcres.

Il est onze heures trente-deux, si j’en crois l’appareil photo, lorsque Cormoran 54 arrive pour sa vingt-neuvième passe. Je le vois plonger dans la fumée, je cadre plus loin, là où je pense qu’il va ressortir.

Soudain, ça explose juste sous la tête du feu. Le réflexe est là, je n’ai pas le temps d’être étonné : clic, clic, clic. Une rafale de huit photos. Cormoran 54 sort du nuage noir, les trappes d’eau sont toujours fermées. Ai-je rêvé ? Dans un éclair, j’ai l’impression qu’il lui manque un bout de l’aile droite.

Le bruit des réacteurs a changé. Le pilote a mis plein gaz, mais la turbine de droite fume. Je note cela sans y penser, dans une vue globale. D’instinct, je zoome plus serré, et je reprends ma rafale tandis que l’avion se redresse et commence à basculer à tribord.

« Pourtant, le lac est à gauche… » La pensée n’a fait que traverser mon esprit, je continue à mitrailler. Il est presque de profil lorsque les trappes de largage s’ouvrent enfin, et Cormoran 54 se vide d’un coup de ses douze tonnes. Il s’ébroue, reprend de l’altitude, cesse son virage pour me laisser voir son ventre. Je remarque que le stabilisateur droit a été arraché et que la coque est couverte de traces d’impacts.

Cormoran 52 passe à ma gauche. Lui aussi a vu l’explosion ; il a annulé son approche, ne sachant pas s’il y en aurait une autre. Son frère bascule à nouveau vers moi, revient sur le front gauche, la fumée dans l’œil. Quelque chose me dit que les pilotes préféreraient pourtant aller vers le lac, s’éloigner des flammes.

Un appareil me survole, en position d’attaque. J’ai lâché le déclencheur une seconde, je l’écrase de nouveau. Cormoran 54 replonge dans la fumée, sur le front gauche, dans l’axe de celui qui vient de passer et de plonger dans les volutes. J’élargis un peu mon champ dès que l’appareil blessé a disparu, et je vois sortir du feu Pélican 38, dont les trappes sont en train de se refermer : voyant, je ne sais comment, le Beriev revenir sur lui, son pilote a anticipé son largage pour pouvoir reprendre de l’altitude et éviter l’accrochage.

Je n’ai rien entendu, mais je devine. D’une part, la trajectoire de Cormoran 54 ressemblait plus à celle d’un planeur incontrôlable qu’à celle d’un avion ; d’autre part, il y a cette brusque explosion de fumée.

Là-haut, ça doit discuter sec à la radio. Ni Cormoran 52 ni Pélican 38 n’ont vu le point d’impact, mais c’est là, en plein brasier, sur l’avant du front gauche. Le Bombardier reprend en piqué, plein gaz, vers le lac, tandis que le Beriev se retourne et se met en position d’attaque.

Il plonge dans la fumée, ressort quinze secondes plus tard. Deux trappes ouvertes : il a largué six tonnes et, déjà, prend son virage pour se replacer.

Pélican 45 est arrivé entre temps. Il a plongé, lui aussi, sans doute mis au courant par ses collègues : il pose sa charge, là où il suppose que se trouve son camarade tombé. Cormoran 52 complète son virage, et ce sont six nouvelles tonnes qui tentent de dégager l’épave des flammes.

Au total, ce sont huit largages qui auront lieu dans ce secteur. Pendant ce temps, j’ai couru vers un endroit plus dégagé pour essayer de voir l’épave. La concentration a payé : après un dernier passage de Milan 73, qui a fait deux largages temporisés pour tailler un chemin dans les flammes jusqu’aux débris du Beriev, celui-ci est visible. Je vois deux combinaisons orange qui viennent de sortir de l’avion, et qui courent dans une trouée de soixante mètres de long sur vingt de large, vers les arbres, vers moi.

Je repars, toujours en courant, à la descente, à leur rencontre. Je note du coin de l’œil qu’un Unimog des pompiers est en train de se tailler en force un chemin entre les arbres : un hélicoptère a repéré les deux naufragés et le guide par radio.

Je suis essoufflé mais j’approche. Je suis à nouveau dans la fumée, je ne vois plus rien ; mais soudain, je distingue enfin les deux combinaisons orange. Je hurle, ils ne m’entendent pas. Ils courent dans la direction opposée au camion. J’arrive enfin à les rattraper, et il y a un instant bizarre durant lequel les pilotes ne pensent plus à sauver leur peau, mais seulement à savoir ce que fait là un type époumoné, avec deux D5H en bandoulière, qui leur hurle de prendre à droite.

— Quoi ?, réussit à articuler l’un d’eux.

— Unimog — par là, dis-je en montrant la direction dans laquelle j’ai vu le camion.

Et nous repartons en courant.

Enfin, un klaxon deux tons nous guide. Nous arrivons au camion, qui avait mis la sirène à pleine puissance pour couvrir le bruit de l’incendie, qui gronde à moins de cent mètres.

Personne ne me demande ce que je fais là. On sort du bois. C’est seulement là, en sécurité, que les pompiers commencent à me reprocher ma prise de risques irresponsable.

J’ai l’habitude. Comme à tous les photographes de terrain, les pompiers, les militaires, les policiers m’ont répété en boucle le couplet de l’irresponsabilité des journalistes. C’est un pilote qui finit par dire :

— On courait dans l’autre sens. On vous aurait pas trouvés s’il avait pas pris ces risques.

Le soir même, j’envoie mes photos aux journaux. J’ai eu la chance d’être au bon endroit au bon moment. J’ai eu la chance de ne pas perdre la tête et de continuer à mitrailler. J’avais pris une centaine de photos avant l’explosion, j’en ai pris deux cent trente dans les vingt dernières minutes. Paris match m’interroge, fait un article spécial, illustré de huit photos : Pélican 45 sortant de la fumée, les trappes encore humides ; Milan 73 à contre-jour, déposant une ligne de retardant de trois cents mètres de longueur ; Cormoran 54 lors de sa toute première approche ; son épave, enfin dégagée par les largages successifs de ses camarades ; les deux pilotes, tout juste sortis de leur habitacle, courant entre les flammes ; le camion, que j’ai photographié sans même y penser juste avant de monter dedans ; et, enfin, des portraits des deux pilotes, réalisés au calme, loin du foyer. D’autres journaux en prennent d’autres.

En une journée, j’ai gagné plus qu’en un an de piges. Mais surtout, mon nom est maintenant inscrit sur les tablettes des journaux et magazines du pays. J’ai vingt-huit ans, et je viens de prendre les clichés qui seront ma carte de visite pour les vingt prochaines années.

*

 

19 septembre 2053.

Cela fait trois jours que j’hésite.

Il est temps de me décider. La lumière est bonne, avec un très léger halo nuageux qui filtre un peu le soleil déclinant.

Allons-y.

Le X700, un vieux Tamron 70-210 mm, un Panagor 300 mm f/4,5, un Sigma 50 mm f/1,4, et un Tokina 35-70 mm…

Je sors de chez moi.

En contrebas, des enfants jouent. Plus haut, leurs parents travaillent aux champs.

Je monte le 300. Un coup d’œil sur les montagnes. Les brebis ne sont pas encore redescendues.

Elles sont sur la plus haute montagne. L’ombre d’un autre pic arrive juste en-dessous d’elle, soulignant le relief de l’endroit. L’éclairage est sympa. Je mets le doigt sur le déclencheur, en priorité ouverture. f/5,6, la cellule me donne un déclenchement au trois centième. D’accord.

Clac. Le miroir est remonté, les rideaux ont circulé. Le levier d’armement, shlick-clac. Le compteur est à 8.

Dans le temps, j’aurais fait une deuxième photo, à f/8 avec une correction en légère sous-exposition. Mais je ne veux plus gaspiller le peu de pellicule qui reste. Je suis sûrement le dernier photographe de France. Si jamais le mot « France » évoque encore quelque chose.

*

 

18 février 2019.

Moins trente-deux degrés centigrades. Dieu merci, le D5H n’a pas peur du froid. En revanche, le moteur de l’autofocus de mon Nikkor 18-200 est gelé. Je suis passé en mise au point manuelle.

Je suis à Paris, où le vent du Nord a amené une masse d’air norvégien. On nous a confirmé à l’automne que la température moyenne du globe a augmenté d’un degré depuis 1998. Mais elle s’est surtout déséquilibrée et parfois, çà et là, la baisse est beaucoup plus violente.

J’ai entendu dire que, à Moscou, il faisait dix-huit degrés la semaine dernière. Cette information paraît totalement irréelle, tandis que je déambule en tenue polaire dans les rues de la capitale.

J’aurai trente ans demain. J’ai quitté mes collègues il y a trois jours pour partir en reportage au Mali, mais plus aucun avion ne décolle de France. Alors, je suis là, marchant au hasard des rues, photographiant la tour Eiffel couverte d’une gangue de glace ou les ruines de l’arche de la Défense.

Je vais sur la Seine, couverte de cinquante centimètres de glace. Quelques jeunes gens de mon âge jouent au hockey. Un peu plus loin, quelqu’un creuse dans la glace, une canne à pêche à côté de lui.

Je prends, avec une longue focale, une magnifique photo des Champs-Élysées. Toute l’avenue, de bout en bout, jusqu’à l’arche de Triomphe. Pas une seule voiture ne circule. Il faut dire que le gas-oil a gelé dans bien des réservoirs.

Je monte dans un immeuble et, du bout d’un couloir, je photographie la place de la Concorde. Vide, elle aussi. Les gens s’entassent au chaud.

Je continue mon tour de capitale. Les rames de métro aérien semblent soudées à leurs rails, incapables de bouger, figeant une vue de fin du monde. Les très rares passants n’hésitent pas à prendre possession des voies ferrées.

Plus loin, c’est une belle colonne de glace qui, d’un chéneau percé, descend le long de la façade d’un immeuble jusqu’au sol. Il y a un type qui a chaussé des pointes et attrapé des piolets, à mi-hauteur de la cascade figée. Il y a aussi un lot de policiers, qui sautillent sur place et se battent les bras dans leur tenue réglementaire, attendant qu’il tombe ou descende pour verbaliser.

Plus loin, je tombe sur un homme, roulé dans une couverture. Ce n’est pas le premier que je vois, couché ou assis dans ces rues glacées ; mais lui n’est pas installé n’importe où. Juste derrière lui, la porte verrouillée d’un immeuble de bureaux, vide. Dans la transparence pâle de la vitrine, je vois une plante verte. Il doit fait au moins vingt degrés à l’intérieur.

Je monte le pied. Je prends le plus grand angle possible. J’ouvre à f/11, pour obtenir deux secondes de pause. Le clochard en bas, les immeubles au-dessus. Clic, le miroir remonte. J’aurais dû prendre la sacoche, ç’aurait été mieux avec un fish-eye. Clac, le miroir retombe.

L’homme respire à peine. Je vais chercher le SAMU. Il est débordé, mais nous revenons vingt minutes plus tard. Je prends quelques photos de l’opération. Lorsque les infirmiers le soulèvent, l’homme ne bouge pas. En fait, si ce n’était pour le faible brouillard qui s’échappe de ses narines toutes les huit secondes, il pourrait être mort.

Il le sera d’ailleurs, moins d’une demi-heure plus tard. Il n’aura pas repris conscience.

Le choc des photos. Le vieux slogan de Match va bien à L’Express, aujourd’hui. Mon clochard est en une, aussi fixe que l’immeuble vide qui l’écrase. Le seul mouvement, léger, c’est le brouillard glacé qu’il expire. Juste à côté, au kiosque où je suis, Alternatives Économiques fait sa une sur Julien Philippe, qui vient de faire fortune dans la vente de radiateurs électriques. Je demande au buraliste si c’est de l’humour.

— Oui, mais c’est pas drôle.

Ce sera sa seule réponse. Je photographie son étal. Je veux fixer cette association extraordinaire.

*

 

19 septembre 2053.

C’est ma femme qui, du haut de ses soixante ans, dirige l’aération du foin. La semaine prochaine, il sera mis en botte.

Elle me voit, me sourit.

Je n’ai pas réfléchi. Le 70-210 était opportunément monté. J’ai juste visé, mis au point, cadré, ouvert d’instinct à f/4 et déclenché. Je reprends mon levier d’armement. 9.

Je remonte le Tokina, plus court, et m’approche. Je règle tranquillement, pour avoir un léger flou de mouvement, et je photographie ma fille qui, d’un geste expert, retourne sa fourchée de foin.

Je réarme. 10.

Ma fille se relève.

— Bon sang, mais t’as pas encore fini de mitrailler tout le monde ?

Elle a cet étrange sourire en coin qui dit que je fais chier, mais qu’elle m’aime bien quand même. Il y a plusieurs milliers de photos d’elle dans mes cartons. Seulement quelques dizaines de son fils de huit ans, né après l’extinction de 42, lorsque j’étais revenu au film.

C’était dans son laboratoire que j’ai connu ma femme. Elle tenait le dernier magasin photographique de la région. Elle vendait des appareils numériques, bien sûr, mais elle faisait aussi des tirages. J’y étais entré pour acheter un troisième D5H avant de partir au Mali, j’y étais retourné deux semaines plus tard pour faire réparer la cellule de mon premier qui n’exposait plus correctement au retour d’un Paris glacial… Et nous nous étions mariés huit mois plus tard.

*

 

12 octobre 2022.

Ça ressemble au tonnerre.

C’est une explosion.

En moins d’une seconde, le tronc de l’épicéa vient d’éclater. L’arbre tremble sur toute sa hauteur, les oiseaux affolés s’envolent. Il se passe un temps avant que ce vénérable centenaire commence à s’effondrer. Il s’écrase sur lui-même, puis bascule sur son flanc.

J’ai envie de pleurer. Mais je continue à photographier.

Cent grammes de TNT coûtent moins cher que dix minutes du salaire d’un bûcheron. Alors, on déboise à l’explosif.

Et puis, c’est urgent : il faut impérativement dégager le terrain et finir les travaux avant que les permis de construire puissent être annulés. Des associations écologistes ont déposé un recours contre cette implantation, la première jamais lancée dans le parc de Yellowstone.

Il n’a fallu que quinze jours pour creuser la route. J’ai trouvé un point d’observation d’où je prends une photo au grand-angle, tous les matins, à neuf heures précises. D’une photo à l’autre, la route avance, les arbres disparaissent, les camions s’accumulent, les collines se déplacent, les bâtiments montent.

Le reste de la journée, je descends de mon promontoire et je photographie les travaux. J’enregistre aussi quelques déclarations, comme cet ouvrier de quarante-deux ans qui me dit, désolé :

— C’est triste. Je suis venu en vacances ici, il y a quelques années, avec mes gosses. Si j’avais eu le choix, j’aurais travaillé n’importe où sauf ici. Mais j’ai besoin de bouffer.

Je reçois un courrier électronique de ma femme. Elle a accouché ce soir… Mais avec huit heures de décalage horaire, je reçois la toute première photo de ma fille en début d’après-midi. La photo est hideuse, d’ailleurs. Prise avec un smartphone, dans des conditions délicates compliquées par une excitation exagérée. C’est la plus laide photo imaginable pour un événement aussi beau.

Je regarde en dessous de moi, et c’est brutalement comme si Louis Armstrong était venu chanter son blues le plus triste. J’ai l’impression d’avoir commis une abomination en mettant un enfant dans ce monde-là. Je regarde la photo de ce bout de chou de moins d’une heure. Je regarde le monde qu’on lui prépare. La pauvre. La pauvre…

Vingt heures ont passé. C’est encore le matin. Je redescends de mon belvédère où j’ai fait ma photo quotidienne.

Il ne m’a pas vu. Vite ! Je change d’objectif. Un 70-300. Il est à cinquante mètres, peut-être moins.

Plus bas, dans la vallée, encore une explosion. Il regarde dans sa direction. J’ai le champignon de fumée dans le champ, avec une ouverture réduite à f/18 pour qu’on le voie bien. Clic.

Il a entendu l’obturateur. Il retourne la tête vers moi. Clic.

La chance fait son travail : la ligne de ses bois amène juste sur le séquoia qu’on vient de foudroyer et qui n’a pas fini de s’effondrer.

Il se retourne, s’enfuit dans les bois.

Début 23, on m’accueille dans des émissions de télévision. J’y présente Fin du monde, mon premier livre de photos, toutes réalisées dans le Yellowstone. Seule, la dernière photo de l’ouvrage, non légendée, est française. C’est celle d’un bébé de quinze jours qui voit son père pour la première fois.

*

 

19 septembre 2053.

Je suis en sous-bois.

Les oiseaux chantent, le bois pousse, les feuilles chantent au gré de la brise.

Il fait un peu sombre pour ma pellicule de 100 ISO. Le X700 pendouille au bout de sa bandoulière.

J’aime cet appareil.

Cela fait plus de dix ans que je n’utilise que lui.

À partir de l’an 40, l’électricité a été rationnée. Nous l’avions dix-huit heures par jour, puis douze.

C’est à ce moment-là que j’ai compris que, à un moment ou à un autre, il nous faudrait nous passer d’électricité. Je n’étais pas le seul à le dire.

De toute façon, nous en consommions trop. La raréfaction du pétrole, dès le début des années 20, aurait pu nous pousser à économiser l’énergie ; elle ne réussit qu’à nous amener à produire plus d’électricité. Il fallait remplacer, pas économiser. On ne marcha pas plus, on utilisa des voitures électriques.

*

16 mars 2025.

Le type à côté de moi me dit que le D5H est complètement dépassé.

Je jette un œil à son matériel.

Il utilise un Helios 1s. J’aurais dû m’en douter. Un appareil de moins de deux mois, tandis que je traîne encore mes monstres de plus de dix ans.

M’en fous. Mes monstres, je les connais à fond. Je ne réfléchis plus depuis longtemps : je pointe, je règle sans même y penser, je déclenche.

Bien sûr, son jouet est plus léger, plus agréable, plus maniable, il offre une meilleure résolution et mitraille à dix-huit photos par seconde.

Accessoirement, pour se l’offrir, il a dû dépenser mon salaire d’un an. Sans compter les objectifs : le constructeur a changé de format pour les Helios, et il n’a pas pu récupérer les « cailloux » de son appareil précédent.

Il n’y a pas de bruit. C’est le premier truc qui choque lorsque la dernière Vodafone passe devant nous. Pour la première fois, les moteurs électriques sont autorisés à courir en Formule 1. De quoi assurer un peu plus de fortune aux pays exportateurs d’uranium.

Clic, clic, clic, dit mon D5H lorsque la nouvelle voiture freine devant nous. J’entends, à côté, l’appareil du collègue qui fait son clicliclicliclic. J’ai du mal à refréner un sourire : je garderai une photo de ma rafale de cinq, tandis qu’il en gardera une d’une série de vingt. Je passerai deux minutes à éliminer les moins bonnes, il en passera dix.

C’est une révolution positive, nous disent les constructeurs de la Vodafone. La première Formule 1 électrique doit révolutionner le monde du sport automobile. Enfin, les voitures de course sont parfaitement propres, elles aussi, comme quatre-vingts pour cent du parc automobile européen.

Il n’y a pas si longtemps, j’ai fait un reportage sur un centre d’enfouissement des déchets nucléaires, à Soulaines. Trente ans après son ouverture, il tenait plus du Nostromo que de l’Enterprise. Le béton était craquelé, les fûts avaient rouillé. On soupçonnait fortement cet entrepôt de rejeter des produits radioactifs dans son environnement et il était certain que, dans le cas contraire, cela n’allait pas tarder.

Mais bon.

Depuis les années 90, le dogme français en la matière est clair : l’énergie électrique est propre, le reste, c’est sale. Accessoirement, la France a quasiment fini d’épuiser ses gisements d’uranium et devient de plus en plus dépendante d’une fourniture étrangère, essentiellement australienne.

Depuis les années 2000, on a aussi crié à qui voulait bien l’entendre que la centrale à fusion serait bientôt au point, et que l’énergie électrique allait dès lors être abondante et encore plus propre.

Vingt-cinq ans plus tard, un seul prototype de réacteur à fusion fonctionne effectivement. Il produit moitié moins d’énergie que le plus petit des cent vingt-sept réacteurs à fission.

La révolution propre passe devant nous.

Aucun doute à avoir : elle va bien aussi vite que ses collègues qui brûlent encore des dérivés pétroliers. Je fais un joli filé pendant qu’elle passe dans l’épingle. Juste une photo.

Mon voisin continue à mitrailler.

Puis, cette magnifique voiture veut en doubler une autre, au freinage de l’épingle. L’autre ne l’entend pas et se rabat.

Clic. Mon appareil n’a pris qu’une photo, mais j’ai soigné les réglages depuis longtemps et attendu le moment opportun, celui où la roue de la voiture électrique monte sur celle de l’autre véhicule.

Clic. Une deuxième photo : la Vodafone sur le flanc, prête à se retourner.

Le voisin a fait une rafale d’une vingtaine d’images.

La course est arrêtée, et l’on peut s’approcher.

Je prends mon deuxième appareil, qui est équipé d’un grand-angle. Clic.

En trois photos, l’échec d’une société de vitesse et des « solutions » en forme de fuite en avant qu’elle propose.

Mon voisin n’a pas pris son temps pour régler son appareil. Tout est net, les mouvements sont figés.

Ce seront mes photos qui illustreront l’article de L’auto-journal.

*

 

19 septembre 2053.

En 2040, j’ai fouillé dans la boutique de ma femme. Dans les appareils de collection.

Nous n’allions plus avoir d’électricité pendant longtemps. Ou alors, rationnée, quelques heures par jour, pas de quoi travailler lorsque l’on utilise un appareil aussi gourmand que mon DMC-80, et qu’il faut un ordinateur pour récupérer les images, et une imprimante pour les développer.

Je cherchais un modèle simple, mécanique autant que possible. Une vingtaine de vieux appareils était là, dans une vitrine.

Je savais qu’il ne serait pas facile de trouver de la pellicule, et que cela coûterait cher ; j’ai donc éliminé d’office tous les boîtiers de moyen format. Avec un peu de regret pour un Mamiya 6×6 que j’aurais volontiers adopté.

Il y avait plusieurs vieux appareils 35mm. Je me rappelais ce que disaient les anciens photographes avec qui j’avais travaillé à mes débuts. Les uns gourmands en piles, les autres qui vieillissaient mal…

Va pour le X700. Un appareil qui, utilisé en manuel ou en priorité ouverture, avait la réputation de faire sa vie avec la même pile. Il était là, avec son lot d’objectifs, auquel ne manquait qu’un vrai grand-angle.

J’avais réussi à trouver deux autres boîtiers de X700, que je comptais utiliser comme fournitures de pièces détachées. Je dus juste changer un joint pour que l’appareil fonctionne parfaitement.

J’ai commencé à farfouiller aussi dans d’autres boutiques, au fil de mes reportages. Mais ceux-ci se faisaient rares : peu de journaux paraissaient encore. Il n’y avait plus assez d’électricité pour alimenter toutes les presses du pays. Quant à Internet, les sites de presse peinaient à financer les déplacements de reporters…

Je réussis à trouver un embobineur et tout le matériel pour enfermer du film dans une cartouche. Je pus récupérer un stock de pellicule 100 ISO dans une usine Kodak abandonnée depuis le naufrage de la compagnie. Je trouvai aussi l’outil pour tailler cette pellicule, en plaques au format A3, en bandes de 35mm.

Je fis le tour des horlogers pour me constituer un petit stock de piles. Je trouvai également, dans les ruines du service de radiographie d’un hôpital, les produits dont j’aurais besoin pour développer mes films.

Enfin, la chance me permit de trouver du vrai papier photo. J’étais maintenant prêt.

Dans un premier temps, je dus me faire la main. Je n’avais jamais utilisé d’appareil à pellicule et j’avais beaucoup de réflexes à corriger. Il me fallut par exemple un moment pour admettre que l’appareil ne pouvait ajuster automatiquement la sensibilité du film.

Apprendre à développer mes négatifs fut une autre épreuve, sans parler du passage au positif sur papier photo. Je gaspillai deux feuilles de pellicule, une centaine de morceaux de papier et trois bons litres de révélateur avant d’arriver à quelque chose.

En décembre 41, la chance me fit tomber sur un globe d’éclairage qui filtrait infrarouges et ultra-violets de la lumière solaire pour laisser passer une lumière blanche. Je montai ce globe à travers le plafond du labo, et j’obtins ainsi un éclairage utilisable pour faire mes tirages. Je plaçai sur le globe un obturateur sous la forme d’un filtre rouge foncé.

J’aime ce X700. Il m’a fallu longtemps pour l’apprivoiser, mais j’ai fini par le comprendre.

J’ai juste changé les rideaux en 45, et un condensateur en 48.

*

 

20 avril 2037.

Aéroport Saint-Exupéry, à Colombier-Saugnieu.

Je suis en bout de piste 36 droite.

J’attends.

Nous sommes une dizaine de photographes. Tous prêts, avec les téléobjectifs. J’ai loué spécialement un 500mm f/4,5 pour mon DMC-80. Nous attendons patiemment un Airbus 350.

Ce sera le dernier atterrissage d’un avion d’Air France. La compagnie centenaire mettra la clef sous la porte dès que ces cent quatre-vingts tonnes de métaux et de composites auront rejoint le sol. Ensuite, c’est l’aéroport de Lyon qui fermera : Air France est la dernière compagnie à l’utiliser.

Le pétrole coûte maintenant plus de mille dollars le baril. Dans quelques minutes, Air France aura vécu et il ne restera plus que quatre compagnies aériennes sur l’ensemble de la planète : United Airlines, Emirates, All Nippon Airways et Aeroflot. Dans trois ans, il n’en restera aucune.

Personne ne voudra de cet A350 d’occasion. Il est l’un des derniers représentants d’une espèce bientôt disparue : l’avion de ligne. Seuls quelques richissimes individus ont encore les moyens d’alimenter un jet privé.

L’Airbus s’approche. Déjà, les appareils crépitent. Il passe au-dessus de nos têtes, brûlant ses derniers gallons du précieux liquide, et touche la piste dans un chuintement caractéristique. Il gagne la piste de dégagement, et nous le suivons jusqu’à son stationnement.

Je le retrouve là, un quart d’heure plus tard. Il transportait vingt-deux passagers. Vingt-deux nostalgiques qui, comme lors de la dernière traversée de Concorde, plus de trente ans plus tôt, auront payé un billet facturé plus de dix mille euros.

Je monte mon 18-300 habituel, range précautionneusement le téléobjectif hors de prix, et fais une dernière photo de cet oiseau maintenant définitivement au sol.

J’imagine la suite.

Il va être vendu au poids des métaux. Puis on va démonter ce qui sera utilisable, découper le reste, le réduire en petits morceaux que l’on va recycler.

Sur la route du retour, je regarde autour de moi, dans ce train électrique qui avance à moins de cent kilomètres à l’heure sur l’ancienne ligne à haute vitesse.

Les gares à l’abandon. Les bandits qui vous délestent tranquillement d’une journée de paye pour vous laisser passer entier. J’envisage de leur consacrer un reportage, mais aucun journal ne voudra le financer. Ils se contentent maintenant de relayer l’information gouvernementale, celle qui dit que la France est un pays compétitif dont les entreprises attirent les capitaux étrangers, celle qui dit que seul un grand pays pouvait garder aussi longtemps une compagnie aérienne. Celle qui dit que le gouvernement contrôle l’ensemble du territoire.

*

 

19 septembre 2053.

Un jour de décembre 42, l’électricité a été coupée deux heures avant l’heure prévue. Nous ne l’avons pas su : nous étions à la chasse. Ce n’est qu’en rentrant que les enfants nous l’ont dit.

Nous pensions que le rationnement était passé de six à quatre heures.

En fait, l’électricité ne revint jamais.

La vie n’en fut pas beaucoup plus difficile : il y avait longtemps que nous avions ré-appris à faire des torches en bois pour nous éclairer, et plus personne ne se chauffait à l’électricité depuis le début des restrictions.

Finalement, c’est sans doute moi qui en souffris le plus : je ne pouvais plus développer pendant des jours entiers, en attendant que la lumière solaire soit suffisante pour utiliser mon bricolage.

Je retourne au village.

Sur le chemin, je rencontre mon petit-fils. Il m’ignore royalement : manifestement, aujourd’hui, c’est lui qui commande le groupe des gamins du village et peu lui importe que je passe par là.

Je marche encore. Le Soleil est maintenant presque passé, et j’ai presque fini de revoir mes photos les plus marquantes, celles qui ont fait date dans mon souvenir — même si elles n’ont pas toutes marqué les autres.

Pourquoi je repense ainsi à tout cela ?

Brusquement, je comprends. C’est l’évidence même.

Au printemps dernier, j’ai transformé en bobines ma dernière feuille de pellicule.

La semaine dernière, j’ai entamé ma dernière bobine.

Il paraît que quelqu’un qui meurt revoit sa vie défiler.

Je meurs.

J’ai vécu par la photographie, j’ai vécu pour la photographie. Un métier, une passion, une chance inouïe. Pourquoi, dans mes collègues, étais-je le seul à régulièrement régler manuellement mon appareil, au lieu de lui faire aveuglément confiance ? Pourquoi suis-je le seul à avoir préféré revenir avec un bon vieux boîtier argentique, plutôt que d’arrêter lorsque le manque d’électricité a condamné le numérique ?

« J’ignore quelles armes seront utilisées lors de la troisième guerre mondiale. Mais la quatrième verra revenir les survivants, armés de bâtons. »

Mon bâton à moi, qui a remplacé la haute technologie lorsqu’il fallut y renoncer, c’est ce X700. Et j’ai continué, seul, le combat de la photo. J’ai redécouvert le métier, débarrassé des automatismes.

La fin de cette dernière bobine, c’est la fin d’une vie.

Je cherche quelle sera la dernière photo. Il faut qu’elle soit belle. Je ne veux pas la rater.

Finir en beauté, en quelque sorte.

Je sais déjà que je vais soigner cette dernière photo. De la prise de vue au développement.

*

20 mars 2040.

J’ai marché trois jours, mais j’y suis.

Je suis arrivé en ville. Je veux voir comment l’État « contrôle » les régions qui, la dernière fois où j’ai pris un train, m’ont paru plutôt libérées du pouvoir central.

Dans les temps anciens, lorsque j’ai fait quelques reportages dans des territoires en guerre, on ne tirait pas sur un photographe. Pas délibérément, disons.

Les combattants étaient fiers. La photo les flattait. Même s’ils n’avaient aucune chance de voir leur image, ils étaient fiers qu’elle existe, et qu’elle montre à jamais leur valeur.

Une vraie réaction de mec, comme disait ma fille, avant d’ajouter que les mecs avaient la cervelle d’un paon, qui fait le beau avec sa queue.

Là, une fois encore, mon sésame s’appelle DMC-80. Je n’ai que deux objectifs : un 18-300 et un 50 très lumineux, ouvrant à f/1,4.

On m’accueille. Je parle du gouvernement, en termes choisis pour être à la fois diplomatiquement acceptables et profondément insultants, et mes interlocuteurs embrayent automatiquement.

Ils sont moins diplomates, mais plus insultants encore. Ils me parlent des rondes de police, de la télé qui persiste à prétendre que le pays est sous contrôle, tandis qu’ils montent des assauts sur les centrales électriques pour récupérer un peu plus d’énergie pour leurs voitures ou qu’ils arrêtent des trains pour détrousser les voyageurs.

Le lendemain, je suis invité à les accompagner dans l’assaut d’un poste de police. Je soupçonne vaguement que ma présence les a décidés à lancer une opération qui leur trottait dans la tête depuis longtemps. Une action pour l’honneur, mais visant aussi à leur assurer une domination sans partage sur la ville. On pourrait presque dire qu’il s’agit d’une OPA hostile sur une entreprise concurrente.

Ils sont organisés comme un commando. Cela fait dix ans que les « troubles » ont commencé ; les milices qui persistent sont aussi efficaces que les armées régulières. Et aussi bien armées, d’ailleurs.

L’attaque dure moins de dix minutes, durant lesquelles mon appareil prend une centaine d’images. Des photos troublantes, je m’en aperçois plus tard : il n’est pas toujours possible de dire qui est le policier et qui est l’« anarchiste » dénoncé par le gouvernement. Les tenues sont proches, les attitudes sont identiques. Je suis troublé par cette ressemblance étrange, ces comportements que j’avais oubliés.

Je les avais connues, ces ambiances de combat. J’avais été sur des fronts réguliers.

Et je savais, maintenant, que la France était en guerre. Ce n’étaient pas des soulèvements ponctuels, comme l’affirmaient nos dirigeants théoriques. C’était une guerre. La même que celle que j’avais couverte en Corée, lorsque les États-Unis s’étaient décidés à y retourner.

Je ne ramène pas la même image bouleversante que celle que j’avais à mon retour de Corée, la jeune femme-soldat dont la tête était en train d’exploser sous l’impact d’une balle américaine.

Mais ce sont là des images malsaines, troublantes. L’occupant, ici, est le gouvernement élu, qui reste en place depuis huit ans en invoquant l’état de crise mais qui prétend que tout est parfaitement sous contrôle. Les miliciens sont de la même nationalité, ils parlent la même langue. Et cette similitude se voit sur les images.

Personne ne veut de mon reportage. Personne ne veut de mes images. On ne dit pas que notre pays occupe son propre peuple ; on ne dit pas que seul le hasard fait des citoyens ou des miliciens.

On ne dit pas que l’on se bat avant tout contre soi-même.

On ne dit pas ce que le gouvernement ne dit pas.

*

 

19 septembre 2053.

— Qu’est-ce que tu fais ?

Elle a treize ans. C’est la fille du voisin du dessus, celui qui, en ce moment même, fait descendre ses brebis vers les parcs de nuit.

— Des photos.

— Je peux essayer ?

J’hésite.

J’éteins l’appareil, je le lui tends. Je lui explique comment le tenir.

— On voit rien.

Je lui fais tourner la bague de mise au point, jusqu’à ce que l’indicateur de distance soit sur l’infini.

Puis, je lui explique comment faire son cadrage et préciser sa mise au point, à l’aide du stigmomètre. J’avais appris la même chose à ma fille, mais c’était à l’époque du numérique et de la photo illimitée.

Elle écoute. Elle s’intéresse.

Je renonce à ma dernière photo et j’allume l’appareil.

Je lui explique quand même que c’est la dernière, la toute dernière.

Nous redescendons vers le village. Le Soleil devient rasant.

Soudain, elle avise un couple. Des voisins, toujours.

C’est cette image-là qu’elle veut. On discute une seconde de comment la faire.

Elle se glisse derrière eux, de manière à ce que le Soleil couchant les découpe à contre-jour. Ils s’embrassent, et j’entends le miroir claquer.

Elle me ramène l’appareil. Je prends le levier de réarmement, mais il ne va pas au bout : j’ai bien compté. Dix photos sur les quarante-deux centimètres de mon dernier film.

Le lendemain, quand le Soleil est levé, je développe.

Elle a réussi.

La dernière photo du monde, sans doute.

Un baiser pris à la volée.

(02/2006)