Nous sommes rentrés dans l’après-midi. La cueillette avait été bonne : trois lapins pris au collet s’entassaient dans mon sac. Le temps était clair, mais froid ; on était près du gel. Le Soleil n’arrivait plus, en hiver, à réchauffer la terre. Ma fille avait toujours du mal à imaginer lorsque je lui racontais que, quand j’avais son âge, parfois, la neige ne recouvrait pas le sol plus de deux semaines dans l’année. Comme elle avait du mal lorsque je lui expliquais que, durant l’été, il arrivait encore, à notre altitude, qu’il gèle durant la nuit.

— Ils sont bien, hein, mes collets ?, me demanda-t-elle.

C’était vrai. Elle avait un don pour placer ses collets. Depuis que, un an plus tôt, elle s’était prise de passion pour leur fabrication, nous n’avions pas souvent manqué de viande lorsque le soir tombait. Je connais nombre de plus vieux trappeurs qui n’avaient pas autant de lapins à leur table.

Cela faisait sept hivers qu’elle voyait. Elle était née comme un signe d’espoir, deux ans après que Yōko et moi ayons rejoint le groupe Maravel. Environ, donc, deux ans après l’Extinction.

On rejoignit le camp alors que le jour commençait à chuter. On étala les fruits des cueillettes par terre. Nos lapins — les lapins de Lola — eurent le même succès que d’habitude. Lola resta béate devant la quantité de lait tirée des brebis par Mona et Anne. Les agneaux avaient pourtant eu leur part ; mais il restait de quoi assouvir la soif des cinq enfants. Puis il vint cette chose que nous aurions aimé oublier.

Ayago est la fille de Keyō, nommée ainsi en souvenir de sa tante, morte peu avant sa naissance. Comme chez Lola, les caractères asiatiques l’avaient marquée ; c’était une très jolie poupée jaune aux yeux bridés. Comme souvent, elle était partie avec sa « jumelle », Marie, blanche et blonde, que Mona avait mise au monde le même jour, cinq ans plus tôt.

Nous les laissions vivre leur vie. Après tout, le seul véritable danger qu’elles couraient était de tomber sur un humain, mais nous aurions su immédiatement si l’un d’eux s’était aventuré dans le Maravel. Elles avaient pour instruction de rester en amont de nous, et s’y cantonnaient.

Elles avaient ramené quelques noix volées dans un trou d’arbre, et ça.

L’arme n’était visiblement plus en état de marche, et elle était déchargée.

Elles avaient trouvé ce « jouet », et l’avaient ramené sans, du haut de leurs cinq ans, chercher à l’identifier.

Mais ceux de plus de vingt ans avaient tout de suite reconnu l’objet. Des Beretta 9 mm, nous avions eu l’occasion d’en voir.

Intriguée par la réaction des « vieux », Lola demanda vite :

— C’est quoi ?

— Un vestige des consoms, lui répondis-je.

— C’est pas bien ? Les consoms, c’est ceux d’avant, ceux qui habitaient les ruines en bas, qui avaient qu’un truc à pousser pour avoir le jour la nuit ?

Je ne sais pas pourquoi, mais Lola n’avait guère retenu des discussions sur « ceux d’avant » qu’ils avaient des interrupteurs et de la lumière.

— Non, Lola, ce n’est pas bien.

— Pourtant, c’est pratique, du jour la nuit, surtout en hiver, pour traire les brebis.

— Les consoms avaient beaucoup de choses pratiques. Ils en sont morts. Il n’y avait pas que l’électricité, tu sais.

— Les léktricités ?

— C’est ce qui permettait d’avoir du jour pendant la nuit, tu sais, la lumière. Ça permettait aussi d’avoir chaud quand il faisait froid. Mais ils avaient plein d’autres choses. Ils avaient des « voitures », des choses qui permettaient de se déplacer rapidement sans marcher, et des « avions », pour aller dans l’air comme les oiseaux.

— Comme les oiseaux ?! Ça devait être bien !

— Ils pensaient que ça l’était. Mais ils avaient un gros problème. Ils appelaient ça l' »argent », et il leur en fallait pour tout.

— Comment ça ?

— Et bien, quand ils voulaient aller en voiture ou en avion, ils devaient donner de l’argent. Quand ils voulaient avoir de l’électricité, pour avoir chaud ou pour la lumière, ils devaient donner de l’argent. Quand ils voulaient avoir une télévision,…

Je me rendis compte qu’elle ne pouvait pas savoir ce qu’était une télévision. Je repris donc :

— Une télévision, c’était comme une grosse boîte avec des images qui bougeaient et du son, ça permettait de savoir ce qui se passait chez les autres gens.

— Ça, c’est pas bien. J’ai pas envie que tout le monde voit ce qui se passe chez moi. Surtout quand je suis avec Angus, j’ai pas envie que tout le monde le sache…

Angus était le fils aîné de Laurence ; il avait huit ans, et était le copain « attitré » de Lola depuis au moins trois ans. Les enfants ont un don pour rendre l’amour simple qui serait bien utile à leurs parents.

— Non, je me suis mal expliqué. Ça permettait de voir ce qui se passait loin, très loin,…

Si vous trouvez un moyen rapide d’expliquer à une enfant ce qu’étaient un pays, un continent, un monde, merci de me l’indiquer pour la prochaine fois. Et comment lui faire comprendre ce que représentait un millier de kilomètres ?

— Comment loin ? À combien de temps de marche ?

Merci Lola !

— À plusieurs jours de marche. Dans des endroits qu’on ne connaissait pas. Tōkyō, la ville où habitait ta mère avant de venir ici, par exemple, c’était à — voyons, à vingt kilomètres par jour… C’était à environ trois ans de marche.

— Trois ans ! Vous avez marché trois ans pour venir ici !

— Mais non, Lola ! Je t’ai déjà dit, du temps des consoms, il y avait des avions, on pouvait venir de là-bas en une journée comme ça.

— C’était facile, alors…

— Non. Il y avait toujours le problème de l’argent. Il fallait beaucoup d’argent pour venir de Tōkyō jusqu’ici, l’argent de plusieurs mois de travail.

Elle fronça les sourcils.

— C’est quoi, ça ?

— Pardon. Le travail, c’était… C’est comme ça qu’on avait l’argent pour avoir la lumière, les voitures, les avions. Le travail, c’est quand on aidait quelqu’un, en échange, il donnait de l’argent. Et pour pouvoir avoir l’avion de Tōkyō à ici, il fallait travailler longtemps, parfois un an ou plus, avant d’avoir assez d’argent.

L’avantage des enfants de sept ans, c’est qu’une année leur paraît assez immense pour qu’une de perdue leur semble irréparable. Elle tordit le visage, mélangeant dégoût et surprise :

— On faisait du travail pendant un an ?!

— Et encore, il y a des gens pour qui ça n’était pas assez. Il y en avait qui n’avaient pas assez d’argent, même en travaillant beaucoup, pour pouvoir manger. C’est pour ça que les consoms ont disparu.

— Ils n’avaient qu’à aller dans la forêt prendre des lapins !

J’ai toujours admiré l’extraordinaire logique des enfants.

— Souvent, ils n’avaient pas de forêts. Ils avaient coupé tous les arbres pour faire des villages énormes et des endroits où on fabriquait les voitures, l’électricité, les télévisions et tout ce qui leur servait à vivre. Et puis, ils étaient trop nombreux, il n’y avait plus assez de lapins pour tout le monde. Alors, il y en avait qui n’avaient pas assez à manger, et ils ont commencé à voler aux autres.

— C’est quoi, voler ?

De mon temps, tous les gosses de sept ans savaient ce qu’était voler. Voler un jouet, voler un fruit… Mais ici, plus rien n’appartenait à personne. Je cherchais un moment un exemple de propriété individuelle…

— Par exemple, toi, tu aimes beaucoup Angus ?

— Oui, fit-elle en minaudant.

— Supposons qu’une autre fille aime beaucoup Angus, et qu’elle le prenne sans que tu sois d’accord. Tu ne serais pas contente ?

— Non.

— Bon, voler, c’est à peu près ça, sauf que c’est pour des objets. Des objets qui appartenaient à quelqu’un, dont quelqu’un avait besoin, on les prenait sans lui demander. Ça, c’est voler.

— Mais les gens devaient pas être contents ?

— Ça, ils ne l’étaient pas ! C’est pour ça qu’ils ont commencé à se battre, parce qu’ils voulaient quelque chose qui était déjà pris par quelqu’un. Ça t’arrive aussi de te battre, de temps en temps ?

Elle regarda une griffure pas tout à fait disparue de son avant-bras, trace d’une bataille qui lui avait valu une belle remontée, puis :

— Pas souvent… Mais elle avait tapé Ayago, alors je l’ai défendue…

— Le problème, chez les consoms, c’est qu’ils avaient des machines pour tuer. Quand ils se battaient, ils les utilisaient et se tuaient les uns les autres. Celle-ci, par exemple, dis-je en montrant le pistolet.

— Ça sert à quoi de tuer ? Tuer un agneau ou un lapin, pour manger, d’accord. Mais tuer un homme ?

— Tuer, ça leur permettait de prendre les choses des autres sans leur demander. Mais grâce à ces machines, au lieu de se battre sans trop se faire mal comme toi et Marie, ils se tuaient par milliers.

— C’est quoi, un milié ?

— Dix, tu vois ce que c’est ?

— Oui, fit-elle aussitôt en tendant ses doigts écartés.

— Essaie d’imaginer dix fois dix ; c’est cent. Tu y arrives ?

— Cent. Cent, c’est l’âge de Joseph ?

— A peu près. Un millier, c’est encore dix fois plus. Ici, on est trente ; un millier, c’est plus de trente groupes comme le nôtre.

J’eus parlé de l’infini qu’elle n’eût pas réagit différemment.

— Il y avait autant de gens ici ?

— Ici, non, mais plus loin, il y en avait même beaucoup plus encore. Et avec leurs armes — ces machines, ils appelaient ça des armes —, ils arrivaient à tuer beaucoup de gens. En fin de compte, ils ont tué presque tout le monde, et il n’est resté que quelques groupes comme le nôtre.

— Et pourquoi on a plus la lumière ?

— Parce qu’ils ont aussi tué les gens qui savaient fabriquer la lumière. C’était le jour de l’Extinction. Ils ont tué ceux qui faisaient l’électricité, alors tout s’est éteint, en pleine nuit. Tout ce qu’ils savaient faire et qu’on ne sait pas, c’est à cause de ceux qui ont tué les autres, ils ont tué ceux qui savaient faire les choses et du coup, personne ne sait plus les faire. Par contre, nous, on mange bien, on vit tranquillement, on ne se bat presque jamais. Eux, ils étaient nombreux à ne pas pouvoir manger, à se battre tout le temps, à se faire tuer pour rien.

— Mais c’était idiot ! Pourquoi ils se sont pas entendus pour refaire de forêts où les gens pourraient manger et arrêter de se tuer tout le temps et apprendre à tout le monde à faire la lumière et ne plus se battre, et puis partager le manger, et, et puis… ?

J’ai réfléchi, puis, pour la première fois depuis que, trois ans auparavant, elle avait commencé à poser des questions, j’ai dû admettre ce fait : je ne connaissais pas de réponse.

(Date inconnue, ca. 1998)