Comme je suis un mec plutôt raisonnable, il n’était pas question de partir bille en tête marcher à 4000 m d’altitude sans me poser de question. Avant le gros trek qui était le principal but du voyage, j’ai donc prévu un truc plus léger (trois jours) et plus bas (2000 à 3200 m d’altitude) : le cañon de Colca, à une grosse centaine de kilomètres d’Arequipa, et deuxième canyon le plus profond de la planète.

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Départ d’Arequipa en bus, direction Chivay, ville qui marque le début du canyon. Paysage assez ouvert : ici, la vallée est très large. Comme on a deux heures avant le départ du second bus, on visite : je goûte un pain de maïs cuit dans une feuille, absolument sublime, et des jus de céréales chargés mais pas mauvais du tout.

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Ensuite, direction Cabanaconde, pas loin sur la carte… Sauf que c’est une piste de terre, dans un état franchement variable, et qu’il faut aussi longtemps pour faire ces 40 derniers kilomètres que pour les 130 premiers.

Malgré un départ à six heures, c’est donc en début d’après-midi que nous arrivons à Cabanaconde. Je mets un quart d’heure à remettre la main sur les « boletos turisticos », droits de passage permettant d’accéder à la vallée, le temps pour les agents de passer à autre chose : apparemment, si on ne veut pas payer, il suffit de jouer à l’imbécile jusqu’à ce qu’ils se lassent.

Ensuite, et bien, il n’y a plus qu’à attaquer la descente. Enfin, la montée, pour les trois premiers kilomètres. Il ne faut pas rater le stade à gauche de la route : le sentier part là, entre deux clôtures. On commence par le rater, mon instinct me dit qu’il faut pas continuer à monter, on demande aux gens, ah ben c’est cent mètres derrière nous.

Clémence découvre rapidement un défaut inconnu de mon « petit » sac de 40 l, que je lui prête pour l’occasion : la plaque dorsale fait un angle sur les lombaires, plutôt agressif. Le harnais étant un peu petit pour moi, il appuyait plus haut et à plat, et je n’avais jamais noté ce défaut qui peut être gênant pour un sac de rando. On fera gaffe à le charger bien tassé en bas pour que la plaque ne puisse pas ressortir, mais je crois que c’est surtout la polaire accrochée autour de la taille qui apportera une solution potable…

Le début est un beau sentier à flanc de montagne, un peu aérien par endroits, avec souvent une belle vue sur le bas du canyon ; çà et là, les passages les plus raides sont agrémentés de marches plus ou moins irrégulières. La fin est une brutale descente en zig-zag, très caillouteuse et pleine de faux escaliers un peu brutaux aux genoux. Nous arrivons au pont à la nuit tombante ; une autochtone est venue nous attendre et nous propose avec un peu d’insistance son camping à San Juan, mais un peu avant le village nous trouvons un large espace non cultivé où nous posons la tente.

Réveil au soleil ― trop près de l’équateur pour avoir des saisons marquées : ici, le soleil, c’est 6h – 18h toute l’année. Nous attaquons la montée vers les deux villages voisins, Cosñinhua et Malata.

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Le chemin monte le long de canaux d’irrigation, parfois très pentus, et le dernier coup de cul avant le premier village est une belle « bavante » qui grimpe brutalement de 2600 à 2700 m d’altitude. Notons au passage un moment d’hésitation face à un gros « NO » peint sur un rocher, en bas d’une montée peu encourageante : il ne s’agit pas d’une indication géographique, mais d’un message sans doute politique ― plus haut, nous croisons des vieilles affiches pour un référendum.

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Après le second village, on se retrouve sur une piste carrossable, qui descend doucement. Vue sur la vallée, jusqu’à Sangalle, la tache verte au milieu du jaune ― l’endroit où l’eau et la terre se sont retrouvées pour faire pousser des plantes.

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Puis la descente se fait plus raide et caillouteuse, au point que certains passages se font très bien en « technique pierrier » ― en douceur sur les genoux, provoquer une petite avalanche et se laisser porter de pied en pied. En chemin, on se fait doubler par un type qui court comme un dingue en tenant son âne en laisse. Au pont au fond du canyon, vers 2000 m d’altitude, on re-croise le bonhomme qui attaque la montée, beaucoup plus tranquillement, avec sa femme très, très enceinte assise sur l’âne.

À Sangalle, on descend jusqu’à la limite du possible : non, il n’y a pas moyen d’atteindre le bord de la rivière, qui coule entre deux falaises d’une dizaine de mètres de hauteur. On déjeune, on remonte chercher un endroit pour camper… et se baigner, le complexe touristique du coin nous laisse planter la tente où on veut pour cinq soles. On s’installe en bordure d’un terrain plat : bonne pioche, c’est là que les locataires et les employés des gîtes viennent jouer au foot. Aimant ce sport à peu près autant que les choux de Bruxelles cuits à la vapeur, je passe une heure à papoter avec les filles du camp (l’anglais, c’est bien aussi), avant d’être aspiré dans le match par le départ d’un des joueurs. Après une demi-heure à courir dans tous les sens pieds nus, je suis crevé et essoufflé et je me rappelle brutalement qu’il y a trois jours, j’étais encore à 65 m du niveau de la mer. Heureusement, les joueurs sont sympas, détendus et l’ambiance est franchement à la rigolade, surtout une fois les équipes de touristes et de péruviens mélangées. Au passage, je chope une ampoule sur un orteil, qui sera la seule du séjour : les chaussettes anti-ampoules, ça marche !

Dans la nuit, je secoue Clémence à deux heures du mat : le plan, c’est de remonter avant le lever du jour et profiter des premières ascendances pour mater les condors. Le départ est pas évident, la montée à la frontale non plus — surtout que les piles de la mienne donnent des signes de faiblesses. On a cinq kilomètres à faire et, selon le niveau physique des gens, on compte deux à quatre heures : il s’agit de remonter d’un coup à Cabanaconde, 1200 m plus haut. Avec ma quinzaine de kilos de sac et ma musculature de parisien, j’en chie grave, surtout que quasiment toute la montée est en escalier (ben tiens, plus de 20 % de pente moyenne…) extrêmement irrégulier, genre une marche de 5 cm suivie de trois de 35 cm. Je surveille la montre et l’altimètre avec une pointe d’angoisse en me disant que si je rame trop, je vais nous faire rater le bus…

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…mais on pointe finalement à l’entrée du plateau à 5 h 57, si j’en crois les Exif de cette photo, pile pour le lever du soleil — et sur ce paysage, ça claque. Le dernier kilomètre est une formalité (enfin, sauf le passage où faute de trouver une rue, on finit par se glisser entre une soue et un poulailler pour sortir par chez quelqu’un) et nous sommes larges pour le bus, qui part vers 6 h 30.

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Vers huit heures, on est à la Cruz del condor, point d’observation privilégié des… colibris, qui sont déjà en train de butiner tout ce qui fleurit. In-photographiable, ou peut-être après des heures d’approche : ils sont beaucoup plus farouches que les morosphynx qui occupent la même niche eu Europe. Heureusement, ils ont un cousin géant, un peu moins vif, qui butine en vol stationnaire pareil mais fait la taille d’un martinet et se pose de temps en temps sur une branche.

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Une heure plus tard, les courants de pente commencent à se former et l’on voit ponctuellement un oiseau beaucoup plus gros partir d’une aire en face, faire un tour et revenir. Et puis, il décide que les « pompes » sont suffisantes et en dix minutes, il y a une quinzaine de condors en train de tourner en prenant peu à peu de l’altitude.

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Personnellement, ayant passé pas mal d’heures à Rémuzat à observer les vautours fauves, je vais pas me laisser impressionner par un poulet de trois mètres d’envergure.

Hein, qui c’est qui dit que c’est pas vrai ? Toi ?

Ben t’as raison mon pote.

La première fois où y’en a un qui s’est approché, j’ai de suite été frappé : c’est quand même bien plus gros qu’un vautour fauve : c’est une remise, vous avez 20 % de vautour en plus dans chaque emballage de plumes.

Ces monstres gardent pourtant la placidité de n’importe quel vautour et ils passent avec la majesté tranquille du truc qui sait que rien va venir le faire chier. Leur seule activité est de tourner en rond assez longtemps pour être assez haut et s’assurer de voir une charogne de très loin, et ils ignorent superbement les exclamations du public.

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Évidemment, les touristes s’entassent : le lieu s’appelle pas Cruz del condor innocemment. Y’a même des gens qui font l’aller et retour depuis Chivay juste pour venir voir les zoziaux, et qui repartent sans aller jusqu’à Cabanaconde ni visiter le canyon.

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Perso, j’avais comme un doute de « est-ce que ça vaut vraiment le coup de se lever après quatre heures de sommeil pour grimper de nuit juste pour voir une version agrandie d’un bestiau que je connais par cœur ? » Après une heure à regarder les condors, j’ai plus aucun doute : non seulement ça vaut le coup, mais il faut surtout pas repartir sans avoir fait une séance d’observation.

Pour le retour, en principe, les guides touristiques disaient qu’il y avait des bus vers 9 h. Mais ceux qu’on voit sont des charters, ou viennent de Cabanaconde sans vraiment chercher à s’arrêter. On attaque donc le stop à la sortie du parking et en un quart d’heure, on est pris par un groupe en minibus qui va à Chivay, mais en fait ils retournent aussi à Arequipa dans l’après-midi et on va en profiter — même si le défraiement est largement supérieur au ticket de bus. Au passage, on papote pas mal avec un couple franco-péruvien qui communiquent entre eux en italien parce qu’il parle mal espagnol et elle n’est pas très à l’aise avec le français, et leur gamine qui parle du coup les trois principales langues latines sans forcer : le truc amusant en voyage, c’est qu’on rencontre toujours des gens originaux et intéressants.

Sur la première partie du parcours, on en profite aussi pour faire les arrêts touristiques du groupe, avec explications du guide sur les garde-manger en terre cuite creusés dans la montagne et autres tombes troglodytes.

P1000228Ah, et c’est super beau, aussi. Mais on peut pas trop s’attarder, faut prendre le bus de Cusco.