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Nous n’étions plus en contact direct avec le reste du pays. Aussi n’avons-nu pas su, à l’époque, qu’était passée la loi sur le terrorisme instaurant les tribunaux spéciaux à comparution immédiate, sans cour d’appel, et où les peines prononcées pouvaient être appliquées instantanément.

Ces dispositions étaient contraires aux droits de l’homme, puisqu’elles ne permettaient pas à la défense de s’organiser. On pouvaient bien entendu condamner à mort. La création de ces tribunaux eut pourtant son importance, puisqu’elle poussa l’ONU à se poser enfin des questions sur la qualité de la démocratie française.

Cela ne changea rien à notre vie du moment, et nous ne le sûmes même pas, mais, plus haut, d’autres gens commençaient à réfléchir.

 

L’attaque du convoi, malgré les deux morts et les blessés, avait été un succès relatif qui nous avait apporté beaucoup de matériel et de nourriture. Aussi, dans les semaines qui suivirent, répétâmes-nous l’opération. L’armée tenta différentes configurations de convois, mais notre mobilité était grande. Les convois qui devaient passer par cette route savaient que, n’importe quand, n’importe où, ils pouvaient tomber dans une embuscade.

A chaque attaque, nous gagnions de l’armement. Nous avions ainsi mis la main sur des lance-roquettes, des mitrailleuses légères et même un lanceur de missiles sol-air comme les Stinger.

Aussi, rapidement, les convois routiers se firent plus rares.

Les trains civils avaient presque totalement cessé de circuler. Les transports de troupes et, surtout, de matériel occupaient les voies ferrées, tirés par des locomotives blindées. Un train était beaucoup plus difficile à arrêter.

 

Pourtant, le 23 août, nous réussîmes pour la première fois une attaque contre un train.

La première difficulté, bien sûr, était d’arrêter le convoi. Nous passâmes la nuit à creuser sous les voies pour les miner, à l’entrée du tunnel du Cibrot. Les locomotives blindées étaient quasiment invulnérables. Aussi avions-nous décidé de faire exploser le premier wagon. Les locomotives devaient ainsi continuer à rouler sous le tunnel et les wagons dérailler et s’arrêter sur place.

La journée passa dans une lourde attente. Nous étions répartis autour du tunnel et le long de la voie. Au-dessus du tunnel, un homme se tenait avec un lance-roquettes armé.

Enfin, vers vingt-trois heures, un train arriva. C’était un convoi de deux locomotives et cinq wagons.

Il y eut une explosion, un vacarme assourdissant dans un grand choc qui résonna douloureusement dans ma poitrine. Le premier wagon se souleva et retomba à coté des voies arrachées. Il heurta le pilier droit du tunnel et, poussé par les autres, se mit en travers.

Le wagons suivants avancèrent encore quelques mètres, puis déraillèrent. L’ensemble du convoi s’écrasa en accordéon en travers de l’entrée du tunnel.

A peine était-il arrêté que les portes des deux derniers wagons s’ouvrirent. Des tirs massifs en partirent. Des tonnes de plomb s’envolèrent, et nous commençâmes également à tirer.

On ne voyait rien de l’intérieur des wagons, sinon les éclairs des fusils mitrailleurs en pleine activité. C’étaient des éclairs violents, orangés, qui déchiraient la nuit. De toutes parts, les mêmes éclairs, les mêmes détonations sèches. Je n’avais plus vraiment conscience de ce qui se passait. Mon fusil produisait les mêmes éclairs que les autres, les mêmes détonations. J’étais comme anesthésié ; tout se déroulait dans un univers irréel, des gens bougeaient, des tirs crépitaient, des éclats de métal faisaient sauter l’écorce des chênes et des pins.

J’assistais à cela, comme sorti de moi-même, comme un spectateur. Je vis Mona me faire un grand signe, et je me vis me lever, et courir vers elle, en sautillant d’un pied sur l’autre, en zigzaguant.

— Ça va ?, hurla-t-elle dans le vacarme.

— Je crois.

— Il attend quoi pour tirer, le bazooka ?

— Je sais pas. Il devrait tirer.

Il y eut une grosse explosion à dix mètres de nous, et nous nous baissâmes.

— Tu vois sur quoi tu tires ?

— Que dalle, pourquoi ? Je tire sur les wagons, je suppose que c’est ce qu’il faut faire.

Toujours déconnecté de mon corps, en pilotage automatique, je saisis une grenade et la dégoupillai. Mona m’imita.

On jeta ces petites boules métalliques vers les ouvertures des wagons. Les explosions, presque simultanées, soulevèrent une épaisse poussière qui nous les cacha. Cependant, des balles et des obus sortaient encore du nuage et nous continuions à tirer au jugé. D’autres explosions eurent lieu, d’autres grenades avaient été lancées.

Il y eut une dizaine d’explosions encore, et les hommes du train cessèrent de tirer. Il fallut une dizaine de secondes pour que l’information fasse son chemin dans nos cerveaux. Nous tirions encore par réflexe, puis, enfin, nos doigts serrés sur les détentes se relâchèrent. Le bruit s’estompa, et laissa la place à un silence de mort.

La poussière retomba, quelques maquisards sortirent des arbres. Une rafale claqua du train, et les tirs reprirent un instant, puis le silence revint.

Une grenade était entrée dans un wagon. Dans l’autre, c’étaient les balles qui avaient fait leur office.

Nous nous approchâmes. L’odeur âcre du sang se répandait peu à peu. Nos lampes de poche fouillèrent le train. Elles révélèrent des corps déchiquetés par les balles et les grenades. Des ventres étaient béants, laissant échapper des tubes mous sanguinolents. Les uniformes déchirés laissaient voir des chairs parfois brûlées, toujours abîmées. L’odeur prenait au coeur, mélangeant sang et poudre. On détourna le regard. Mona s’éloigna, puis, pliée en deux, vomit ses tripes. Marie se retourna, blanche comme un linge.

La guerre reprit le dessus. On dégagea les entrées des trois wagons de transport et on se répartit un maximum de charge. Il y avait là plusieurs dizaines de tonnes de matériel, plus que nous n’en pouvions emporter.

Alors, après s’être chargés comme des mules, on mina les wagons. Arrivés à bonne distance, on déclencha l’explosion, qui fut décuplée par les munitions transportées. Un terrible éclair accompagna un vacarme inimaginable, les arbres furent couchés à plusieurs mètres alentours tandis qu’un nuage rougeoyant montait en s’assombrissant dans la nuit. Le souffle et la chaleur étaient sensibles à plusieurs dizaines de mètres.

Nous n’avions pas même un blessé, mais le coeur était lourd. Nous ne devions pas beaucoup dormir cette nuit-là.

 

Dès le lendemain, nous remarquâmes des sentinelles, tous les cent mètres, jusqu’au tunnel. Celles-ci devaient rester là en permanence pendant plusieurs mois.

En outre, un régiment fut installé à la gare de Barin.

 

Le premier septembre, nous vîmes une Jeep faire le tour des maisons des villages du Rudeval. Je fus envoyé, avec Mona, pour prendre contact avec les habitants qui nous avaient en sympathie et apprendre le motif de cette visite.

On partit donc de nos montagnes et, une heure plus tard, nous joignions une habitante fidèle. La loi martiale avait été renforcée et les mineurs ne pouvaient plus sortir sans accompagnement. En outre, une loi était en discussion au parlement qui promettait de réinstaurer la censure, avec le crime d’appel à la révolte.

Bref, une goutte de plus dans l’océan de surveillance qu’était devenue la France.

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