J’ai vu la cas­sette de la camé­ra embar­quée pour la pre­mière fois presque trois ans plus tard. Non, soyons un peu plus pré­cis : deux ans, huit mois et vingt-deux jours.

C’était le 12 octobre 2013. C’était lors des dix ans de Asat­suyu.

Parce que, mal­gré tout, les tra­di­tions ont la vie dure, Asat­suyu s’était arran­gée avec Mona, qui s’occupe d’elle — et de moi — depuis. Et Mona s’était bien enten­du lais­sée avoir, toute heu­reuse de pré­pa­rer quelque chose pour sa “petite”.

Asat­suyu avait donc ame­né là huit de ses cama­rades, de neuf à onze ans, sous le pré­texte que, comme tous les ans à pareille époque, son âge s’exprimait sans s’attarder en mois et en jours.

L’un d’eux lui avait deman­dé où était sa mère. J’appris plus tard, sous le sceau du secret — qui devait déjà appar­te­nir à Poli­chi­nelle depuis long­temps, les enfants sont sou­vent ain­si —, que celui-ci aimait beau­coup ma fille et, enfant de divor­cés, espé­rait mettre le doigt sur un point com­mun à uti­li­ser dans l’avenir.

J’étais dans le salon lorsque neuf enfants, Asat­suyu en tête, entrèrent. La pre­mière, par­fai­te­ment silen­cieuse, les huit autres se deman­dant la rai­son de ce brusque silence — ma fille n’est pas natu­rel­le­ment très encline au calme.

— Fram, me dit-elle, je vais leur mon­trer la cas­sette de maman. Tu veux que je t’aide à sor­tir ?

Je ne sais pour­quoi, depuis, “Yoko” est deve­nue “maman”, tan­dis que je suis res­té “Fram”.

D’ordinaire, j’avais peur de voir cette cas­sette. Néan­moins, ce jour-là, la curio­si­té fut plus forte. Je vou­lus faire un signe de déné­ga­tion, mais mon cou me sem­bla pétri­fié, me pri­vant de l’énergie néces­saire à remuer la tête. Cepen­dant, Asat­suyu le per­çut, car après avoir atten­du une seconde elle se tour­na sans hési­ter vers l’armoire.

Après avoir pris une cas­sette et l’avoir enfon­cée dans le magné­to­scope, elle allu­ma le poste.

Depuis ce jour, à chaque fois que je revois cette cas­sette, le même malaise m’envahit.

Les deux séquences durent six et huit secondes. Mais ces ins­tants m’ont lais­sé plus de sou­ve­nirs, me paraissent avoir duré plus long­temps que des années.

J’ai beau connaître cette ten­dance de l’esprit humain à rac­cour­cir ou ral­lon­ger à son gré les temps et les dis­tances, cela me semble, dans le cas pré­sent, par trop ralen­ti.

Cette scène, je l’avais déjà revue cent fois, dans mon som­meil, dans mon éveil.

J’entends à chaque fois la voix de Yoko. Je ne retiens habi­tuel­le­ment pas les notes long­temps, mais celle-ci est gra­vée dans mon cer­veau :

— … pour droite bas cinq triple long, cin­quante pour gauche à fond corde,…

Yoko avait tou­jours envi­ron trois secondes, soit une cen­taine de mètres à vitesse moyenne, d’avance sur moi. Nous avions fait de nom­breux essais, et c’était avec cet écart que nous étions le mieux syn­chro­ni­sés. Lorsqu’elle eût fini cette note, nous entrions à peine dans le long droite.

En qua­trième, le moteur frô­lant les neuf mille tours, juste avant de caler la voi­ture sur ses appuis pour le virage, je tirai le manche situé à droite du volant. Mer­veille des boîtes séquen­tielles, capables de chan­ger un rap­port presque ins­tan­ta­né­ment, sans à-coup ni rup­ture de motri­ci­té. Puis l’on s’engagea dans le virage, pied à demi levé pour ne pas prendre de vitesse et ris­quer de sor­tir trop vite.

Ce sou­ve­nir, d’avoir mon­té un rap­port juste avant le virage, est impor­tant pour moi.

Comme tous, je ne regarde jamais mon tableau de bord. J’ai bien assez à faire avec la route.

C’est donc le seul moyen que j’ai pour éva­luer ma vitesse.

Je venais juste de ren­trer la cin­quième, après avoir prix envi­ron neuf mille tours en qua­trième. La vitesse de la voi­ture était donc de l’ordre de cent soixante-dix kilo­mètres à l’heure.

Soit envi­ron cin­quante mètres par seconde.

Le virage était un très long droite, avec un muret à gauche sui­vi d’un grand trou, et une falaise cal­caire de trois mètres à droite, qui cachait la vue au-delà de vingt mètres. La visi­bi­li­té était donc de moins d’une demi-seconde.

On pré­tend qu’il faut une seconde pleine à un conduc­teur pour réagir lorsqu’il voit un obs­tacle. C’est très exa­gé­ré. Ou bien, c’est que j’étais un conduc­teur excep­tion­nel ; en tous cas, la télé­mé­trie est for­melle : la voi­ture a par­cou­ru envi­ron dix mètres entre l’instant où le camion appa­raît sur la camé­ra embar­quée et celui où je réagis.

Soit un cin­quième de seconde.

En fait, ce cin­quième de seconde m’a paru inter­mi­nable.

Ma voi­ture s’est arrê­tée, du moins m’en sou­viens-je ain­si. Elle s’est arrê­tée, me lais­sant tout loi­sir pour réflé­chir.

Le camion tenait sage­ment sa droite, mais ma voi­ture était calée sur ses appuis.

Je vis trois solu­tions.

La pre­mière, le trou de sou­ris à droite. Le bord de la route était sépa­ré de la falaise par un fos­sé, creu­sé sans doute pour éva­cuer le suin­te­ment per­pé­tuel des sols cal­caires. En pas­sant à che­val sur le fos­sé, la vitesse aidant, il devait être pos­sible de s’encastrer entre la roche et le camion. L’espace était envi­ron vingt cen­ti­mètres plus étroit que la voi­ture. Méthode : sans bou­ger le pied, bra­quer à droite en visant le milieu du trou. La voi­ture étant déjà en appui sur la gauche, les risques de déra­page sont limi­tés. Incon­vé­nient : les deux por­tières blo­quées, com­ment éva­cuer ?

La deuxième, la seule qui per­mette de ralen­tir : l’arrière du camion. Avec le risque, non négli­geable, de s’encastrer pro­fon­dé­ment sous lui, arra­chant le pavillon, et de finir déca­pi­tés. Car l’on n’a jamais vu quelqu’un, en dix mètres à cent soixante-dix, dégra­fer un har­nais six points et se cou­cher dans son baquet. Méthode : sans tou­cher au volant, sinon peut-être pour rat­tra­per un départ de l’arrière, frei­ner à mort.

La der­nière, enfin, dou­bler nor­ma­le­ment par la gauche. Cette solu­tion, la plus évi­dente à prio­ri, était pour­tant la plus déli­cate à mettre en oeuvre : la voi­ture en appui sur la gauche n’était pas prête à par­tir de ce coté. Il fau­drait pas­ser une chi­cane impré­vue, ultra-rapide, en deux brusques chan­ge­ments d’appui, cha­cun ris­quant de faire par­tir la voi­ture en tête-à-queue. Méthode : accé­lé­rer pour limi­ter les risques de glisse incon­trô­lable, bra­quer rapi­de­ment, coup sur coup, à gauche pour se dépor­ter, puis à droite pour se fau­fi­ler entre le muret et le camion. Avec le risque, si la voi­ture part dans le pre­mier coup de volant, de taper vio­lem­ment le muret, et celui, si elle part dans le second, d’aller s’encastrer sous le camion au niveau des réser­voirs, le moteur chaud en avant.

Ces réflexions, j’ai eu le temps de les faire, de regar­der de tous les cotés pour éva­luer nos chances dans chaque cas.

Puis j’ai choi­si la gauche.

Yoko, qui venait de lever la tête, hur­la :

— A gauche !

Alors que j’avais déjà com­men­cé à bra­quer.

La voi­ture se déles­ta du nez. Je sus aus­si­tôt que j’avais per­du mon pari.

Par acquis de conscience, je bra­quai quand même rapi­de­ment à droite, sans que la voi­ture ne paraisse s’en sou­cier.

Pen­dant des heures, j’avais dis­cu­té avec les ingé­nieurs. Je leur avais dit cent et mille fois que leurs réglages ren­daient la voi­ture trop sous-vireuse. Quelques-uns d’entre eux m’avaient même sur­nom­mé le “fin­lan­dais”, tant il est vrai que les pilotes nor­diques aiment les voi­tures sur­vi­reuses.

J’avais même pu, une fois, faire régler la voi­ture selon mes dési­rs. Je me sen­tais alors beau­coup mieux, jouant avec le véhi­cule, le jetant de courbe en courbe bien mieux qu’avec leurs réglages stan­dards.

Mais, au pré­texte qu’alors, pour un gain de moins d’un dixième de seconde au kilo­mètre, elle bouf­fait des pneus, on m’imposa les réglages nor­maux. Et sous-vireurs. Et la sus­pen­sion avant dure en détente qui favo­ri­sait le déles­tage du nez.

Lorsque je bra­quai à droite, la voi­ture, mol­le­ment, sem­bla me deman­der si j’étais bien sûr de lui deman­der ça. Elle com­men­ça tout dou­ce­ment à se redres­ser, mais n’eut pas le temps de finir.

A nou­veau, le temps s’est ralen­ti, puis je vis le capot mon­ter à la ver­ti­cale au-des­sus de nous, les lon­ge­rons se tordre, puis le béton du muret s’effriter.

Ces murets sont pré­vus pour arrê­ter une voi­ture lan­cée à qua­rante kilo­mètres à l’heure à la des­cente. Pas à cent soixante-dix à la mon­tée.

Le béton finit de se cra­que­ler, puis, brus­que­ment, le muret explo­sa. Je vis les pierres, comme dans un bal­let, se sou­le­ver, s’écarter de part et d’autre de la voi­ture.

Puis ce fut la chute, inter­mi­nable. Puis la voi­ture s’écrasa sur le nez, légè­re­ment plus à droite, pliant tel­le­ment que je vis le péda­lier remon­ter vers mes genoux, tan­dis que mon har­nais me sciait les épaules et que ma tête, pro­je­tée en avant par le poids du casque, tirait sur mes cer­vi­cales.

La voi­ture rebon­dit éton­nam­ment haut, fit une boucle com­plète pour retom­ber à nou­veau sur le nez, puis bas­cu­ler sur le toit et s’y arrê­ter.

Je me sou­viens, sur­tout, de l’odeur d’essence qui se répan­dit alors, sui­vie presque aus­si­tôt d’une forte cha­leur. Puis je vis quelques flammes tra­ver­ser le tableau de bord, puis je me sen­tis défaillir.

Au réveil, j’étais cou­ché dans une chambre blanche, un bip-bip régu­lier à coté de moi, que j’identifiai au rythme — envi­ron qua­rante bip à la minute — comme répli­quant mon coeur.

La cas­sette ne montre rien de cela. Tout ce que je viens de racon­ter tient en deux séquences de six et huit secondes.

La pre­mière, c’est la camé­ra embar­quée.

On entend par­fai­te­ment la note de Yoko, que j’ai déjà rap­por­tée, puis l’on voit appa­raître le camion. Aus­si­tôt, l’on voit mes mains bra­quer à gauche, puis à droite, deux ou trois pierres sau­ter du mur, puis la chute. Elle paraît longue — plus de trois secondes —, mais ce n’est rien par rap­port au siècle qu’elle dure dans mon sou­ve­nir. Puis la voi­ture s’écrase sur le nez, brusque saut de l’image, la camé­ra a ren­du l’âme.

La deuxième, c’est un came­ra­man ama­teur, spec­ta­teur du ral­lye, qui, n’en croyant pas ses yeux de voir un camion sur une spé­ciale de cham­pion­nat du monde, le fil­ma. On voit bien arri­ver la 207 WRC, qui sans la moindre hési­ta­tion — je répète que j’ai pris le temps de réflé­chir à la situa­tion un long moment — tire sur la gauche de la route, tra­verse le mur presque sans ralen­tir. Puis, caval­cade du came­ra­man qui tra­verse la route et reprend son film par-des­sus le muret. On retrouve la voi­ture sur le toit, trois mètres envi­ron au-des­sus du sol — à cette dis­tance, il est dif­fi­cile de voir. Elle ter­mine une boucle pour s’écraser sur le nez. Presque aus­si­tôt, le feu appa­raît. Fin de la seconde séquence.

Puis vint la troi­sième, dont je n’avais jamais même enten­du par­ler. C’est la suite de la seconde. Le came­ra­man a arrê­té sa prise de vue le temps d’enjamber le muret et de des­cendre de dix mètres pour trou­ver un poste déga­gé d’arbres d’où l’image serait meilleure. Puis il a repris son enre­gis­tre­ment.

La voi­ture, tou­jours sur le toit, brûle tou­jours. Puis, après quelques secondes, on voit la lunette arrière écla­ter. Puis un corps inani­mé, vêtu d’une com­bi­nai­son igni­fuge et d’un casque, est pous­sé dehors. Il est sui­vi d’un second, qui sort en ram­pant, puis prend le pre­mier dans ses bras. Celui qui marche boîte étran­ge­ment bas, jusqu’à ce que l’on voit pour­quoi.

La jambe droite est cas­sée au milieu du mol­let. Le muscle, por­tant le pied à son bout, traîne misé­ra­ble­ment der­rière. La per­sonne prend appui sur le bout tou­jours relié au genou de son tibia, qui dépasse de trois bons cen­ti­mètres de la com­bi­nai­son.

Puis, après une dizaine de mètres par­cou­rue ain­si, sur le tibia, por­tant l’autre, il s’écroule.

Je n’ai aucun sou­ve­nir de ce mor­ceau. Je ne savais pas com­ment j’étais sor­ti de la voi­ture, ni com­ment, après la vio­lence de l’incendie, le corps de Yoko avait été récu­pé­ré qua­si­ment intact. Pour­tant, c’est moi qui marche, la por­tant comme je peux, mar­chant sur ce bout de tibia cas­sé. Mais, alors que le reste est par­fai­te­ment mar­qué, clair dans ma mémoire, rien, pas le moindre sou­ve­nir d’être sor­ti de la voi­ture.

— Voi­là où est ma mère, dit Yoko en mon­trant aux autres le sol, dehors, et une grosse pierre taillée qui dépasse du sol.

Les gosses se retournent, à la fois sur­pris et mal à l’aise. Non pas d’apprendre que leur cama­rade est orphe­line, mais de réa­li­ser qu’ils ont posé une ques­tion dont ils connais­saient la réponse.

Quoi, ce bout d’homme gra­ba­taire, cloué au fau­teuil, qui paraît cin­quante ans mais dont Yoko leur a dit qu’il avait en fait trente-deux ans, c’est Fram Neeck, cham­pion du monde des ral­lyes 2009 et 2010 ?

Et, sur­tout, ils s’en veulent de ne pas avoir fait le rap­pro­che­ment : com­bien y a-t-il, dans la région, de filles métisses de japo­nais, nom­mées Neeck, de dix ans ?

Dans une région aus­si chau­vine, il doit y avoir au maxi­mum six ou sept filles mélan­gées d’asiatique et d’européen, dont peut-être deux on l’âge vou­lu… Quand au nom, il est, c’est le moins que l’on puisse dire, rare dans la région.

Le silence doit être trop lourd pour lui, car l’un des enfants attaque, me mon­trant du doigt autant que mon fau­teuil :

— Et lui, il…, enfin, il marche plus ?

— Non.

— Pour­quoi ? Il mar­chait, sur la bande…

Là, me dis-je, il est mal par­ti pour s’attirer les faveurs d’Asatsuyu. Elle a hor­reur de par­ler de sa famille.

Après avoir appris simul­ta­né­ment le japo­nais avec ma belle-famille, le fran­çais avec mes proches, l’anglais avec les visi­teurs, après avoir vu défi­ler quan­ti­té de jour­na­listes dont cer­tains, bri­tan­niques, n’avaient même pas ima­gi­né qu’il soit pos­sible qu’elle com­prenne les ques­tions que l’on nous posait, après être venue pen­dant des années sur les ral­lyes, d’abord en cham­pion­nat de France terre, puis en mon­dial, après avoir elle-même fait, trois mois durant, du kar­ting à haute dose, après avoir vécu par et pour le sport auto, sa famille avait brus­que­ment écla­té. Plus per­sonne, presque du jour au len­de­main, pour par­ler chez elle une autre langue que le fran­çais, plus un jour­na­liste de pas­sage, plus d’ingénieurs de l’écurie, plus d’amis pilotes ou méca­nos, plus de bruit de moteur, plus de course, plus de mère et un demi-père cloué dans une chaise rou­lante, dépour­vu même du moindre moteur élec­trique.

Pour s’occuper d’elle, Mona, voi­sine et amie, qui passe plus de temps avec elle que nous ne l’avons jamais fait, qui lui fait décou­vrir un monde plein d’odeurs, de mousses, d’eau, d’arbres et non plus de pis­tons et d’amortisseurs. Mona, qui a encore les jambes néces­saires pour cou­rir avec elle la mon­tagne, l’accompagner à vélo ou à pied, l’emmener au col­lège — après avoir sau­té son CP, Asat­suyu est dès cette année en sixième — à qua­rante kilo­mètres, et la rame­ner tous les soirs car la “petite” s’inquiète trop pour lais­ser son pauvre père seul, même pour une seule nuit. Mona, qui se venge à tra­vers elle des ses propres dif­fi­cul­tés sco­laires, l’aide autant que pos­sible à apprendre, elle qui avait un an de retard avant d’arriver au col­lège et qui a tou­jours été consi­dé­rée comme l’exemple typique du cancre.

— Demande-lui, réplique-t-elle sèche­ment.

Le gosse s’avance un peu vers moi, sans trop savoir s’il doit me regar­der, ou regar­der mon fau­teuil, ou regar­der mes jambes, maigres à faire peur, la droite cou­verte de cica­trices après avoir ren­con­tré la boîte de vitesses. Il hésite, se tor­tille d’un pied sur l’autre, ne sait pas s’il doit oser, com­ment on doit par­ler à un han­di­ca­pé…

Il paraît infi­ni­ment sou­la­gé lorsque je prends la parole :

— Tu as vu le choc. J’ai le casque qui a tapé sur l’appuie-tête dans le loo­ping après le pre­mier crash. Mon cer­veau a heur­té le crâne et une petite hémor­ra­gie s’est déclen­chée. J’ai failli en mou­rir dans l’hélicoptère, et il m’a fal­lu plu­sieurs jours pour sor­tir du coma. D’après les méde­cins, il n’y a pas de lésion appa­rente, mais il semble que cette petite hémor­ra­gie ait détruit la par­tie de mon cer­veau qui com­man­dait les jambes.

Il hésite à nou­veau. Une ques­tion lui brûle les lèvres. Il est a nou­veau sou­la­gé lorsqu’un autre la pose, beau­coup plus direct :

— Et tu remar­che­ras jamais ?

Je remarque avec plai­sir le tutoie­ment. Ça me rap­pelle le temps du ral­lye. A quelques rares excep­tions près, je n’ai jamais vu un ral­ly­man, ou un méca­no, vous­soyer un autre. Je sou­ris, puis :

— Tu sais, le cer­veau, c’est tel b… Enfin, on n’en connaît tou­jours pas grand-chose. Si tu prends les amné­siques, il y en a qui sont défi­ni­ti­ve­ment pri­vés de mémoire, d’autres qui oublient les évé­ne­ments avant un moment pré­cis, d’autres enfin qui, après un temps, sans que l’on com­prenne pour­quoi, récu­pèrent une mémoire intacte.

— Les doc­teurs, ils en disent quoi ?

— Qu’ils en savent à peu près autant qu’à l’époque où ils invo­quaient une volon­té divine…

— Tomare !, s’exclame Asat­suyu, que la dis­cus­sion com­mence à las­ser.

Je pousse sur les roues et sors dans le jar­din.

*
* *

Mona, gênée :

— Fram, Asat­suyu m’a deman­dé de l’emmener sur le ral­lye avec moi…

11 jan­vier 2020. Asat­suyu est une jolie brune à la peau cui­vrée de seize ans.

— Et alors ?

— Je lui ai dit de te deman­der. Elle l’a fait ?

— Tu te doutes que non. Sinon, tu ne serais pas là, non ?

— Tu en penses quoi ?

— Elle est majeure, je crois ? Elle fait ce qu’elle veut.

— Bon, alors on y va ?

— Vous faites comme vous vou­lez.

— Tu viens ?

— Non. A ce soir.

— Tu as de la bouffe dans le fri­go, j’ai mis du pâté dans l’armoire basse, pour que tu puisses l’atteindre.

— Gra­zie mille. T’inquiète pas, je me débrouille­rai.

Comme elle s’en va, je la rap­pelle :

— Si elle veut conduire, tu lui laisses le volant, d’accord ? Je crois pas que tu l’aies faite rou­ler sur neige…

— D’accord. Il faut qu’elle apprenne, c’est ça ?

— C’est ça. A ce soir.

Elle part.

Le soir, Asat­suyu ne dira pas un mot du ral­lye. Le Monte-Car­lo. Elles ont été voir la même spé­ciale, celle où, il y neuf ans, Yoko est morte.

Mais je vois cette étin­celle dans ses yeux. La même qu’elle avait lorsque, petite, elle fai­sait de l’il à son père, à l’époque en passe d’être cham­pion du monde, pour pou­voir mon­ter avec lui durant les essais :

— Tu veux bien m’emmener avec toi ?

La même qu’elle avait, avant que je ne sois cloué dans un fau­teuil, lorsqu’elle s’apprêtait à mon­ter dans son petit kart pour “mon­trer aux gar­çons com­ment on pilote”.

*
* *

Cette fois-ci, c’est Asat­suyu qui est gênée, et se tient devant moi comme Mona cinq mois aupa­ra­vant.

— Fram, Mona m’a jetée…

— Ça va pas durer. Qu’est-ce que tu lui as fait ?

Comme elle ne répond pas, j’insiste. Et :

— Je lui ai deman­dé de me signer une auto­ri­sa­tion… Elle m’a dit qu’elle ne pou­vait pas sans ta signa­ture.

— Pour quoi faire ? Elle est tutrice, non ?

— C’est ce que je lui ai dit, mais elle a dit que tu étais le père…

— C’est à quel sujet ?

— J’ai une copine qui a ache­té… Une vieille 207 ral­lye… On vou­drait faire le Terres du Diois… Mais comme j’ai moins de dix-huit ans, il me faut ta signa­ture.

” Si tu refuses, je com­pren­drai, conti­nue-t-elle. Mais… Tu te sou­viens comme j’aimais le kart ?

— Qui pilo­te­rait ?

— Ben… Moi. En fait…

— Vous avez déjà fait des essais et tu as été plus rapide qu’elle ?

Elle fait une moue affir­ma­tive, pas le moins du monde éton­née que j’aie devi­né la situa­tion.

Je prends une grande ins­pi­ra­tion.

— Tu ne t’en sou­viens peut-être pas mais, lorsque tu avais six ans, tu nous as deman­dé un kart.

— Oui.

— Yoko et moi en avions dis­cu­té un moment. Non pas pour le kart, on savait déjà à quoi s’en tenir, mais au cas où tu nous aurais deman­dé à faire autre chose. Tu te sou­viens de ce que l’on avait déci­dé ?

— Non, ment-elle. Je dis qu’elle ment car, à voir ses yeux, je sais qu’elle sait déjà ma réponse.

— On avait déci­dé de t’aider autant que l’on pour­rait, et de t’orienter vers des dis­ci­plines moins ris­quées. Si tu m’avais deman­dé l’autorisation de faire de la Nas­car, par exemple, ou les cinq cents miles d’Indy, j’aurais refu­sé. Pour du ral­lye terre… Je signe où ?

Je ne sais si je l’ai dit, mais Asat­suyu a gar­dé de sa mère un sens de la réserve inter­di­sant les excès de joie comme de larmes. Il est très rare qu’elle se laisse aller à expri­mer vio­lem­ment un sen­ti­ment. Elle dit tou­jours ce qu’elle pense, mais sans excès de voix ni d’humeur.

Pour­tant, elle m’embrasse si fort que je me trouve presque debout, tiré hors de mon fau­teuil, bien que plus grand d’elle d’une quin­zaine de cen­ti­mètres. Elle en pleure de joie, appuyée sur mon épaule, elle-même appuyée sur le bras de ma fille, ce qui ne peut se tra­duire que par une chute.

Lorsque je me retrouve assis de nou­veau sur mon fau­teuil, ma fille mi cou­chée mi assise sur mes genoux, je revois cette scène, qua­si­ment la même, lorsque, débou­lant dans le salon, Asat­suyu avait tré­bu­ché en se pre­nant les pieds dans le pon­ton de son kart, que nous avions pla­cé en bas de l’escalier pour être cer­tains qu’elle le ver­rait.

Elle s’était de même jetée sur nous, qui étions dans le cana­pé, nous pre­nant dans ses petits bras avec des larmes de joie.

Nous igno­rions alors que, huit mois plus tard, par une nei­geuse jour­née de février, ce seraient d’autres larmes qui inon­de­raient les yeux de ma fille, qui mar­che­rait à ma hau­teur, à coté de mon fau­teuil flam­bant neuf.

Nous igno­rions encore plus que Yoko ne serait pas là pour voir cette scène se répé­ter, Asat­suyu fai­sant tout juste quelques cen­ti­mètres et quelques kilos de plus, mais res­tant cette petite fille qui rêvait de voi­tures.

*
* *

Asat­suyu ne par­lait pas de ral­lyes à la mai­son. Je savais, par Mona, tou­jours tenue au cou­rant, qu’une Sub­aru Hayai WRC avait rem­pla­cé la 207 groupe N, après quelques jolies vic­toires en classe 2. Je savais aus­si que Asat­suyu se concen­trait sur le ral­lye sur terres et qu’elle avait trou­vé un bud­get pour faire le cham­pion­nat de France au com­plet. Je savais enfin qu’elle avait réa­li­sé une fort jolie sei­zième place au ral­lye terres de Langres.

Le ral­lye des Terres du Diois, à domi­cile, se rap­pro­chait.

Les essais se fai­saient donc dans la région.

Un soir, deux semaines envi­ron avant le ral­lye, ma fille avait invi­té sa copi­lote, Alice. Celle-ci, cela peut paraître éton­nant lorsque l’on sait qu’elle copi­lo­tait Asat­suyu depuis un an, ne m’avait jamais vu. Et igno­rait la règle, impo­sée par ma fille elle-même, inter­di­sant que l’on me parle de voi­tures.

Au milieu du repas, après un silence durant lequel cha­cun avait sui­vi ses propres pen­sées, elle apos­tro­pha Asat­suyu :

— Va quand même fal­loir trou­ver une solu­tion. On a beau faire, elle sous-vire tou­jours autant. J’ai pas le volant, mais je le sens quand même !

Je vis ins­tan­ta­né­ment les baguettes de ma fille s’arrêter à mi-che­min de son bol et de sa bouche. Elle res­ta ain­si, figée, jusqu’à ce que ses pâtes quittent leur équi­libre pré­caire pour en trou­ver un plus stable sur son kimo­no. Elle se leva brus­que­ment avec un cri.

— Va te chan­ger, lui conseillé-je. Lorsqu’elle fut par­tie, Alice reprit :

— Qu’est-ce qu’elle a ?

— Per­sonne n’a par­lé de ral­lye ici depuis jan­vier 2011, lui répon­dis-je.

— Mais, elle doit bien avoir ta signa­ture pour cou­rir, elle a moins de dix-huit ans.

— D’accord, il y a eu une excep­tion il y a un an. Quand elle m’a deman­dé.

— C’est toi qui ne veut pas qu’on en parle ?

— Au début, c’était moi. Main­te­nant, je crois qu’Asatsuyu a un peu peur d’en par­ler avec moi. Elle n’aime pas que l’on parle de mon fau­teuil, et encore moins de sa mère.

— J’avais remar­qué… J’avais neuf ans quand tu as eu ton acci­dent… Je m’en sou­viens encore. Dans ma famille, on était très orien­té vers la course… Tu connais mon père, je crois.

— Hon­nê­te­ment, je n’en sais rien, Asat­suyu ne m’a pas dit ton nom et cache soi­gneu­se­ment tous les jour­naux qui parlent de ral­lye.

— Rebuf­foi. Mon père, Benoît Rebuf­foi.

— Ah oui, le casse-cou… Le seul type au monde qui casse des 106 plus vite que Peu­geot n’en fabrique… Effec­ti­ve­ment, on a pas mal tour­né ensemble… C’est son père qui pré­pa­rait mes voi­tures jusqu’à ce que j’arrive en usine.

— J’arrive tou­jours pas à com­prendre la répu­ta­tion de cas­seur que vous lui avez faite dans le milieu…

— Oh, c’est simple, l’année où il a eu le volant Peu­geot, il a plié deux 106 S16 en deux ral­lyes. Et la deuxième, il a per­du sa copi­lote, elle lui disait depuis le début qu’il sur­pi­lo­tait et une fois au trou, elle l’a pla­qué…

— D’accord, mais après, il s’est cal­mé…

— Une répu­ta­tion, ça se fait sou­vent sur un simple passe. Moi, j’avais une répu­ta­tion de pilote très gueu­lard, mais en fait je n’ai engueu­lé vrai­ment un gars qu’une fois… Comme il était cham­pion en titre et que je l’attaquais sur son pilo­tage pas très spor­tif, ça m’est res­té. Benoît, une fois qu’il a appris à écou­ter ses navi­ga­trices, il a com­men­cé à res­ter sur la route et à faire des résul­tats, mais la répute était là.

Asat­suyu revint, après avoir chan­gé de kimo­no. Je ne sais pas pour­quoi exac­te­ment, mais Asat­suyu a tou­jours été plus japo­naise que sa mère. Il est extrê­me­ment rare qu’elle mette dans le pri­vé des vête­ment euro­péens, elle n’utilise de four­chette qu’à titre excep­tion­nel…

— C’est quoi, le pro­blème avec ta voi­ture ?, deman­dai-je à Asat­suyu.

Elle res­ta inter­dite, puis répon­dit :

— Elle sous-vire trop.

— Il n’y a qu’un cas où une voi­ture ne sous-vire pas trop, c’est lorsqu’elle est fran­che­ment sur­vi­reuse.

— Pas tant que ça. Une voi­ture qui sur­vire, ça peut gêner dans les longues courbes.

— Si ma 207 avait était plus sur­vi­reuse…

— Et bien ? Maman serait encore vivante ? C’est ce que tu veux dire ?

— Peut-être pas… Je sais pas… Enfin, du sur­vi­rage, on peut s’arranger avec. Du sous-virage, pas moyen, la voi­ture tire droit, refuse de tour­ner, déleste et part au trou toute seule.

— Tu veux peut-être faire la mise au point pour moi ?

Je n’aurais pas dû par­ler de l’accident, elle est sur les dents.

— Vous avez des essais demain ?

— A ton avis ? Pour­quoi j’aurais deman­dé à ma copi­lote de pas­ser la nuit ici sinon ?

— Alors, j’irai avec vous.

*
* *

Asat­suyu n’est pas chaude pour m’emmener. J’ai l’impression qu’elle s’est engueu­lée avec sa copi­lote hier soir, après que j’aie rejoint Mor­phée. Elle n’a rien dit en m’aidant à mon­ter à bord, non plus qu’en pliant mon fau­teuil ou en s’installant à mon coté, au volant.

Alice non plus n’a rien dit.

Notre arri­vée sur la spé­ciale d’essais a jeté un silence ter­rible sur le sec­teur. Les méca­nos étaient les mêmes qui, dix ans aupa­ra­vant, pré­pa­raient les voi­tures, celle de Benoît comme la mienne.

Ils regar­dèrent, inter­dits, Asat­suyu déplier mon fau­teuil, puis m’aider à m’installer dedans.

Je fus sur­pris, sur­tout, de la pre­mière parole qui me fut adres­sée. Un “excu­sez-moi” qui, au vous­soie­ment, ajou­tait un air piteux qui eut le don de me mettre hors de moi.

— Bon, cou­pa Asat­suyu, on y va ? On a des essais à faire, non ?

Cha­cun sau­ta sur le pré­texte. La voi­ture fut ame­née, tan­dis que les filles s’équipaient. J’avançai un peu sur la spé­ciale, pour me pla­cer à la force des bras sur un pro­mon­toire d’où l’on voyait presque tout le par­cours.

Puis la voi­ture par­tit.

Un pas­sage lent pour noter, puis un pas­sage rapide. Très axée sur le ral­lye sur terres — où les recon­nais­sances sont limi­tées —, ma fille ne fit pas un deuxième pas­sage pour véri­fier les notes.

Reve­nue à son point de départ, elle lâcha son ver­dict :

— Tou­jours sous-vireuse.

Les méca­ni­ciens firent quelques réglages, puis la voi­ture repar­tit. Puis revint.

— Idem.

Asat­suyu com­men­çait à s’énerver. Je n’aimais pas ça. Lorsque je m’énervais, Yoko avait une manière bien à elle de s’accommoder de mon carac­tère. Selon le cas, elle m’attaquait de front et je ne lui résis­tais pas long­temps, me cal­mais et tout allait bien, ou elle biai­sait gen­ti­ment plus ou moins dans mon sens pour m’amener à ce point d’ébullition où l’on se défoule sur le volant en fai­sant péter les chro­nos, où l’on se retrouve por­té par la rogne, où l’on attaque tous les virages vingt kilo­mètres à l’heure trop vite dans un tel état que l’on en sort par­fai­te­ment en ligne et encore plus vite.

Un copi­lote qui connaît très bien son pilote est un atout non négli­geable dans le cadre d’un cham­pion­nat. Jamais Yoko n’a fait le mau­vais choix, ne m’a fait dépas­ser les limites un jour où il ne fal­lait pas. Jamais elle ne m’a mal annon­cé une note, et par­fois même elle les cor­ri­geait avant que je lui dise avec une finesse qui me lais­sait pan­tois.

Asat­suyu et Alice ne se connais­saient pas depuis assez long­temps. Sans quoi, la seconde aurait sen­ti que la pre­mière s’énervait dans le mau­vais sens.

Lors de leur cin­quième boucle d’essais, bien que bra­quée à fond, la voi­ture tira droit.

Je la vis dis­pa­raître dans un nuage de fumée, bas­cu­ler dans un trou qui, d’où j’étais, à cent mètres envi­ron, n’avait pas de fond.

Lorsque j’arrivai au bord du trou, Alice remon­tait du fond du trou, s’accrochant aux herbes, arri­vant par je ne sais quel arti­fice à, simul­ta­né­ment, esca­la­der le talus, dégra­fer son casque, res­pi­rer et engueu­ler Asat­suyu.

Elles étaient intactes. J’étais essouf­flé, mais heu­reux de les voir entières. La Hayai était sur le toit.

— Main­te­nant, c’est une “Aïe-aïe”, iro­ni­sa un méca­no des­cen­du à mi-pente, qui s’attira aus­si­tôt un regard noir de ma fille.

Elle arri­va au bord du trou, puis me vit, hilare.

— Ca t’amuse, son humour à la con?

— Oui, répon­dis-je impi­toya­ble­ment. Tu as dix-huit ans, Tsuyu. Il est peut-être temps que tu apprennes à maî­tri­ser tes colères. Tu fais de la tôle, très bien. Si ça peut te pous­ser à te maî­tri­ser un peu mieux, c’est bon à prendre.

Les méca­nos qui avaient accou­ru, brus­que­ment, applau­dirent. Evi­dem­ment, dans la mesure où c’étaient eux qui devraient répa­rer la voi­ture, ils ne pou­vaient qu’apprécier?

Ils retrou­vaient aus­si le Fram qu’ils avaient connu, celui qui avait mis K.O. le cham­pion de France d’Autocross 2004 en lui envoyant à la face une simple volée de mots, celui qui avait par­fois pous­sé des gueu­lantes impres­sion­nantes lorsque l’organisation des ral­lyes était en-des­sous de tout, celui qui pou­vait pas­ser deux heures à ten­ter de convaincre un ingé­nieur bor­né qu’un pilote en savait for­cé­ment plus que lui sur le com­por­te­ment d’une voi­ture.

Enfin, les méca­nos se remirent à me tutoyer, ils me tapèrent dans le dos comme si j’avais moi-même fait un écart dans le fos­sé — un écart qui avait duré neuf ans. Enfin, je les retrou­vai.

Puis ils sor­tirent la voi­ture du trou, la rame­nèrent, et les essais reprirent.

Avec, à chaque fois, le même ver­dict :

— Elle sous-vire.

Au bout d’un moment, n’y tenant plus, je dis à Asat­suyu :

— Tu veux bien m’emmener avec toi ?

Elle sou­rit, puis :

— D’habitude, c’est moi qui te deman­dais ça.

Les méca­nos sou­rirent avec elle car, tous, ils avaient recon­nu sa phrase. Tou­jours la même, tou­jours en fran­çais — elle par­lait indif­fé­rem­ment, je l’ai dit, fran­çais, anglais ou japo­nais.

— D’habitude, je te lais­sais mon­ter, lui répon­dis-je, et elle fit signe à Alice de me lais­ser la place.

Une fois san­glé, le casque d’un autre pilote sur la tête — Alice avait vrai­ment une trop petite tête pour moi —, je fis signe à ma fille que j’étais prêt. Puis, comme elle le fai­sait elle-même, je com­men­çais un décompte, de ma main gauche, ouvrant deux fois rapi­de­ment la main. Cinq secondes plus tard, j’ouvrai la main à nou­veau, puis repliai le pouce, le dépliai en ran­geant auri­cu­laire et annu­laire, puis pliai à nou­veau le pouce, le majeur, et enfin l’index.

Asat­suyu se prê­ta au jeu, par­tit en trombe lorsque je reti­rai la main, mon­tant haut les rap­ports en fai­sant pati­ner les roues, comme je le fai­sais.

Mais, contrai­re­ment à elle à l’époque (quoique, qui sait exac­te­ment de quoi elle se ren­dait compte?), je fai­sais atten­tion à tout. J’écoutais soi­gneu­se­ment.

Une fois iden­ti­fiées les dif­fé­rences dues à la voi­ture, aux régimes plus éle­vés atteints par les der­niers moteurs, je me mis en demeure de cer­ner le com­por­te­ment de la voi­ture.

C’est beau­coup plus déli­cat lorsque l’on ne tient pas le volant, mais il était clair qu’elle sous-virait. Le train avant sui­vait len­te­ment les mou­ve­ments du volant, et Tsuyu devait main­te­nir une accé­lé­ra­tion constante pour ten­ter d’équilibrer la voi­ture.

Après avoir fait mon tour, Asat­suyu me lan­ça :

— Ii desu ka ?

Phrase qui, tra­di­tion­nel­le­ment, signi­fiait à ma fille que son tour de manège était fini. Tou­jours la même phrase, tou­jours en japo­nais : “c’est bien ?”

Mais, au lieu de faire “hai” et de des­cendre, en fai­sant mine de bou­der, mais sans ten­ter de négo­cier un tour sup­plé­men­taire, je sor­tis de la voi­ture, m’accrochant au toit, et m’adressai aux méca­nos :

— Elle sous-vire. C’est pas les pneus, je ne pense pas que ce soit l’équilibre. Est-ce que vous avez des choix de barres anti-rou­lis dif­fé­rentes ?

— On a deux barres plus dures, mais on les a déjà essayées.

— Pas de plus souple ?

Ils se regar­dèrent, puis :

— Non. Ni pour l’avant, ni pour l’arrière. Elle est mon­tée aus­si souple que pos­sible.

— Alors, dévis­sez la barre avant.

Il y eut un jeune, qui appa­rem­ment diri­geait l’équipe des méca­nos, qui me dit :

— Vous avez vu ça dans quel film ?

— Écoute, lui dit un méca­no plus âgé, t’es un peu jeune pour t’en sou­ve­nir, mais ce type a été cham­pion du monde des ral­lyes deux fois. Ques­tion mise au point, il s’y connaît. Il a fait celle de la 207 WRC de A à Z. La der­nière fois où on ne l’a pas écou­té…

Il s’interrompit, puis s’approcha pour mur­mu­rer quelque chose à son col­lègue, qui hocha la tête.

L’autre vou­lut répli­quer quelque chose, mais il se tut lorsqu’il vit l’équipe tech­nique déjà sous la voi­ture en train de dévis­ser la barre. Il s’en retour­na en grom­me­lant quelque chose.

Asat­suyu me regar­da.

— Fais gaffe, tu auras une voi­ture qui pren­dra beau­coup de gîte et qui sera sûre­ment beau­coup trop souple en amor­tis­se­ment. Mais ça te per­met­tra de voir si c’est la bonne voie. Si elle sur­vire après ça, et le contraire m’étonnerait, vous sau­rez qu’il faut ache­ter des barres plus souples pour les essayer. Sinon, on sau­ra au moins à quoi s’en tenir.

— Tu crois que ça va mar­cher ?

— Faut essayer.

Peu après, je vis la Hayai repar­tir, dou­ce­ment. Le nez s’enfonçait dans les bosses, les roues avant pla­quées au sol, l’arrière, par réac­tion, glis­sait constam­ment de droite et de gauche. Après deux tours, la voi­ture revint. Asat­suyu en sor­tit et, triom­pha­le­ment, lan­ça son ver­dict :

— Elle sur­vire !

*
* *

Le 11 juin 2021, Asat­suyu put pour la pre­mière fois tes­ter sa mon­ture avec des barres avant plus souples.

Sub­aru avait com­mis cette erreur — du moins sur le plan com­mer­cial — d’utiliser deux Hayai dif­fé­rentes, sur terre ou sur bitume, dont les points d’encrage des barres anti-rou­lis étaient dif­fé­rents.

Celle d’Alice, que pilo­tait ma fille, était une ancienne ver­sion bitume, sur laquelle les barres anti-rou­lis souples de la ver­sion terre ne pou­vaient être mon­tées.

Il fal­lut donc chan­ger tout le train avant de la voi­ture, ce qui explique qu’il ait fal­lu deux semaines pour pou­voir chan­ger une mal­heu­reuse barre anti-rou­lis!

En huit tours d’essais offi­ciels, Asat­suyu esti­ma que sa voi­ture se com­por­tait bien.

De l’extérieur, en tous cas, elle se fau­fi­lait mer­veilleu­se­ment, le train arrière pas­sant à peine en retrait du train avant, comme j’aime.

Elle fit le meilleur temps sur cette minus­cule spé­ciale de trois kilo­mètres où se fai­saient les essais offi­ciels.

Le len­de­main soir, elle était en tête du ral­lye pour une tren­taine de secondes.

Les trois pre­mières spé­ciales du dimanche furent catas­tro­phiques pour Alice et Asat­suyu. Rou­lant en tête, elles balayaient la piste pour les autres, pre­nant tous les cailloux et la pous­sière, tan­dis que leurs sui­veurs avaient une piste déga­gée.

Elle ren­tra au parc, après la boucle, exas­pé­rée.

— On rame. On s’enfonce dans la pous­sière, ça patine et ça n’avance pas.

En trois spé­ciales, son avance avait chu­té à cinq secondes.

— La der­nière boucle, ça ira, c’est la même. Les spé­ciales auront été balayées. Mais la deuxième… Encore trois spé­ciales à ouvrir… On va perdre vingt secondes, dans le meilleur des cas. Je le sens mal ! Dans les trois qu’il res­te­ra, com­ment tu veux rat­tra­per les quinze secondes de retard ?

Je me sou­vins de cette phrase de Yoko, alors qu’en 2010, au RAC ral­lye, nous étions dans la même situa­tion :

— On peut le faire au culot. Soit on conti­nue, et on est sûrs de se faire avoir par Gilles et Her­vé, soit on se démerde pour qu’ils nous ouvrent la route et nous balayent la piste.

— Asat­suyu, dis-je, les départs sont à com­bien ?

— Deux minutes.

— Pointe trois minutes en retard, et ils devront faire par­tir le deuxième devant toi.

— Et on prend trente secondes de péna­li­té.

— Attends. Trente secondes de péna­li­té, ça t’amène à vingt-cinq secondes de retard. C’est ce qu’il t’a pris dans la pre­mière boucle. Si ça tourne pareil, vous finis­sez la seconde boucle à éga­li­té. Si tu conti­nues, vous finis­sez avec vingt secondes de retard.

— A moins que les spé­ciales soient plus propres. Elles sont déga­gées, le vent enlève la pous­sière.

— C’est toi qui vois. Tu te sou­viens du der­nier ral­lye dont on a vu l’arrivée, ta mère et moi ?

— Le RAC ? Les spé­ciales qui res­taient étaient en sous-bois, donc garan­ties pous­sié­reuses et humides.

— Ça avait don­né quoi ?, demande Alice.

— Ils avaient gagné à la fois leur pre­mier RAC et leur deuxième titre pilote.

Asat­suyu et Alice se regar­dèrent un long moment. Alice se déci­da la pre­mière :

— On doit poin­ter à trente-deux. On attend trente-cinq ?

— Tsuyu, repris-je, c’est toi le pilote. Décide-toi. Il est vingt-huit.

— T’en penses quoi ?

— Au RAC, ça avait mar­ché. Mais j’ai pas vu la spé­ciale. C’est à toi de voir si l’avantage de ne pas ouvrir est supé­rieur ou pas à trente secondes.

Elle réflé­chit encore un moment, le front plis­sé, puis :

— Alice ? Trente-cinq.

*
* *

Sou­vent, dans un ral­lye sur terre, les places se décident avant les der­nières spé­ciales. Dans celles-ci, les écarts sont suf­fi­sants pour que les sui­veurs n’essaient plus d’attaquer leur devan­cier. Ils assurent leur place, véri­fiant sur­tout les temps de celui qui se trouve der­rière, au cas où lui juge­rait encore utile d’attaquer.

Ça, c’est l’habitude.

Les trois pre­miers, à l’issue de la deuxième boucle, se trou­vaient grou­pés dans trois dixièmes de seconde, grâce au mic-mac du poin­tage volon­tai­re­ment retar­dé.

Les trois der­nières spé­ciales furent un sprint effré­né entre les deux plus âgés.

L’un finit par arra­cher une roue sur une pierre poin­tue, pour­tant située plus de deux mètres à la corde d’un virage.

L’autre dut lever le pied après que son copi­lote, trop secoué, ait cas­sé ses lunettes — gros han­di­cap pour lire les notes.

Et les filles, par­ties un peu moins vite, qui pen­saient assu­rer leur troi­sième place au pré­texte que c’était déjà un bien beau résul­tat pour leur deuxième ral­lye avec cette voi­ture, héri­tèrent de la vic­toire.

Asat­suyu me fit le plus grand plai­sir du monde, en m’offrant sa coupe, et sur­tout en me pous­sant sur le podium.

Qui ne fut que le pre­mier d’une longue lignée.

(19–21/08/2000)