J’ai vu la cassette de la caméra embarquée pour la première fois presque trois ans plus tard. Non, soyons un peu plus précis : deux ans, huit mois et vingt-deux jours.

C’était le 12 octobre 2013. C’était lors des dix ans de Asatsuyu.

Parce que, malgré tout, les traditions ont la vie dure, Asatsuyu s’était arrangée avec Mona, qui s’occupe d’elle — et de moi — depuis. Et Mona s’était bien entendu laissée avoir, toute heureuse de préparer quelque chose pour sa « petite ».

Asatsuyu avait donc amené là huit de ses camarades, de neuf à onze ans, sous le prétexte que, comme tous les ans à pareille époque, son âge s’exprimait sans s’attarder en mois et en jours.

L’un d’eux lui avait demandé où était sa mère. J’appris plus tard, sous le sceau du secret — qui devait déjà appartenir à Polichinelle depuis longtemps, les enfants sont souvent ainsi —, que celui-ci aimait beaucoup ma fille et, enfant de divorcés, espérait mettre le doigt sur un point commun à utiliser dans l’avenir.

J’étais dans le salon lorsque neuf enfants, Asatsuyu en tête, entrèrent. La première, parfaitement silencieuse, les huit autres se demandant la raison de ce brusque silence — ma fille n’est pas naturellement très encline au calme.

— Fram, me dit-elle, je vais leur montrer la cassette de maman. Tu veux que je t’aide à sortir ?

Je ne sais pourquoi, depuis, « Yoko » est devenue « maman », tandis que je suis resté « Fram ».

D’ordinaire, j’avais peur de voir cette cassette. Néanmoins, ce jour-là, la curiosité fut plus forte. Je voulus faire un signe de dénégation, mais mon cou me sembla pétrifié, me privant de l’énergie nécessaire à remuer la tête. Cependant, Asatsuyu le perçut, car après avoir attendu une seconde elle se tourna sans hésiter vers l’armoire.

Après avoir pris une cassette et l’avoir enfoncée dans le magnétoscope, elle alluma le poste.

Depuis ce jour, à chaque fois que je revois cette cassette, le même malaise m’envahit.

Les deux séquences durent six et huit secondes. Mais ces instants m’ont laissé plus de souvenirs, me paraissent avoir duré plus longtemps que des années.

J’ai beau connaître cette tendance de l’esprit humain à raccourcir ou rallonger à son gré les temps et les distances, cela me semble, dans le cas présent, par trop ralenti.

Cette scène, je l’avais déjà revue cent fois, dans mon sommeil, dans mon éveil.

J’entends à chaque fois la voix de Yoko. Je ne retiens habituellement pas les notes longtemps, mais celle-ci est gravée dans mon cerveau :

— … pour droite bas cinq triple long, cinquante pour gauche à fond corde,…

Yoko avait toujours environ trois secondes, soit une centaine de mètres à vitesse moyenne, d’avance sur moi. Nous avions fait de nombreux essais, et c’était avec cet écart que nous étions le mieux synchronisés. Lorsqu’elle eût fini cette note, nous entrions à peine dans le long droite.

En quatrième, le moteur frôlant les neuf mille tours, juste avant de caler la voiture sur ses appuis pour le virage, je tirai le manche situé à droite du volant. Merveille des boîtes séquentielles, capables de changer un rapport presque instantanément, sans à-coup ni rupture de motricité. Puis l’on s’engagea dans le virage, pied à demi levé pour ne pas prendre de vitesse et risquer de sortir trop vite.

Ce souvenir, d’avoir monté un rapport juste avant le virage, est important pour moi.

Comme tous, je ne regarde jamais mon tableau de bord. J’ai bien assez à faire avec la route.

C’est donc le seul moyen que j’ai pour évaluer ma vitesse.

Je venais juste de rentrer la cinquième, après avoir prix environ neuf mille tours en quatrième. La vitesse de la voiture était donc de l’ordre de cent soixante-dix kilomètres à l’heure.

Soit environ cinquante mètres par seconde.

Le virage était un très long droite, avec un muret à gauche suivi d’un grand trou, et une falaise calcaire de trois mètres à droite, qui cachait la vue au-delà de vingt mètres. La visibilité était donc de moins d’une demi-seconde.

On prétend qu’il faut une seconde pleine à un conducteur pour réagir lorsqu’il voit un obstacle. C’est très exagéré. Ou bien, c’est que j’étais un conducteur exceptionnel ; en tous cas, la télémétrie est formelle : la voiture a parcouru environ dix mètres entre l’instant où le camion apparaît sur la caméra embarquée et celui où je réagis.

Soit un cinquième de seconde.

En fait, ce cinquième de seconde m’a paru interminable.

Ma voiture s’est arrêtée, du moins m’en souviens-je ainsi. Elle s’est arrêtée, me laissant tout loisir pour réfléchir.

Le camion tenait sagement sa droite, mais ma voiture était calée sur ses appuis.

Je vis trois solutions.

La première, le trou de souris à droite. Le bord de la route était séparé de la falaise par un fossé, creusé sans doute pour évacuer le suintement perpétuel des sols calcaires. En passant à cheval sur le fossé, la vitesse aidant, il devait être possible de s’encastrer entre la roche et le camion. L’espace était environ vingt centimètres plus étroit que la voiture. Méthode : sans bouger le pied, braquer à droite en visant le milieu du trou. La voiture étant déjà en appui sur la gauche, les risques de dérapage sont limités. Inconvénient : les deux portières bloquées, comment évacuer ?

La deuxième, la seule qui permette de ralentir : l’arrière du camion. Avec le risque, non négligeable, de s’encastrer profondément sous lui, arrachant le pavillon, et de finir décapités. Car l’on n’a jamais vu quelqu’un, en dix mètres à cent soixante-dix, dégrafer un harnais six points et se coucher dans son baquet. Méthode : sans toucher au volant, sinon peut-être pour rattraper un départ de l’arrière, freiner à mort.

La dernière, enfin, doubler normalement par la gauche. Cette solution, la plus évidente à priori, était pourtant la plus délicate à mettre en oeuvre : la voiture en appui sur la gauche n’était pas prête à partir de ce coté. Il faudrait passer une chicane imprévue, ultra-rapide, en deux brusques changements d’appui, chacun risquant de faire partir la voiture en tête-à-queue. Méthode : accélérer pour limiter les risques de glisse incontrôlable, braquer rapidement, coup sur coup, à gauche pour se déporter, puis à droite pour se faufiler entre le muret et le camion. Avec le risque, si la voiture part dans le premier coup de volant, de taper violemment le muret, et celui, si elle part dans le second, d’aller s’encastrer sous le camion au niveau des réservoirs, le moteur chaud en avant.

Ces réflexions, j’ai eu le temps de les faire, de regarder de tous les cotés pour évaluer nos chances dans chaque cas.

Puis j’ai choisi la gauche.

Yoko, qui venait de lever la tête, hurla :

— A gauche !

Alors que j’avais déjà commencé à braquer.

La voiture se délesta du nez. Je sus aussitôt que j’avais perdu mon pari.

Par acquis de conscience, je braquai quand même rapidement à droite, sans que la voiture ne paraisse s’en soucier.

Pendant des heures, j’avais discuté avec les ingénieurs. Je leur avais dit cent et mille fois que leurs réglages rendaient la voiture trop sous-vireuse. Quelques-uns d’entre eux m’avaient même surnommé le « finlandais », tant il est vrai que les pilotes nordiques aiment les voitures survireuses.

J’avais même pu, une fois, faire régler la voiture selon mes désirs. Je me sentais alors beaucoup mieux, jouant avec le véhicule, le jetant de courbe en courbe bien mieux qu’avec leurs réglages standards.

Mais, au prétexte qu’alors, pour un gain de moins d’un dixième de seconde au kilomètre, elle bouffait des pneus, on m’imposa les réglages normaux. Et sous-vireurs. Et la suspension avant dure en détente qui favorisait le délestage du nez.

Lorsque je braquai à droite, la voiture, mollement, sembla me demander si j’étais bien sûr de lui demander ça. Elle commença tout doucement à se redresser, mais n’eut pas le temps de finir.

A nouveau, le temps s’est ralenti, puis je vis le capot monter à la verticale au-dessus de nous, les longerons se tordre, puis le béton du muret s’effriter.

Ces murets sont prévus pour arrêter une voiture lancée à quarante kilomètres à l’heure à la descente. Pas à cent soixante-dix à la montée.

Le béton finit de se craqueler, puis, brusquement, le muret explosa. Je vis les pierres, comme dans un ballet, se soulever, s’écarter de part et d’autre de la voiture.

Puis ce fut la chute, interminable. Puis la voiture s’écrasa sur le nez, légèrement plus à droite, pliant tellement que je vis le pédalier remonter vers mes genoux, tandis que mon harnais me sciait les épaules et que ma tête, projetée en avant par le poids du casque, tirait sur mes cervicales.

La voiture rebondit étonnamment haut, fit une boucle complète pour retomber à nouveau sur le nez, puis basculer sur le toit et s’y arrêter.

Je me souviens, surtout, de l’odeur d’essence qui se répandit alors, suivie presque aussitôt d’une forte chaleur. Puis je vis quelques flammes traverser le tableau de bord, puis je me sentis défaillir.

Au réveil, j’étais couché dans une chambre blanche, un bip-bip régulier à coté de moi, que j’identifiai au rythme — environ quarante bip à la minute — comme répliquant mon coeur.

La cassette ne montre rien de cela. Tout ce que je viens de raconter tient en deux séquences de six et huit secondes.

La première, c’est la caméra embarquée.

On entend parfaitement la note de Yoko, que j’ai déjà rapportée, puis l’on voit apparaître le camion. Aussitôt, l’on voit mes mains braquer à gauche, puis à droite, deux ou trois pierres sauter du mur, puis la chute. Elle paraît longue — plus de trois secondes —, mais ce n’est rien par rapport au siècle qu’elle dure dans mon souvenir. Puis la voiture s’écrase sur le nez, brusque saut de l’image, la caméra a rendu l’âme.

La deuxième, c’est un cameraman amateur, spectateur du rallye, qui, n’en croyant pas ses yeux de voir un camion sur une spéciale de championnat du monde, le filma. On voit bien arriver la 207 WRC, qui sans la moindre hésitation — je répète que j’ai pris le temps de réfléchir à la situation un long moment — tire sur la gauche de la route, traverse le mur presque sans ralentir. Puis, cavalcade du cameraman qui traverse la route et reprend son film par-dessus le muret. On retrouve la voiture sur le toit, trois mètres environ au-dessus du sol — à cette distance, il est difficile de voir. Elle termine une boucle pour s’écraser sur le nez. Presque aussitôt, le feu apparaît. Fin de la seconde séquence.

Puis vint la troisième, dont je n’avais jamais même entendu parler. C’est la suite de la seconde. Le cameraman a arrêté sa prise de vue le temps d’enjamber le muret et de descendre de dix mètres pour trouver un poste dégagé d’arbres d’où l’image serait meilleure. Puis il a repris son enregistrement.

La voiture, toujours sur le toit, brûle toujours. Puis, après quelques secondes, on voit la lunette arrière éclater. Puis un corps inanimé, vêtu d’une combinaison ignifuge et d’un casque, est poussé dehors. Il est suivi d’un second, qui sort en rampant, puis prend le premier dans ses bras. Celui qui marche boîte étrangement bas, jusqu’à ce que l’on voit pourquoi.

La jambe droite est cassée au milieu du mollet. Le muscle, portant le pied à son bout, traîne misérablement derrière. La personne prend appui sur le bout toujours relié au genou de son tibia, qui dépasse de trois bons centimètres de la combinaison.

Puis, après une dizaine de mètres parcourue ainsi, sur le tibia, portant l’autre, il s’écroule.

Je n’ai aucun souvenir de ce morceau. Je ne savais pas comment j’étais sorti de la voiture, ni comment, après la violence de l’incendie, le corps de Yoko avait été récupéré quasiment intact. Pourtant, c’est moi qui marche, la portant comme je peux, marchant sur ce bout de tibia cassé. Mais, alors que le reste est parfaitement marqué, clair dans ma mémoire, rien, pas le moindre souvenir d’être sorti de la voiture.

— Voilà où est ma mère, dit Yoko en montrant aux autres le sol, dehors, et une grosse pierre taillée qui dépasse du sol.

Les gosses se retournent, à la fois surpris et mal à l’aise. Non pas d’apprendre que leur camarade est orpheline, mais de réaliser qu’ils ont posé une question dont ils connaissaient la réponse.

Quoi, ce bout d’homme grabataire, cloué au fauteuil, qui paraît cinquante ans mais dont Yoko leur a dit qu’il avait en fait trente-deux ans, c’est Fram Neeck, champion du monde des rallyes 2009 et 2010 ?

Et, surtout, ils s’en veulent de ne pas avoir fait le rapprochement : combien y a-t-il, dans la région, de filles métisses de japonais, nommées Neeck, de dix ans ?

Dans une région aussi chauvine, il doit y avoir au maximum six ou sept filles mélangées d’asiatique et d’européen, dont peut-être deux on l’âge voulu… Quand au nom, il est, c’est le moins que l’on puisse dire, rare dans la région.

Le silence doit être trop lourd pour lui, car l’un des enfants attaque, me montrant du doigt autant que mon fauteuil :

— Et lui, il…, enfin, il marche plus ?

— Non.

— Pourquoi ? Il marchait, sur la bande…

Là, me dis-je, il est mal parti pour s’attirer les faveurs d’Asatsuyu. Elle a horreur de parler de sa famille.

Après avoir appris simultanément le japonais avec ma belle-famille, le français avec mes proches, l’anglais avec les visiteurs, après avoir vu défiler quantité de journalistes dont certains, britanniques, n’avaient même pas imaginé qu’il soit possible qu’elle comprenne les questions que l’on nous posait, après être venue pendant des années sur les rallyes, d’abord en championnat de France terre, puis en mondial, après avoir elle-même fait, trois mois durant, du karting à haute dose, après avoir vécu par et pour le sport auto, sa famille avait brusquement éclaté. Plus personne, presque du jour au lendemain, pour parler chez elle une autre langue que le français, plus un journaliste de passage, plus d’ingénieurs de l’écurie, plus d’amis pilotes ou mécanos, plus de bruit de moteur, plus de course, plus de mère et un demi-père cloué dans une chaise roulante, dépourvu même du moindre moteur électrique.

Pour s’occuper d’elle, Mona, voisine et amie, qui passe plus de temps avec elle que nous ne l’avons jamais fait, qui lui fait découvrir un monde plein d’odeurs, de mousses, d’eau, d’arbres et non plus de pistons et d’amortisseurs. Mona, qui a encore les jambes nécessaires pour courir avec elle la montagne, l’accompagner à vélo ou à pied, l’emmener au collège — après avoir sauté son CP, Asatsuyu est dès cette année en sixième — à quarante kilomètres, et la ramener tous les soirs car la « petite » s’inquiète trop pour laisser son pauvre père seul, même pour une seule nuit. Mona, qui se venge à travers elle des ses propres difficultés scolaires, l’aide autant que possible à apprendre, elle qui avait un an de retard avant d’arriver au collège et qui a toujours été considérée comme l’exemple typique du cancre.

— Demande-lui, réplique-t-elle sèchement.

Le gosse s’avance un peu vers moi, sans trop savoir s’il doit me regarder, ou regarder mon fauteuil, ou regarder mes jambes, maigres à faire peur, la droite couverte de cicatrices après avoir rencontré la boîte de vitesses. Il hésite, se tortille d’un pied sur l’autre, ne sait pas s’il doit oser, comment on doit parler à un handicapé…

Il paraît infiniment soulagé lorsque je prends la parole :

— Tu as vu le choc. J’ai le casque qui a tapé sur l’appuie-tête dans le looping après le premier crash. Mon cerveau a heurté le crâne et une petite hémorragie s’est déclenchée. J’ai failli en mourir dans l’hélicoptère, et il m’a fallu plusieurs jours pour sortir du coma. D’après les médecins, il n’y a pas de lésion apparente, mais il semble que cette petite hémorragie ait détruit la partie de mon cerveau qui commandait les jambes.

Il hésite à nouveau. Une question lui brûle les lèvres. Il est a nouveau soulagé lorsqu’un autre la pose, beaucoup plus direct :

— Et tu remarcheras jamais ?

Je remarque avec plaisir le tutoiement. Ça me rappelle le temps du rallye. A quelques rares exceptions près, je n’ai jamais vu un rallyman, ou un mécano, voussoyer un autre. Je souris, puis :

— Tu sais, le cerveau, c’est tel b… Enfin, on n’en connaît toujours pas grand-chose. Si tu prends les amnésiques, il y en a qui sont définitivement privés de mémoire, d’autres qui oublient les événements avant un moment précis, d’autres enfin qui, après un temps, sans que l’on comprenne pourquoi, récupèrent une mémoire intacte.

— Les docteurs, ils en disent quoi ?

— Qu’ils en savent à peu près autant qu’à l’époque où ils invoquaient une volonté divine…

— Tomare !, s’exclame Asatsuyu, que la discussion commence à lasser.

Je pousse sur les roues et sors dans le jardin.

*
* *

Mona, gênée :

— Fram, Asatsuyu m’a demandé de l’emmener sur le rallye avec moi…

11 janvier 2020. Asatsuyu est une jolie brune à la peau cuivrée de seize ans.

— Et alors ?

— Je lui ai dit de te demander. Elle l’a fait ?

— Tu te doutes que non. Sinon, tu ne serais pas là, non ?

— Tu en penses quoi ?

— Elle est majeure, je crois ? Elle fait ce qu’elle veut.

— Bon, alors on y va ?

— Vous faites comme vous voulez.

— Tu viens ?

— Non. A ce soir.

— Tu as de la bouffe dans le frigo, j’ai mis du pâté dans l’armoire basse, pour que tu puisses l’atteindre.

— Grazie mille. T’inquiète pas, je me débrouillerai.

Comme elle s’en va, je la rappelle :

— Si elle veut conduire, tu lui laisses le volant, d’accord ? Je crois pas que tu l’aies faite rouler sur neige…

— D’accord. Il faut qu’elle apprenne, c’est ça ?

— C’est ça. A ce soir.

Elle part.

Le soir, Asatsuyu ne dira pas un mot du rallye. Le Monte-Carlo. Elles ont été voir la même spéciale, celle où, il y neuf ans, Yoko est morte.

Mais je vois cette étincelle dans ses yeux. La même qu’elle avait lorsque, petite, elle faisait de l’il à son père, à l’époque en passe d’être champion du monde, pour pouvoir monter avec lui durant les essais :

— Tu veux bien m’emmener avec toi ?

La même qu’elle avait, avant que je ne sois cloué dans un fauteuil, lorsqu’elle s’apprêtait à monter dans son petit kart pour « montrer aux garçons comment on pilote ».

*
* *

Cette fois-ci, c’est Asatsuyu qui est gênée, et se tient devant moi comme Mona cinq mois auparavant.

— Fram, Mona m’a jetée…

— Ça va pas durer. Qu’est-ce que tu lui as fait ?

Comme elle ne répond pas, j’insiste. Et :

— Je lui ai demandé de me signer une autorisation… Elle m’a dit qu’elle ne pouvait pas sans ta signature.

— Pour quoi faire ? Elle est tutrice, non ?

— C’est ce que je lui ai dit, mais elle a dit que tu étais le père…

— C’est à quel sujet ?

— J’ai une copine qui a acheté… Une vieille 207 rallye… On voudrait faire le Terres du Diois… Mais comme j’ai moins de dix-huit ans, il me faut ta signature.

 » Si tu refuses, je comprendrai, continue-t-elle. Mais… Tu te souviens comme j’aimais le kart ?

— Qui piloterait ?

— Ben… Moi. En fait…

— Vous avez déjà fait des essais et tu as été plus rapide qu’elle ?

Elle fait une moue affirmative, pas le moins du monde étonnée que j’aie deviné la situation.

Je prends une grande inspiration.

— Tu ne t’en souviens peut-être pas mais, lorsque tu avais six ans, tu nous as demandé un kart.

— Oui.

— Yoko et moi en avions discuté un moment. Non pas pour le kart, on savait déjà à quoi s’en tenir, mais au cas où tu nous aurais demandé à faire autre chose. Tu te souviens de ce que l’on avait décidé ?

— Non, ment-elle. Je dis qu’elle ment car, à voir ses yeux, je sais qu’elle sait déjà ma réponse.

— On avait décidé de t’aider autant que l’on pourrait, et de t’orienter vers des disciplines moins risquées. Si tu m’avais demandé l’autorisation de faire de la Nascar, par exemple, ou les cinq cents miles d’Indy, j’aurais refusé. Pour du rallye terre… Je signe où ?

Je ne sais si je l’ai dit, mais Asatsuyu a gardé de sa mère un sens de la réserve interdisant les excès de joie comme de larmes. Il est très rare qu’elle se laisse aller à exprimer violemment un sentiment. Elle dit toujours ce qu’elle pense, mais sans excès de voix ni d’humeur.

Pourtant, elle m’embrasse si fort que je me trouve presque debout, tiré hors de mon fauteuil, bien que plus grand d’elle d’une quinzaine de centimètres. Elle en pleure de joie, appuyée sur mon épaule, elle-même appuyée sur le bras de ma fille, ce qui ne peut se traduire que par une chute.

Lorsque je me retrouve assis de nouveau sur mon fauteuil, ma fille mi couchée mi assise sur mes genoux, je revois cette scène, quasiment la même, lorsque, déboulant dans le salon, Asatsuyu avait trébuché en se prenant les pieds dans le ponton de son kart, que nous avions placé en bas de l’escalier pour être certains qu’elle le verrait.

Elle s’était de même jetée sur nous, qui étions dans le canapé, nous prenant dans ses petits bras avec des larmes de joie.

Nous ignorions alors que, huit mois plus tard, par une neigeuse journée de février, ce seraient d’autres larmes qui inonderaient les yeux de ma fille, qui marcherait à ma hauteur, à coté de mon fauteuil flambant neuf.

Nous ignorions encore plus que Yoko ne serait pas là pour voir cette scène se répéter, Asatsuyu faisant tout juste quelques centimètres et quelques kilos de plus, mais restant cette petite fille qui rêvait de voitures.

*
* *

Asatsuyu ne parlait pas de rallyes à la maison. Je savais, par Mona, toujours tenue au courant, qu’une Subaru Hayai WRC avait remplacé la 207 groupe N, après quelques jolies victoires en classe 2. Je savais aussi que Asatsuyu se concentrait sur le rallye sur terres et qu’elle avait trouvé un budget pour faire le championnat de France au complet. Je savais enfin qu’elle avait réalisé une fort jolie seizième place au rallye terres de Langres.

Le rallye des Terres du Diois, à domicile, se rapprochait.

Les essais se faisaient donc dans la région.

Un soir, deux semaines environ avant le rallye, ma fille avait invité sa copilote, Alice. Celle-ci, cela peut paraître étonnant lorsque l’on sait qu’elle copilotait Asatsuyu depuis un an, ne m’avait jamais vu. Et ignorait la règle, imposée par ma fille elle-même, interdisant que l’on me parle de voitures.

Au milieu du repas, après un silence durant lequel chacun avait suivi ses propres pensées, elle apostropha Asatsuyu :

— Va quand même falloir trouver une solution. On a beau faire, elle sous-vire toujours autant. J’ai pas le volant, mais je le sens quand même !

Je vis instantanément les baguettes de ma fille s’arrêter à mi-chemin de son bol et de sa bouche. Elle resta ainsi, figée, jusqu’à ce que ses pâtes quittent leur équilibre précaire pour en trouver un plus stable sur son kimono. Elle se leva brusquement avec un cri.

— Va te changer, lui conseillé-je. Lorsqu’elle fut partie, Alice reprit :

— Qu’est-ce qu’elle a ?

— Personne n’a parlé de rallye ici depuis janvier 2011, lui répondis-je.

— Mais, elle doit bien avoir ta signature pour courir, elle a moins de dix-huit ans.

— D’accord, il y a eu une exception il y a un an. Quand elle m’a demandé.

— C’est toi qui ne veut pas qu’on en parle ?

— Au début, c’était moi. Maintenant, je crois qu’Asatsuyu a un peu peur d’en parler avec moi. Elle n’aime pas que l’on parle de mon fauteuil, et encore moins de sa mère.

— J’avais remarqué… J’avais neuf ans quand tu as eu ton accident… Je m’en souviens encore. Dans ma famille, on était très orienté vers la course… Tu connais mon père, je crois.

— Honnêtement, je n’en sais rien, Asatsuyu ne m’a pas dit ton nom et cache soigneusement tous les journaux qui parlent de rallye.

— Rebuffoi. Mon père, Benoît Rebuffoi.

— Ah oui, le casse-cou… Le seul type au monde qui casse des 106 plus vite que Peugeot n’en fabrique… Effectivement, on a pas mal tourné ensemble… C’est son père qui préparait mes voitures jusqu’à ce que j’arrive en usine.

— J’arrive toujours pas à comprendre la réputation de casseur que vous lui avez faite dans le milieu…

— Oh, c’est simple, l’année où il a eu le volant Peugeot, il a plié deux 106 S16 en deux rallyes. Et la deuxième, il a perdu sa copilote, elle lui disait depuis le début qu’il surpilotait et une fois au trou, elle l’a plaqué…

— D’accord, mais après, il s’est calmé…

— Une réputation, ça se fait souvent sur un simple passe. Moi, j’avais une réputation de pilote très gueulard, mais en fait je n’ai engueulé vraiment un gars qu’une fois… Comme il était champion en titre et que je l’attaquais sur son pilotage pas très sportif, ça m’est resté. Benoît, une fois qu’il a appris à écouter ses navigatrices, il a commencé à rester sur la route et à faire des résultats, mais la répute était là.

Asatsuyu revint, après avoir changé de kimono. Je ne sais pas pourquoi exactement, mais Asatsuyu a toujours été plus japonaise que sa mère. Il est extrêmement rare qu’elle mette dans le privé des vêtement européens, elle n’utilise de fourchette qu’à titre exceptionnel…

— C’est quoi, le problème avec ta voiture ?, demandai-je à Asatsuyu.

Elle resta interdite, puis répondit :

— Elle sous-vire trop.

— Il n’y a qu’un cas où une voiture ne sous-vire pas trop, c’est lorsqu’elle est franchement survireuse.

— Pas tant que ça. Une voiture qui survire, ça peut gêner dans les longues courbes.

— Si ma 207 avait était plus survireuse…

— Et bien ? Maman serait encore vivante ? C’est ce que tu veux dire ?

— Peut-être pas… Je sais pas… Enfin, du survirage, on peut s’arranger avec. Du sous-virage, pas moyen, la voiture tire droit, refuse de tourner, déleste et part au trou toute seule.

— Tu veux peut-être faire la mise au point pour moi ?

Je n’aurais pas dû parler de l’accident, elle est sur les dents.

— Vous avez des essais demain ?

— A ton avis ? Pourquoi j’aurais demandé à ma copilote de passer la nuit ici sinon ?

— Alors, j’irai avec vous.

*
* *

Asatsuyu n’est pas chaude pour m’emmener. J’ai l’impression qu’elle s’est engueulée avec sa copilote hier soir, après que j’aie rejoint Morphée. Elle n’a rien dit en m’aidant à monter à bord, non plus qu’en pliant mon fauteuil ou en s’installant à mon coté, au volant.

Alice non plus n’a rien dit.

Notre arrivée sur la spéciale d’essais a jeté un silence terrible sur le secteur. Les mécanos étaient les mêmes qui, dix ans auparavant, préparaient les voitures, celle de Benoît comme la mienne.

Ils regardèrent, interdits, Asatsuyu déplier mon fauteuil, puis m’aider à m’installer dedans.

Je fus surpris, surtout, de la première parole qui me fut adressée. Un « excusez-moi » qui, au voussoiement, ajoutait un air piteux qui eut le don de me mettre hors de moi.

— Bon, coupa Asatsuyu, on y va ? On a des essais à faire, non ?

Chacun sauta sur le prétexte. La voiture fut amenée, tandis que les filles s’équipaient. J’avançai un peu sur la spéciale, pour me placer à la force des bras sur un promontoire d’où l’on voyait presque tout le parcours.

Puis la voiture partit.

Un passage lent pour noter, puis un passage rapide. Très axée sur le rallye sur terres — où les reconnaissances sont limitées —, ma fille ne fit pas un deuxième passage pour vérifier les notes.

Revenue à son point de départ, elle lâcha son verdict :

— Toujours sous-vireuse.

Les mécaniciens firent quelques réglages, puis la voiture repartit. Puis revint.

— Idem.

Asatsuyu commençait à s’énerver. Je n’aimais pas ça. Lorsque je m’énervais, Yoko avait une manière bien à elle de s’accommoder de mon caractère. Selon le cas, elle m’attaquait de front et je ne lui résistais pas longtemps, me calmais et tout allait bien, ou elle biaisait gentiment plus ou moins dans mon sens pour m’amener à ce point d’ébullition où l’on se défoule sur le volant en faisant péter les chronos, où l’on se retrouve porté par la rogne, où l’on attaque tous les virages vingt kilomètres à l’heure trop vite dans un tel état que l’on en sort parfaitement en ligne et encore plus vite.

Un copilote qui connaît très bien son pilote est un atout non négligeable dans le cadre d’un championnat. Jamais Yoko n’a fait le mauvais choix, ne m’a fait dépasser les limites un jour où il ne fallait pas. Jamais elle ne m’a mal annoncé une note, et parfois même elle les corrigeait avant que je lui dise avec une finesse qui me laissait pantois.

Asatsuyu et Alice ne se connaissaient pas depuis assez longtemps. Sans quoi, la seconde aurait senti que la première s’énervait dans le mauvais sens.

Lors de leur cinquième boucle d’essais, bien que braquée à fond, la voiture tira droit.

Je la vis disparaître dans un nuage de fumée, basculer dans un trou qui, d’où j’étais, à cent mètres environ, n’avait pas de fond.

Lorsque j’arrivai au bord du trou, Alice remontait du fond du trou, s’accrochant aux herbes, arrivant par je ne sais quel artifice à, simultanément, escalader le talus, dégrafer son casque, respirer et engueuler Asatsuyu.

Elles étaient intactes. J’étais essoufflé, mais heureux de les voir entières. La Hayai était sur le toit.

— Maintenant, c’est une « Aïe-aïe », ironisa un mécano descendu à mi-pente, qui s’attira aussitôt un regard noir de ma fille.

Elle arriva au bord du trou, puis me vit, hilare.

— Ca t’amuse, son humour à la con?

— Oui, répondis-je impitoyablement. Tu as dix-huit ans, Tsuyu. Il est peut-être temps que tu apprennes à maîtriser tes colères. Tu fais de la tôle, très bien. Si ça peut te pousser à te maîtriser un peu mieux, c’est bon à prendre.

Les mécanos qui avaient accouru, brusquement, applaudirent. Evidemment, dans la mesure où c’étaient eux qui devraient réparer la voiture, ils ne pouvaient qu’apprécier?

Ils retrouvaient aussi le Fram qu’ils avaient connu, celui qui avait mis K.O. le champion de France d’Autocross 2004 en lui envoyant à la face une simple volée de mots, celui qui avait parfois poussé des gueulantes impressionnantes lorsque l’organisation des rallyes était en-dessous de tout, celui qui pouvait passer deux heures à tenter de convaincre un ingénieur borné qu’un pilote en savait forcément plus que lui sur le comportement d’une voiture.

Enfin, les mécanos se remirent à me tutoyer, ils me tapèrent dans le dos comme si j’avais moi-même fait un écart dans le fossé — un écart qui avait duré neuf ans. Enfin, je les retrouvai.

Puis ils sortirent la voiture du trou, la ramenèrent, et les essais reprirent.

Avec, à chaque fois, le même verdict :

— Elle sous-vire.

Au bout d’un moment, n’y tenant plus, je dis à Asatsuyu :

— Tu veux bien m’emmener avec toi ?

Elle sourit, puis :

— D’habitude, c’est moi qui te demandais ça.

Les mécanos sourirent avec elle car, tous, ils avaient reconnu sa phrase. Toujours la même, toujours en français — elle parlait indifféremment, je l’ai dit, français, anglais ou japonais.

— D’habitude, je te laissais monter, lui répondis-je, et elle fit signe à Alice de me laisser la place.

Une fois sanglé, le casque d’un autre pilote sur la tête — Alice avait vraiment une trop petite tête pour moi —, je fis signe à ma fille que j’étais prêt. Puis, comme elle le faisait elle-même, je commençais un décompte, de ma main gauche, ouvrant deux fois rapidement la main. Cinq secondes plus tard, j’ouvrai la main à nouveau, puis repliai le pouce, le dépliai en rangeant auriculaire et annulaire, puis pliai à nouveau le pouce, le majeur, et enfin l’index.

Asatsuyu se prêta au jeu, partit en trombe lorsque je retirai la main, montant haut les rapports en faisant patiner les roues, comme je le faisais.

Mais, contrairement à elle à l’époque (quoique, qui sait exactement de quoi elle se rendait compte?), je faisais attention à tout. J’écoutais soigneusement.

Une fois identifiées les différences dues à la voiture, aux régimes plus élevés atteints par les derniers moteurs, je me mis en demeure de cerner le comportement de la voiture.

C’est beaucoup plus délicat lorsque l’on ne tient pas le volant, mais il était clair qu’elle sous-virait. Le train avant suivait lentement les mouvements du volant, et Tsuyu devait maintenir une accélération constante pour tenter d’équilibrer la voiture.

Après avoir fait mon tour, Asatsuyu me lança :

— Ii desu ka ?

Phrase qui, traditionnellement, signifiait à ma fille que son tour de manège était fini. Toujours la même phrase, toujours en japonais : « c’est bien ? »

Mais, au lieu de faire « hai » et de descendre, en faisant mine de bouder, mais sans tenter de négocier un tour supplémentaire, je sortis de la voiture, m’accrochant au toit, et m’adressai aux mécanos :

— Elle sous-vire. C’est pas les pneus, je ne pense pas que ce soit l’équilibre. Est-ce que vous avez des choix de barres anti-roulis différentes ?

— On a deux barres plus dures, mais on les a déjà essayées.

— Pas de plus souple ?

Ils se regardèrent, puis :

— Non. Ni pour l’avant, ni pour l’arrière. Elle est montée aussi souple que possible.

— Alors, dévissez la barre avant.

Il y eut un jeune, qui apparemment dirigeait l’équipe des mécanos, qui me dit :

— Vous avez vu ça dans quel film ?

— Écoute, lui dit un mécano plus âgé, t’es un peu jeune pour t’en souvenir, mais ce type a été champion du monde des rallyes deux fois. Question mise au point, il s’y connaît. Il a fait celle de la 207 WRC de A à Z. La dernière fois où on ne l’a pas écouté…

Il s’interrompit, puis s’approcha pour murmurer quelque chose à son collègue, qui hocha la tête.

L’autre voulut répliquer quelque chose, mais il se tut lorsqu’il vit l’équipe technique déjà sous la voiture en train de dévisser la barre. Il s’en retourna en grommelant quelque chose.

Asatsuyu me regarda.

— Fais gaffe, tu auras une voiture qui prendra beaucoup de gîte et qui sera sûrement beaucoup trop souple en amortissement. Mais ça te permettra de voir si c’est la bonne voie. Si elle survire après ça, et le contraire m’étonnerait, vous saurez qu’il faut acheter des barres plus souples pour les essayer. Sinon, on saura au moins à quoi s’en tenir.

— Tu crois que ça va marcher ?

— Faut essayer.

Peu après, je vis la Hayai repartir, doucement. Le nez s’enfonçait dans les bosses, les roues avant plaquées au sol, l’arrière, par réaction, glissait constamment de droite et de gauche. Après deux tours, la voiture revint. Asatsuyu en sortit et, triomphalement, lança son verdict :

— Elle survire !

*
* *

Le 11 juin 2021, Asatsuyu put pour la première fois tester sa monture avec des barres avant plus souples.

Subaru avait commis cette erreur — du moins sur le plan commercial — d’utiliser deux Hayai différentes, sur terre ou sur bitume, dont les points d’encrage des barres anti-roulis étaient différents.

Celle d’Alice, que pilotait ma fille, était une ancienne version bitume, sur laquelle les barres anti-roulis souples de la version terre ne pouvaient être montées.

Il fallut donc changer tout le train avant de la voiture, ce qui explique qu’il ait fallu deux semaines pour pouvoir changer une malheureuse barre anti-roulis!

En huit tours d’essais officiels, Asatsuyu estima que sa voiture se comportait bien.

De l’extérieur, en tous cas, elle se faufilait merveilleusement, le train arrière passant à peine en retrait du train avant, comme j’aime.

Elle fit le meilleur temps sur cette minuscule spéciale de trois kilomètres où se faisaient les essais officiels.

Le lendemain soir, elle était en tête du rallye pour une trentaine de secondes.

Les trois premières spéciales du dimanche furent catastrophiques pour Alice et Asatsuyu. Roulant en tête, elles balayaient la piste pour les autres, prenant tous les cailloux et la poussière, tandis que leurs suiveurs avaient une piste dégagée.

Elle rentra au parc, après la boucle, exaspérée.

— On rame. On s’enfonce dans la poussière, ça patine et ça n’avance pas.

En trois spéciales, son avance avait chuté à cinq secondes.

— La dernière boucle, ça ira, c’est la même. Les spéciales auront été balayées. Mais la deuxième… Encore trois spéciales à ouvrir… On va perdre vingt secondes, dans le meilleur des cas. Je le sens mal ! Dans les trois qu’il restera, comment tu veux rattraper les quinze secondes de retard ?

Je me souvins de cette phrase de Yoko, alors qu’en 2010, au RAC rallye, nous étions dans la même situation :

— On peut le faire au culot. Soit on continue, et on est sûrs de se faire avoir par Gilles et Hervé, soit on se démerde pour qu’ils nous ouvrent la route et nous balayent la piste.

— Asatsuyu, dis-je, les départs sont à combien ?

— Deux minutes.

— Pointe trois minutes en retard, et ils devront faire partir le deuxième devant toi.

— Et on prend trente secondes de pénalité.

— Attends. Trente secondes de pénalité, ça t’amène à vingt-cinq secondes de retard. C’est ce qu’il t’a pris dans la première boucle. Si ça tourne pareil, vous finissez la seconde boucle à égalité. Si tu continues, vous finissez avec vingt secondes de retard.

— A moins que les spéciales soient plus propres. Elles sont dégagées, le vent enlève la poussière.

— C’est toi qui vois. Tu te souviens du dernier rallye dont on a vu l’arrivée, ta mère et moi ?

— Le RAC ? Les spéciales qui restaient étaient en sous-bois, donc garanties poussiéreuses et humides.

— Ça avait donné quoi ?, demande Alice.

— Ils avaient gagné à la fois leur premier RAC et leur deuxième titre pilote.

Asatsuyu et Alice se regardèrent un long moment. Alice se décida la première :

— On doit pointer à trente-deux. On attend trente-cinq ?

— Tsuyu, repris-je, c’est toi le pilote. Décide-toi. Il est vingt-huit.

— T’en penses quoi ?

— Au RAC, ça avait marché. Mais j’ai pas vu la spéciale. C’est à toi de voir si l’avantage de ne pas ouvrir est supérieur ou pas à trente secondes.

Elle réfléchit encore un moment, le front plissé, puis :

— Alice ? Trente-cinq.

*
* *

Souvent, dans un rallye sur terre, les places se décident avant les dernières spéciales. Dans celles-ci, les écarts sont suffisants pour que les suiveurs n’essaient plus d’attaquer leur devancier. Ils assurent leur place, vérifiant surtout les temps de celui qui se trouve derrière, au cas où lui jugerait encore utile d’attaquer.

Ça, c’est l’habitude.

Les trois premiers, à l’issue de la deuxième boucle, se trouvaient groupés dans trois dixièmes de seconde, grâce au mic-mac du pointage volontairement retardé.

Les trois dernières spéciales furent un sprint effréné entre les deux plus âgés.

L’un finit par arracher une roue sur une pierre pointue, pourtant située plus de deux mètres à la corde d’un virage.

L’autre dut lever le pied après que son copilote, trop secoué, ait cassé ses lunettes — gros handicap pour lire les notes.

Et les filles, parties un peu moins vite, qui pensaient assurer leur troisième place au prétexte que c’était déjà un bien beau résultat pour leur deuxième rallye avec cette voiture, héritèrent de la victoire.

Asatsuyu me fit le plus grand plaisir du monde, en m’offrant sa coupe, et surtout en me poussant sur le podium.

Qui ne fut que le premier d’une longue lignée.

(19-21/08/2000)