Pré­cé­dent Intro­duc­tion Sui­vant

Il nous fal­lut cinq heures pour atteindre les grottes. Nous étions mon­tés, au rythme de Gilles Serf — il était lar­ge­ment le moins bon mar­cheur du groupe — jusqu’au vil­lage de Per­mon. Il nous avait fal­lu près de deux heures. Mona, ner­veuse, avait du mal à attendre. Elle ne disait rien, mais sa façon de prendre vingt mètres d’avance pour se lais­ser rejoindre ne lais­sait pas de doute : pour elle, le rythme aurait pu être net­te­ment plus éle­vé.

Sur la piste, au-des­sus de Per­mon, qui par­tait vers la ferme Sou­bey­rand, on s’arrêta un moment. Cer­tains com­men­çaient à se sen­tir le souffle court.

En regar­dant vers le bas, on voyait le Rude­val — le ruis­seau — de sa source, au fin fond de Bas­tide, jusqu’à sa sor­tie du val­lon — que l’on appe­lait aus­si Rude­val. Il s’écoulait d’est en ouest entre deux barres mon­ta­gneuses, et nais­sait d’une troi­sième. La barre nord fai­sait la limite entre la val­lée de Chasles-en-Dagais et le Rude­val. Elle culmi­nait au Veillard, à mille six cent dix mètres d’altitude. Au sud, la mon­tagne de Paillé domi­nait Barin et Furet. Elle débu­tait une petite barre qui s’arrêtait à l’ouest pour lais­ser pas­ser le ruis­seau Rude­val et qui, à l’est, se fon­dait dans la prin­ci­pale chaîne du sec­teur. Celle-ci com­men­çait loin au nord, et se ter­mi­nait loin au sud ; elle déli­mi­tait le dépar­te­ment. Du nord au sud, elle com­por­tait, sur la com­mune de Per­mon, Char­vest ; sur Bas­tide, Lazest ; sur Barin, Sapiau. Au sud de Sapiau se trou­vait le col du Cibrot, puis Rablet, le Rateau et le Duc. Lazest était la seule mon­tagne à dépas­ser deux mille mètres.

Trois mon­tagnes, dans le Rude­val, pos­sé­daient des grottes suf­fi­sam­ment vastes pour abri­ter quelqu’un. Celles du Veillard se trou­vaient vers mille trois cents mètres d’altitude, à peine au-des­sus d’une piste fores­tière qui ren­dait leur accès facile. Celles de Lazest étaient les plus hautes, et éga­le­ment les plus vastes. Là aus­si, une piste fores­tière pas­sait en alti­tude mais les grottes se situaient plus haut, dif­fi­ciles à trou­ver. Enfin, sur Char­vest, à l’écart de toutes les pistes, de tous les che­mins, on trou­vait des grottes de dimen­sions moindres, mais très pro­fon­dé­ment enra­ci­nées dans la mon­tagne. Cer­taines salles étaient enfouies à plus de cent mètres de la bouche, et les boyaux for­maient un réseau com­plexe. Et, pour atteindre les bouches, il fal­lait mar­cher long­temps. Le che­min car­ros­sable le plus proche menait à la ferme Sou­bey­ran, à plus d’un kilo­mètre.

On dis­cu­ta quelques minutes. Les grottes de Char­vest était les plus sûres, mais aus­si les plus loin­taines. Nous crai­gnions l’arrivée rapide de mili­taires, qui avaient des fusils à récu­pé­rer et une éva­dée à retrou­ver.

Fina­le­ment, on se déci­da pour Lazest. On repar­tit donc au sud, tout en mon­tant, sur une piste fores­tière, puis un sen­tier de grande ran­don­née. Nous mar­chions en silence. Mona tirait le groupe et, comme elle était de loin la meilleure mar­cheuse, elle s’éloignait peu à peu. La trace mon­tait à tra­vers la mon­tagne, tour­nant et tour­nant encore.

La par­tie haute de Lazest était cou­verte de bois. La limite de la forêt était bru­tale. D’un coup, nous pas­sâmes d’un sen­tier à ciel ouvert, large et déga­gé, au même sen­tier, étroit, sla­lo­mant entre les arbres, dans la pénombre.

Lorsque nous arri­vâmes au plus haut sur le flanc de Lazest, il nous fal­lait quit­ter le sen­tier.

Mona atten­dit que tout le groupe la rejoigne.

– Main­te­nant, on doit mon­ter à tra­vers bois. Si on conti­nue, on va pas­ser sur Sapiau et lou­per les grottes.

– C’est loin ?, souf­fla Gilles Serf.

– Un petit kilo­mètre. Mais il va fal­loir zig­za­guer pour y arri­ver. Juste en-des­sous des grottes, il y a un saut de cinq ou six mètres de haut. Il faut le contour­ner.

Patrick Pou­let ques­tion­na :

– On ne va pas sor­tir de Bas­tide ?

– Si. Les grottes sont à la limite de la com­mune. Gilles, tu vas en chier. C’est pen­tu. En plus, le ter­rain garde l’eau à cet endroit. Ça peut être boueux même en août. Ça ira ?

– Il fau­dra bien…

– Bon, file-moi une par­tie de ton sac. Je peux en por­ter un peu plus.

Sans attendre sa réponse, elle des­cen­dit jusqu’à lui et attra­pa le revers de son sac. Elle prit un pack de lait et me le ten­dit.

– Mets-le dans mon sac.

Celui-ci était déjà plein à cra­quer. J’ouvris donc le rabat, calai le lait et refer­mai le rabat des­sus, de manière à ce qu’il soit rete­nu.

Jeanne Plain­coux aus­si avait un peu de mal à suivre. Comme j’étais moins essouf­flé que les autres, Mona prit un kilo de son sac et le mit d’autorité dans le mien. J’étais bien char­gé, mais je pour­rais sup­por­ter un peu plus de poids.

– C’est bon ?, deman­da Mona aux autres. Et, comme per­sonne ne répon­dit, elle pour­sui­vit :

– En route.

Le che­min était creu­sé dans la mon­tagne. Il fal­lait donc esca­la­der un petit talus pour conti­nuer notre route. Elle le fit en trois enjam­bées, se retour­na et atten­dit. Je la sui­vis, un peu moins agile. Anne grim­pa comme un cabri, pré­cé­dant ses parents. Les Plin­coux sui­virent, puis Marie Serf. Gilles était très fati­gué par la marche et n’avait pas tota­le­ment récu­pé­ré ; il fal­lut l’aider en lui don­nant la main. Enfin, Patrick Pou­let fut le der­nier à quit­ter le sen­tier.

On s’enfonça dans le bois. Avec nos sacs pleins, il n’était pas évident de pas­ser entre les branches. On per­dit beau­coup de temps à s’accrocher aux arbres, puis à se décro­cher comme on pou­vait.

Après une courte mon­tée, on mar­cha à niveau, en bas d’une cas­sure. Trace pro­bable d’un ancien glis­se­ment de ter­rain, sur cinq mètres de hau­teur, la mon­tagne était presque ver­ti­cale. Il fal­lait contour­ner, comme l’avait annon­cé Mona.

On fit envi­ron cent mètres à l’horizontale, avant de repar­tir sur une légère mon­tée. Les arbres étaient un peu plus clair­se­més, mais les buis­sons touf­fus gênaient bien autant. La terre était plus meuble. Le coin gar­dait l’eau.

Je décou­vrais peu à peu les qua­li­tés de guide de Mona. Je me ren­dais compte qu’elle avait une mémoire des pistes à toute épreuve. Quel que soit l’endroit où elle avait pu pas­ser, elle s’en sou­ve­nait dans les moindres détails.

 

Enfin, après trois cents mètres dans la terre meuble, on arri­va au bout de la cas­sure. On repar­tit dans l’autre sens, en mon­tant tou­jours. On pas­sa ain­si en haut de la zone infran­chis­sable, la mon­tée s’accentuant peu à peu.

Mona tra­çait tou­jours, sans appa­rem­ment devoir ralen­tir. Je com­men­çais à avoir vrai­ment du mal à la suivre. Régine sui­vait sans peine visible. Claude souf­flait la tem­pête mais tenait le rythme. Anne me stu­pé­fiait. Les autres… Les autres se lais­saient décro­cher peu à peu. Ils mon­taient en se tirant aux arbres.

Enfin, Mona s’arrêta et se retour­na. N’entendant plus souf­fler, elle s’était aper­çue qu’elle semait sa suite. Elle atten­dit de nou­veau que tout le monde la rat­trape.

– Faut le dire si je marche trop vite.

Quatre per­sonnes opi­nèrent

– Bon, on fait une pause, alors. Non !

Son cri me fit sur­sau­ter. En me retour­nant, je com­pris ins­tan­ta­né­ment.

Patrick s’était assis.

– On ne s’assied pas. Si tu t’assieds, tu relâches com­plè­te­ment tes muscles. Tu perds l’échauffement et, après tu peux plus mar­cher.

– Juste une seconde…

– Non, pas une seconde ! Debout !, ordon­na-t-elle. Tu te casses les jambes à t’asseoir comme ça. Si tu veux, tu t’appuies sur un arbre, tu te cales, mais tu ne t’assieds pas.

Elle lui prit la main et tira, le for­çant à se lever, avant de retour­ner à l’avant du groupe. Il mar­mon­na :

– Une chieuse. D’habitude, elle donne pas des ordres comme ça.

Claude répon­dit :

– Elle a pas tort. Nor­ma­le­ment, faut même pas s’arrêter. Tu te reposes en ralen­tis­sant. S’arrêter, c’est déjà perdre le rythme. Faut res­ter chaud.

– Bon, on y retourne ?, deman­da Anne.

Il y eut quelques sou­pirs, et l’on reprit la route.

 

On mar­cha une cen­taine de mètres. Sou­dain, en pas­sant entre deux arbres, Gilles Serf glis­sa. Il se retrou­va à genoux, puis à quatre pattes. On s’arrêta.

Il souf­flait et tous­sait. Sa fille le regar­da.

– Asthme ?

Au milieu d’une quinte de toux, il remua la tête de haut en bas.

– La ven­to­line ?

Il mon­tra sa poche d’une main. L’ouverture était inac­ces­sible : il était cour­bé des­sus.

Marie cher­cha à glis­ser sa main dans la poche de son père.

– Merde, je peux pas. Papa, il faut que tu te relèves. Il faut que tu te relèves !

Il fit signe qu’il ne pou­vait pas. Claude me regar­da.

– On y va.

Nous nous sommes appro­chés de Gilles. Claude le prit sous le bras droit. J’écartai Marie et pris sous le bras gauche.

– Gilles, à trois. Un, deux, trois !

On sou­le­va et Gilles pous­sa sur ses jambes. Il put ain­si se mettre à genoux. Je pris l’inhalateur dans sa poche.

Il prit deux longues ins­pi­ra­tions. Il res­pi­ra un moment, sa toux s’atténuant peu à peu.

– On est à deux cents mètres de la pre­mière grotte, dit Mona. Gilles, pose ton sac. On revien­dra le cher­cher.

Gilles hési­ta, puis il accep­ta l’offre. Il avait été aus­si loin que sa san­té le lui per­met­tait.

On le déchar­gea de son sac, et il put se rele­ver. On posa sa charge sous un arbre au tronc par­ti­cu­liè­re­ment tor­tu­ré.

– Marc, tu repères le pro­fil de l’arbre ?

On repar­tit. Dix minutes plus tard, après un pas­sage par­ti­cu­liè­re­ment pen­tu, nous arri­vions à la pre­mière grotte.

– Marc, tu vides ton sac ? On va cher­cher celui de Gilles en vitesse.

 

J’ai rapi­de­ment vidé mon sac. Mona et moi lais­sâmes aux autres le soin de ran­ger ce qu’il conte­nait. On redes­cen­dit jusqu’à l’arbre tor­du.

On trans­va­sa la moi­tié du sac de Gilles dans le mien, puis on remon­ta en marche for­cée. Enfin, nous étions tous à la pre­mière grotte, avec notre stock de nour­ri­ture.

La grotte était lar­ge­ment ouverte. Au fond de la salle, un boyau par­tait, rapi­de­ment trop étroit pour livrer pas­sage à un adulte.

– Bon, une heure de pause. Elle est pas un peu large, cette grotte ?

– La deuxième est plus étroite, répon­dit Mona. Elle est à cent mètres d’ici. La troi­sième est juste à coté, elle est trop petite pour dix per­sonnes mais l’entrée est étroite et ça s’élargit après.

– On pour­rait uti­li­ser la troi­sième comme garde-man­ger ?

Claude alla voir. Il revint dix minutes plus tard.

– La deuxième serait beau­coup plus pra­tique. L’entrée est moins large. Elle devrait être plus facile à tem­pé­rer. L’eau y entre­ra moins. La troi­sième est juste à coté, et elle pour­rait bien faire un dépôt. Par contre, il ne faut pas être trop gros pour y entrer.

– Il y a encore trois autres trous plus loin, reprit Mona. On ver­ra demain ce qu’on en fera. On a peut-être assez mar­ché pour aujourd’hui.

– Peut-être, oui, souf­fla Gilles.

Il repre­nait souffle peu à peu, mais n’était pas encore au mieux de sa forme.

– Cou­rage, Gilles. Encore deux minutes pour aller à l’autre grotte. On pren­dra ton sac.

– Ça monte encore ?

– Non, c’est plat.

– Je devrais arri­ver à le por­ter, alors.

Il prit son sac, mais on lais­sa la moi­tié de conte­nu que l’on avait ame­née dans le mien. On mar­cha jusqu’à la seconde grotte, puis Patrick repar­tit cher­cher ce qui était res­té. Enfin, on s’installa.

L’entrée de la seconde grotte était net­te­ment plus petite que celle de la pre­mière. Elle s’ouvrait sur une salle haute de deux mètres et large de cinq. Le pla­fond rejoi­gnait pro­gres­si­ve­ment le plan­cher mais, là, un boyau pro­lon­geait le fond. Celui-ci était pra­ti­cable, en ram­pant, sur une dizaine de mètres. Là, on arri­vait à une seconde salle, plus étroite, trop basse pour tenir debout.

Il était dix-huit heures. On sor­tit ce dont nous avions besoin pour la nuit et un peu de nour­ri­ture.

– Il reste une heure de jour. Qui vient avec moi poser des col­lets ?, pro­po­sa Armand.

Anne par­tit avec lui, pen­dant que l’on ten­tait de rendre la roche plus confor­table. Peu après sept heures, ils revinrent. Ils avaient pla­cé une dizaine de col­lets dans des traces fraîches.

On man­gea en dis­cu­tant. Puis l’on se cou­cha. Notre pre­mière nuit d’ermites com­men­çait.

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