« Jusqu’où ira la malédiction ? »

Je fus stupéfait de lire ce titre dans un magazine, avec une photo de moi dessous.

On était en 2010, et les bourgeons poussaient au soleil d’avril. Nous nous apprêtions à aller en Catalogne pour le rallye d’Espagne lorsque je tombai sur ce titre.

Ça parlait, justement, du rallye qui venait. Avec cette idée tordue que j’étais poursuivi par une malédiction espagnole: c’était le seul rallye dont je n’avais jamais vu l’arrivée.

Un pisse-copie quelconque avait cherché les raisons de ces abandons systématiques. Il avait délayé son sujet sur trois pages doubles.

— Laisse tomber, conseillait Yoko.

Pour ce qui me concernait, j’avais plutôt envie d’aller chercher l’auteur pour lui faire réparer toutes les pannes qui nous avaient poussés à l’abandon lors de nos quatre participations au rallye d’Espagne: deux boîtes de vitesses et un moteur… Et, je le confesse, une sortie de route.

Yoko était ma copilote. C’était elle qui dirigeait. Je suivis donc son avis et ouvris un autre journal.

— Putain, y a pas un journaleux qui veut parler d’autre chose?

Yoko sursauta sous mon hurlement. Asatsuyu me regarda, sévère, et me rappela qu’on ne devait pas dire putain.

Ce titre-ci était plus général: il ne s’arrêtait pas à l’Espagne. « Seize rallyes, treize abandons, zéro point: pourquoi Fram Neeck est nul sur bitume »

Ce journaliste était manifestement de ceux qui ne m’aimaient pas. Il tirait à boulets rouges, me reprochant mon incapacité exceptionnelle pour un pilote français à gagner des rallyes sur goudron.

Mon « pilotage haché, agressif » et ma « tendance quasi-pathologique à forcer la voiture », comme mon « incapacité chronique à rester sur une trajectoire tendue », expliquaient mes résultats modestes sur cette surface. « D’aucuns diront que Fram Neeck a gagné trois fois le rallye de Monte-Carlo. Mais peut-on parler de rallye sur bitume? Ces trois dernières années ont été particulièrement enneigées. Et sa seule participation à un Monte-Carlo sec s’est soldée par… un abandon bien sûr! », concluait ce courageux qui n’avait même pas signé son article.

Yoko lut l’article, ravalant peu à peu sa bonne humeur. On pouvait lui parler de beaucoup de choses sans crainte; mais quelques sujets pouvaient amener une fâcherie. Notamment nos résultats. Et, tout autant, l’oublier, elle.

Je n’ai jamais compris, et elle non plus, pourquoi j’étais souvent considéré comme un surhomme vainqueur, et elle comme un accessoire décoratif — avec une grande valeur décorative, d’ailleurs. Je disais toujours qu’il était impossible de démêler la part du pilote et celle du copilote dans un résultat. Si l’on peut parfois attribuer une défaite à une personne particulière, la victoire est toujours le résultat du travail de toute une équipe.

Aussi était-elle particulièrement vexée lorsque l’on m’attribuait des résultats. Nous avions coutume de dire qu’elle était la tête et moi les jambes. Mes défaites étaient ses défaites autant que mes victoires étaient les siennes.

Elle était d’ailleurs plus exigeante que moi… Elle était non seulement la femme de ma vie et une mère merveilleuse, mais aussi la copilote idéale: calme, posée, capable d’articuler des notes claires et précises à un rythme élevé. Jamais je n’ai eu de reproche à lui faire, alors que je porte la responsabilité de quelques jolies figures !

Bref, je la voyais, lisant cet article, se décomposer peu à peu. Au fur et à mesure que l’on disait du mal de moi, elle avait l’impression que l’on disait du mal d’une partie d’elle-même.

Tsuyu se taisait. Comme moi, elle regardait sa mère. Quand Yoko releva le nez, elle lui prit délicatement le magazine et commença à lire.

— Comment ils peuvent dire ça?, demanda Yoko. Ils ne sont même pas dans l’habitacle…

— C’est vrai que je n’ai même pas un point sur bitume… Pour un champion du monde, ça fait bizarre…

— Mais ça ? C’est agressif, c’est mesquin, c’est minable…

— C’est pas grave. Des fois on perd, des fois on gagne… On sait bien que je ne sens pas le bitume, que je ne trouve pas la limite comme sur terre. On s’en fout. Je m’en fous de ne pas être nominé sur bitume, tant qu’on nous laisse courir.

Tsuyu reposa le magazine.

— Tu en penses quoi, ma puce?

— On s’en fout, déclara-t-elle péremptoirement. Nous, on fait ce qu’on peut. La défaite n’est pas déshonorante, c’est de refuser le combat qui l’est.

Yoko sourit et lui caressa les cheveux, reconnaissant une de mes devises préférées.

Pourtant, Tsuyu paraissait un peu contrariée. Au bout de quelques minutes, elle nous regarda:

— Ce qui serait sympa, ça serait de gagner. Comme ça, ils se tairaient!

Elle avait six ans et demie. Les mômes sont vaches à cet âge.

Tous nos résultats, en particuliers mauvais, étaient suivis par ses camarades, en particuliers les garçons. L’année précédente, après notre accident en Corse, elle avait eu droit à une volée de réflexions sur le modèle de « Ton père, quel nul, il n’y a qu’au fond du fossé qu’il est bien! » Notre abandon en Grande-Bretagne leur avait permis d’enfoncer le clou et ce fut à peine moins mauvais lors de notre septième place au Portugal.

C’était une chose qui me dégoûtait. J’étais capable de perdre sans grand regret. Détruire une voiture dans un accident ne me causait pas de remords irréparable, et aucune épreuve ne me tenait particulièrement à cœur. Mais lorsque, trente secondes après ma sortie corse, je vis Yoko à coté de moi, le visage long comme un jour sans pain, et plus encore lorsque, trois jours plus tard, Asatsuyu fut renvoyée du cours pour m’avoir défendu un peu trop vigoureusement face à un camarade moqueur, je n’étais pas fier. On pouvait railler mon coup de volant sans que je bronche, mais le reproche silencieux, la déception lue dans les yeux de Yoko, ou les moqueries que devait souffrir Tsuyu me minaient irrémédiablement.

Tsuyu voulait être fière. D’accord, son père était champion du monde des conducteurs; mais on passait généralement plus de temps à moquer son malaise sur bitume qu’à louer sa vitesse sur neige ou sur terre. Elle aurait aimé pouvoir leur répondre: « Vous vous trompez, regardez, il a gagné hier! »

Quant à moi, le bitume… Il n’y a jamais eu de mystère: pour moi, c’est une surface pour se déplacer entre deux spéciales sur terre. La voiture y réagit sèchement, la limite est difficile à trouver et, si on la dépasse, le verdict est sans appel. Il y faut un pilotage au cordeau, précis, millimétré, calculé — tout le contraire de mon pilotage ample et souple, des mes virages arrondis au maximum et des mes freinages en glisse, appel et contre-appel.

Dès le départ, je pensais à Tsuyu. Ce qui serait sympa, ce serait de gagner ? Et bien, ma puce, on va essayer! Gilles dit que la voiture est parfaitement réglée. S’il le dit… Après tout, le spécialiste du goudron, c’est lui. Voilà en peu de mot ce que je pensais.

Dans la première spéciale, je serrai les dents et tentai d’ouvrir les gaz à la limite du raisonnable. Repousser ma limite jusqu’à ce qu’elle coïncide avec celle de la voiture. Tirer droit de corde à corde. Freiner tard et droit, braquer d’un coup pour faire virer la voiture d’un bloc, accélérer dès le point de corde. Ne pas glisser, surtout ne pas glisser. Faire confiance à la note, ne pas réfléchir.

Victoire sur moi-même. Au retour au parc, j’apprends que j’ai réalisé le deuxième temps — les premiers, sans surprise: Gilles et Hervé. Quand ce ne sont pas eux, ce sont Sébastien et Daniel… Qui sont troisièmes, bien entendu!

Pardonne-moi, Yoko, de dire que j’ai fait le deuxième temps. Mais c’est bien à cause de moi que nous n’avons été que deuxièmes: tu étais prête à gagner. Toutes les notes étaient tombées idéalement, au moment précis où elles me permettraient de comprendre au plus près la route qui venait.

En fin de journée, nous étions encore deuxièmes. Tandis que les mécaniciens faisaient leur travail, Gilles vint me voir.

— Ça y est, tu as compris?

— Tu parles, j’ai pas arrêté de prier pour arriver vivant. À tous les virages, je me disais: cette fois-ci, je m’y mets. J’en sortais, et je me disais: Ah non, c’est maintenant!

Gilles sourit.

— Pourtant, t’étais pas à la limite! T’as bien repris mes réglages?

— À l’identique. Mais bon dieu, depuis le temps que je vous dis que j’aime pas le bitume! J’ai beau essayer de t’imiter, c’est vraiment pas naturel.

— Tu te forces comme ça encore un moment et ça deviendra naturel. J’ai un peu regardé les images des caméras, t’es encore un peu trop haché. Il faut arrondir, il faut caler la voiture, pas la violer. Pourquoi tu rigoles?

— En 2001, 2002, quelque chose comme ça, tu avais carrément refusé de répondre à Séb qui te demandait des conseils !

— Eh, c’est pas pareil. Tu vois où on en est? Séb, c’est le seul qui arrive à me gratter régulièrement sur bitume. Toi, t’es tellement dans les choux que tu mérites bien un coup de main.

Venant d’un autre, je l’aurais peut-être mal pris. Mais j’avais avec Gilles une relation particulière, faite de moqueries répétées et croisées, car nous étions les deux pilotes avec l’étiquette la plus solide: lui, bien qu’il ait finalement réussi à apprivoiser la terre, était resté pour tout le monde le roi de l’asphalte, tandis que j’étais indubitablement son bouffon.

— Merci, je te filerai des conseils au prochain rallye terre!

On rentra à l’hôtel. Notre amie Mona avait amené Tsuyu après la fin de la classe, et notre fille nous attendait. Elle avait la feuille des classements à la main et un sourire rayonnant éclairait sa figure, ses yeux bleus brillant plus encore qu’à l’accoutumée.

— Tu vois que tu peux!, m’envoya-t-elle en guise de bonjour.

Je souris. J’étais bêtement heureux de la voir heureuse.

Je dormis mal. Comme toujours lorsque j’étais soumis à une pression particulière. Cette pression, c’était que je ne voulais à aucun prix laisser filer ce podium qui me tendait les bras. Je voulais avoir une belle coupe à offrir à ma fille pour la consoler un peu de ce qu’elle avait pu subir par ma faute. Et je savais aussi que, tant que personne n’aurait la bonne idée de rajouter une bonne couche de neige sur ce goudron, j’aurai peur comme j’avais eu peur tout la journée.

La peur, c’était la clef. J’avais peur de la journée qui m’attendait. Peur d’avoir peur sur les quatre-vingt-douze kilomètres de spéciales au programme, et plus peur encore, après la joie que je lui avais causée, d’imposer à ma fille une déception proportionnelle.

La journée fut longue. J’avais, heureusement, les liaisons pour me remettre des éprouvantes spéciales. Je comprenais peu à peu que, plus que mon coup de volant, c’était mon feeling déplorable qui m’empêchait d’aller vite sur bitume. Ce qui ne m’empêchait de me forcer, à chaque virage, à aller chercher le kilomètre à l’heure supplémentaire qui permettrait au chronomètre de ne pas mourir de rire. Et qui permettrait à ma fille de garder son sourire radieux.

Fort heureusement, Gilles abandonna. Ne nous méprenons pas: je ne me félicitais pas de son abandon en lui-même: il était le pilote de pointe asphalte de l’équipe et son abandon donnait à Citroën les points de la victoire au championnat constructeur. Le vrai point positif de son abandon fut qu’il entraîna l’annulation de la spéciale: sa voiture était restée au milieu. Je partais derrière lui et j’eus donc une spéciale de moins à courir! Merci Gilles!

À la fin de la journée, Tsuyu était aux anges. J’avais réussi à résister à Sébastien, et j’étais en tête!

Il ne restait plus que quatre spéciales dimanche pour en avoir fini avec ce terrible rallye d’Espagne.

Sébastien vint nous voir à l’hôtel. Il nous félicita pour ce joli déclic, que je niais farouchement. Asatsuyu paraissait très fière; il s’approcha d’elle.

— Tsuyu, je dois te dire une chose. Il ne faut pas rêver. Fram ne gagnera sûrement pas.

Elle le regarda, dubitative et nullement impressionnée.

— Et pourquoi, monsieur je-sais-tout?

— Parce que Fram a été aussi vite qu’il pouvait aujourd’hui, et moi non. Et comme on n’a que cinq secondes de retard, demain, je vais foncer aussi vite que possible et je vais doubler ton père. Il sera deuxième. C’est déjà bien, deuxième, non?

Tsuyu parut légèrement déçue, mais elle ne mit pas en doute la parole de Séb. Elle était née dans le rallye et connaissait les ressorts de ce petit monde mieux que quiconque. Elle savait que Séb était souvent plus rapide en fin de rallye, elle savait aussi qu’il était avec Gilles le meilleur pilote sur asphalte, elle savait que nos voitures se valaient.

— Pour Fram, sur bitume, c’est déjà une victoire, conclut-elle.

Séb sourit.

— T’as raison. Tu sais, y a pas beaucoup de pilotes comme Fram. Et y a pas d’autre copilote comme Yoko. Tes parents, ce sont quand même des gens très spéciaux, même s’ils ne gagnent pas souvent sur goudron.

Tsuyu se tut un moment. Elle murmura:

— Je sais.

Puis reprit:

— Mais s’ils gagnent aussi sur goudron, c’est mieux, non?

Yoko sourit. Elle me regarda.

— Avec une entraîneuse comme ça, tu vas bientôt gagner tous les rallyes de la saison.

Je dormis mieux. Le pire était derrière moi. J’avais confirmé en deuxième journée les résultats de la première et, désormais, je pouvais regarder sans rougir les meilleurs limeurs d’asphalte.

Les deux premières spéciales du dimanche me virent rétrograder à une plus logique deuxième place. Sébastien avait dégoupillé et, comme annoncé, m’avait mis plus de deux dixièmes au kilomètre pour prendre la tête du rallye en deux spéciales.

À la sortie de la deuxième spéciale, Tsuyu s’était fait amener par l’assistance.

— C’est pas grave, deuxième, c’est bien, me répéta-t-elle comme pour me consoler.

Moi, j’étais aux anges. J’avais trente secondes d’avance sur le vieux lion Carlos, toujours régulièrement placé malgré ses cinquante-cinq ans… Je pouvais donc me laisser filer jusqu’à l’arrivée, tranquillement, à mon rythme, sans cette boule de peur dans la gorge, sans forcer ma chance.

Je laissai perdre huit secondes dans la première spéciale, et m’apprêtais à en faire autant dans la dernière. Un terrain large, rapide, sans grande difficulté, montant légèrement au début et quasiment plat ensuite.

Et c’est là, alors que j’assurais enfin, alors que je roulais à ma main, alors que tout allait bien, c’est là que la couronne du différentiel central cassa, bloquant la transmission. C’est là, à moins de dix kilomètres de l’arrivée de mon salaire de la peur, qu’un bête pignon me força à rendre mon carnet de route à un commissaire, signe officiel d’abandon.

On rentra tristement. Même Carlos, qui gagna ainsi la dernière seconde place de son interminable carrière, fut sincèrement navré pour moi. Il m’offrit sa coupe, ce que je refusai poliment; il l’offrit alors à ma fille, en lui disant:

— Quoi qu’il diche, il l’a vraiment mérritée, chette coupe.

Paradoxalement, mes Japonaises semblaient heureuses. J’étais au trente-sixième dessous. J’avais passé trois jours à trembler, à crever de peur à chaque virage, à craindre le moindre décrochage. Trois jours à aller au-delà de mes limites pour tenter d’approcher celles de la voiture. Trois jours, soutenu par cette petite phrase: « Ce qui serait sympa, ce serait de gagner ». Trois jours à forcer ma nature pour tenter de satisfaire ma fille.

Et voilà. Tout s’effondrait, alors que j’étais en passe de réussir. Tout s’effondrait par la magie de la bonne vieille poisse, sans faute de pilotage, sans problème particulier.

Tsuyu se rendait compte, semble-t-il, que c’était pour elle que j’avais été aussi loin. Elle s’était assise sur mes genoux et me répétait: « C’est pas grave. Tu leur as montré. T’as pas craqué. T’as réussi. T’as été jusqu’au bout. » Et, surtout: « La défaite n’est pas déshonorante, c’est de refuser le combat qui l’est. »

Yoko, elle, tentait de positiver:

— Le déclic a eu lieu, tu continues comme ça et ça viendra… Il ne faut pas se miner pour un rallye…

— Rêve pas. Il n’y a pas eu de déclic. Je me suis forcé pendant trois jours, je n’ai jamais été à l’aise.

— Et bien, tu te forceras encore en Allemagne, et ça ira…

Au fond de moi, je sentais bien, pourtant, que je n’aurais jamais plus la force de réessayer de me pousser autant. Je sentais que jamais plus je ne pourrais aller aussi vite sur goudron. J’avais laissé passer ma chance — ma voiture l’avait laissée passer, corrigeraient presque unanimement les journalistes. De fait, cinq semaines plus tard, sous le déluge du rallye d’Allemagne, c’est la huitième place que je devais obtenir, après une course à mon rythme; et cette huitième place devait rester mon seul et unique point sur asphalte sans neige.

(03/03/2003)