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Le 17 mars, une fois encore, de nouveaux régiments vinrent s’installer dans la région. Ils formèrent un cadeau d’anniversaire original pour Mona, qui venait d’avoir dix-sept ans. Personne, pas même Régine, n’avait seulement pensé à lui souhaiter.

Et l’ordre passa aussitôt, selon une stratégie chère à notre coeur et qui nous avait toujours réussi : chacun dans sa grotte, pas de mouvement, s’enterrer et attendre que passe la grêle.

 

Le 5 avril, il était temps. Les troupes étaient reparties. Nous les croyions bredouilles.

Mona, Anne, Tori et moi partîmes en reconnaissance du coté de Léhault.

Il nous sembla voir moins de monde que d’ordinaire.

Il y avait moins de monde que d’ordinaire.

 

— Vous n’avez perdu personne ?

C’était la question que, abasourdi, venait de nous poser un des chefs du maquis.

— Non. On s’est terrés jusqu’à ce qu’ils soient repartis, comme d’habitude.

— Vous n’avez rien chassé ?

— Comme d’habitude, pas si il y avait des battues d’altitude. Tu sais, le temps qu’ils montent de la route jusqu’à chez nous…

— C’est donc ça…, fit-il, pensif, à notre endroit.

— Il s’est passé quoi ici ?

— Ils sont arrivés en même temps tout autour. Pris entre deux feux. Nous, on s’en est tirés, mais tous ceux qui étaient dehors… Il y avait un régiment au village, un qui est arrivé par le Nord, et un par la montagne. Coincés. Pris comme des rats.

— Et vous avez perdu beaucoup de monde ?

— Ils ont fait trois fois la même opération. Les deux dernières n’ont pas été terribles, mais la première… Au total, ils ont pris ou abattu une vingtaine de personnes.

 

C’était monstrueux. C’était près de la moitié du maquis Léhaultin.

 

— Et les autres ?

— Ils ont eu les Chaslois de la même manière. Qu’est-ce que tu veux, quand on a trois ou quatre pistes qui contournent toutes les montagnes… Vous avez de la chance, vous. Il n’y a qu’une entrée dans le Rudeval. Un jour où il y avait des coups de feu, on a aussi regardé en face…

De la main, il désigna les montagnes, de l’autre coté de la plaine et du lac, vers Belfond.

— J’ai l’impression qu’ils ne sont pas repartis à vide là-bas non plus.

 

Le surlendemain, l’inventaire était conclu.

Sur Belfond, il ne restait plus qu’une poignée de partisans. Le Fond avait été réduit de moitié, Chasles n’était plus qu’au quart de ce qu’il avait été.

Au total, sur les trois cents résistants encore dans les maquis à la mi-mars, il n’en restait que la moitié trois semaines plus tard. Une vingtaine avait été tuée, et plus de cent arrêtés.

 

Il fallait faire quelque chose.

Les lois d’exceptions étaient claires : les prisonniers, jugés en urgence dans des tribunaux spéciaux, devaient être exécutés.

Perdus pour perdus, on lança la plus grande opération : sur Dague, nous désirions attaquer directement le poste de commandement militaire, la gendarmerie et la garnison, autant d’endroits où nos camarades étaient enfermés.

 

Et le 18, nous étions là. Nous devions attaquer la garnison. Nous étions quatre-vingts (les autres étaient dispersés sur les autres objectifs) et nous espérions, par nos assauts simultanés, rompre l’organisation militaire.

L’assaut fut donné en milieu de matinée. Nous avions attendu que les patrouilles quittent la garnison.

J’ai couru, en tirant, d’abri en abri. Changeant sans cesse de direction, avançant par bonds.

J’ai couru, et j’ai tiré. Les claquements de balles résonnaient dans mes oreilles mais, comment dire ?, je ne les entendais pas. La rage au ventre, la haine, la vengeance. Oh oui, la vengeance. Je voulais leur faire payer Claude, leur faire payer Paul Leblond, leur faire payer Kumiko et Yoru, leur faire payer la cuisse d’Anne et les larmes de Mona.

J’avais déjà connu la rage. J’avais éventré d’un rire dément un soldat qui avait cru posséder une jeune fille de seize ans. Mais ce n’était pas la même chose.

C’était de la haine froide, presque sage. Chaque soldat, individuellement, était un ennemi qui méritait cent fois la mort.

Pourquoi, ce jour-là, avais-je ce sentiment particulier ? Pourquoi avais-je brusquement l’impression que ces gosses de mon âge, enrôlés par des sergents-recruteurs tordus et des armées de publicitaires, étaient des ignobles assassins qui méritaient à peine que je gâche une balle pour eux ?

Je n’avais pas le sentiment de tuer des êtres humains. Juste des choses sales, ignobles. Des objets bons à mettre à la poubelle.

 

Je ne réalisai pas tout de suite ce que je viens de décrire. J’étais dedans. J’avais ce sentiment. Et pas une seconde je n’ai songé à remettre en cause le fait que chaque ennemi, individuellement, était un nuisible à détruire. J’en voyais un, et la rage montait en moi, et, d’instinct, je tirais sur lui jusqu’à ce qu’il tombe ; et, alors, un sentiment de satisfaction intense m’envahissait, comme si j’avais enfin accompli une action bénéfique trop longtemps repoussée.

Pour la première fois, je prenais un réel plaisir à tuer.

 

Et puis, il ne fut plus possible d’avancer. Des tirs de barrage massifs et violents nous bloquaient à chaque tentative.

— Il faut y arriver !, criait Régine. Ils vont finir par nous prendre à revers ! En avant !

Mais chaque pas en avant demandait beaucoup de chance. Et de temps.

Un par un, nous arrivions à avancer. Mais à chaque fois que plusieurs tentaient l’approche en troupe, les tirs bloquaient. Il n’est pas facile de toucher une personne qui court, mais dix personnes forment une cible rêvée.

 

Je vis un homme tomber, touché aux jambes. Il continua à ramper, jusqu’à ce qu’une balle impitoyablement tirée — seule, et donc soigneusement visée — lui fasse exploser le crâne. Une flaque de sang s’étala autour de lui.

Je me couchai, me calai sur mon coude gauche et rampai une seconde. Je vis un tireur dans mon viseur et, comme il venait de le faire — à moins que ce fût un autre ? –, je tirai une balle unique. A deux cents mètres de moi, je vis sa tête exploser et j’en ressentis un sentiment proche de l’orgasme.

 

D’autres tirs vinrent de l’arrière.

Je me relevai, reculai derrière l’abri, avec le groupe.

Toutes nos peurs se réalisaient : nous étions pris à revers.

— On décroche !, commença à crier Régine, et la troupe fit demi-tour pour tenter de trouver une échappatoire.

Je me retrouvai nez à nez avec Mona, et je ne comprenais pas. C’était là-bas, devant, que cela se passait. Pourquoi s’était-elle retournée ?

Je continuai vers l’avant, mais elle m’attrapa le bras.

— On décroche !

— C’est par là !

— Non, on décroche !

Et, comme je continuai à vouloir avancer, elle me mit une gifle monumentale qui m’assomma à moitié. Elle s’approcha de mon oreille et hurla dedans :

— On laisse tomber ! On décroche !

Hagard, je finis par la suivre. Elle m’entraîna un peu plus en arrière. Elle m’abrita derrière un fourgon.

— Quand on se replie, on se replie, merde !

Et elle repartit vers l’arrière.

 

Lorsque je retrouvai le groupe, Régine était en train de crier.

— On doit trouver une sortie ! On doit faire une sortie ! On fait un trou, là-bas, près du camion !

 

On se jeta de nouveau dans la mêlée. Nous devions être encore environ cinquante de différents maquis, et c’est Rudeval qui perça la nasse. Nous fonçâmes sur un groupe de tireurs, je jetai une grenade, et le trou s’ouvrit comme la mer Rouge devant Moïse. La foule des maquisards s’y enfonça et, si quelques-uns ont été trop longs, ou abattus en route, nous fûmes nombreux à passer.

 

Nous courûmes longtemps dans les entrailles de Dague. Il me fallut un moment pour réaliser que nous étions dans des rues, et que nous remontions vers la sortie de la ville, vers la montagne et la liberté.

 

L’armée ne nous attrapa pas. Pas ce jour-là. En une heure de fiasco, nous avions perdu trente hommes supplémentaires. Le dernier Serf en faisait partie : Gilles avait été capturé.

 

Nous glissâmes entre les mailles du filet et, deux jours plus tard, nous étions de retour chez nous. Cette catastrophe fut la fin de la résistance Chasloise : premiers de la première vague d’assaut sur la garnison, les Chaslois avaient payé le plus lourd tribut à notre échec. Il n’en restait que huit. Eux qui étaient encore soixante un mois plus tôt.

Il n’y avait plus personne dans les forêts de Bouquet, dans les grottes de Chasles, dans les pinèdes de Belfond. Cevière et Le Fond fusionnèrent. Et les grottes de Charvest et de Lazest, autrefois pleines à craquer, étaient à moitié vides.

 

Nous menâmes quelques opérations minimes dans les jours qui suivirent. Mais un phénomène nouveau intervint : les redditions. Certains d’entre nous allèrent trouver l’armée pour négocier une réduction de peine.

Luka envoya le 10 mai son dernier article au Whisperer, et c’était son article le plus déprimant. Dieu merci, aucun d’entre nous ne put le lire à l’époque.

 

Ceci est la fin, mon bel ami,

Ceci est la fin, mon seul ami, la fin

De tout ce qui reste, la fin.

Je ne reverrai jamais tes yeux.5

 

Nous y voilà. Cela fait sept mois maintenant que je suis ici, dans ce pays oublié qui s’appelle la France, que je rends compte de l’intérieur de cette guerre civile qui s’y joue quotidiennement.

Sept mois que je tente de t’expliquer, toi mon ami, toi mon lecteur, pourquoi il faut absolument que tu convainques notre gouvernement d’aider les maquisards, les résistants.

Il s’est passé beaucoup de choses ici. En sept mois, j’ai vu des gens mourir, j’ai vu des gens se réveiller, j’ai vu une armée et une police d’un gouvernement démocratiquement élu détruire leur peuple. J’ai vu l’absurdité de la morale et des lois d’ici. J’ai vu des gens contraints de tuer et de mourir pour que leurs enfants puissent aller à l’école, pour sauvegarder leur système de santé, et toutes ces choses que nous considérions comme des délires communistes. Toutes ces choses qui offraient aux Français la deuxième espérance de vie de la planète.

J’ai vu un gouvernement élu par le peuple lutter contre son propre peuple.

 

J’ai dit, je t’ai dit, et je te le répète : jamais de simples maquisards ne pourront renverser un pouvoir armé. Ce qui était possible en 1789 ou en 1776 ne l’est plus, parce que le rapport de force a changé. Ce n’est plus à une armée de conscription équipée de fusils, mais à une armée professionnelle équipée de mitraillettes, de chars, d’hélicoptères, que le peuple tient tête depuis plus d’un an.

Nous ne pourrons pas, ici, tenir plus longtemps. Il nous aurait fallu un soutien international, il nous aurait fallu des parachutages d’armes, il nous aurait fallu des moyens supplémentaires. Il aurait fallu une opposition extérieure à ce gouvernement certes légitime, mais criminel.

Quoi, vous qui vivez dans la plus grande démocratie du monde, vous qui vous flattez d’être moraux et démocrates, vous avez laissé cela arriver ? Qu’as-tu fait de ta morale, Oncle Sam ? Qu’as-tu fait de tes idéaux ? Ne me dis pas que tu as rangé ta conscience dans ton porte-monnaie, trop bien rempli par l’américanophilie du nouveau gouvernement ? Toi qui as été si prompt a intervenir en Irak pour détruire une dictature, dis-moi que tu n’es pas retombé dans tes dévoiements argentins !

Je ne suis pas un mauvais patriote. J’aime mon pays. J’ai servi dans les commandos, et je suis fier d’avoir participé à la protection de la démocratie et des libertés. Mais il faut savoir ouvrir les yeux. Et lorsqu’on les ouvre, que voit-on ?

Un pays imbu de sa personne, qui parle constamment de grands principes mais qui met Pinochet au pouvoir et y laisse Saddam Hussein. Celui-ci était-il plus démocrate en 1991 qu’en 2003 ?

Les gens d’ici n’ont même pas de ressentiment envers l’Amérique. Ils n’attendaient rien d’elle. Lorsqu’ils m’ont vu arriver, ils espéraient, mais se méfiaient. Ils m’ont pourtant prêté un bon accueil. Il ont partagé leur nourriture, leurs espoirs, leurs combats. Sans vraiment croire que l’Amérique les aiderait. Parce qu’ils en ont l’image que j’ai décrite ci-dessus.

Et aujourd’hui, je dois le reconnaître : ils n’avaient pas tort. Trop longtemps, j’ai voulu croire que mes articles, mon témoignage et ceux de mes camarades, pourraient amener les États-Unis à peser de tout leur poids pour restaurer la démocratie en France. Mais il ne s’est rien passé.

Et, aujourd’hui, tout va à vau-l’eau. Nous allons disparaître, emprisonnés ou exécutés. Et personne, dans cette plus grande démocratie du monde si attachée aux libertés individuelles, personne n’aura rien fait. Oncle Sam, tu as abandonné une démocratie, tu as laissé détruire une liberté, tu as trahi tes idéaux.

 

Le Whisperer eut des procès après avoir publié son article, que certains Américains prirent pour une atteinte à l’honneur de leur pays.

 

Le 12, à cinq heures du matin, les vigies déclenchèrent l’alarme. Mona et moi sortîmes de notre grotte presque instantanément ; des soldats étaient là, à trente mètres à peine.

Nous courûmes encore, et encore. D’arbre en arbre, de rocher en rocher, toujours plus haut.

Lorsque le jour se leva, nous n’étions plus que douze. Régine, Mona, Tori et moi en étions. Je suppose que Luka avait dû rentrer dans sa grotte pour prendre ou détruire son émetteur ; il disparut à jamais. Quant à Anne, elle avait eu le surréaliste réflexe de s’habiller avant de sortir ; sortie face à face avec un fusil, elle avait été capturée.

 

Personne ne perdit son temps à nous poursuivre. Beaucoup de camarades avaient été capturés à même les grottes. Cela suffisait à l’armée.

 

Pendant quelques jours, on tenta de continuer à vivre. La nourriture ne manquait pas et l’hiver était maintenant loin. Mais les gens… Les amis manquaient.

Mona pleurait. Depuis l’arrestation de sa soeur, elle ne croyait plus à rien. Elle était convaincue de mourir bientôt.

Régine ne dirigeait plus rien. Douze personnes, que pouvait-on faire ? Chasser, cueillir et attendre la fin…

Tout juste Mona et moi arrivions-nous encore, de temps à autres, pour quelques minutes, à oublier le monde.

 

Et puis, il y eut le 18.

Des chiens pisteurs avaient reniflé nos traces. Ils nous suivirent à l’odeur.

Nous les avions entendus venir ; mais je n’avais pas le coeur de tirer sur un chien. Nous nous enfuîmes, contre toute logique, contre toute raison, cherchant encore à gagner un peu de temps de liberté.

Nous partîmes en courant vers l’Est, dans les montagnes les plus hautes, vers les Alpes. Devant nous, il n’y avait rien, sinon trente kilomètres de vallées fermées et inhabitées.

Les militaires suivaient leurs chiens, que nous entendions monter en aboyant derrière nous. La peur nous poussait.

Nous nous dirigions vers le vide, vers les zones inhabitées où nous espérions nous perdre.

Pendant six heures, malgré la fatigue, nous courûmes. Et puis, la nuit tomba.

On trouva une haie de buisson serrés, et, sans prendre garde aux épines ni aux branches, on la traversa pour se terrer de l’autre coté.

Nous nous couchâmes en rond, à même le sol, Mona et moi enlacés.

Il était dix heures du soir lorsque les aboiements parvinrent de nouveau à nos oreilles. Nous repartîmes dans le noir, courant comme nous le pouvions. La nuit n’avait pas suffit à leur faire cesser la traque. Il était une heure du matin lorsque les soldats semblèrent s’arrêter. Nous ne savions plus où nous étions, mais nous avions dû faire plus de quinze kilomètres à l’Est de Charvest. Encore une fois, nous dormîmes en troupeau, entassés sous un rocher pour nous tenir chaud. Ce dernier sommeil en liberté ne reposa guère l’esprit ; il permit juste aux muscles séchés par la course de reprendre des forces, et aux estafilades offertes par les ronces de coaguler.

Il était six heures du matin lorsque le soleil se leva. Les militaires et les chiens les accompagnèrent, et nous repartîmes, toujours poussés par ce même instinct de proie.

Une montagne chauve se dressait devant nous, et nous courûmes la contourner par le Sud. Et, dans une zone un peu plus ventée où seuls des buis d’un mètre vingt couvraient le sol, les soldats tirèrent.

Cela dura un moment, quelques dizaine de secondes peut-être, puis Mona s’effondra.

Je voulais courir, échapper aux prédateurs, retrouver la liberté qui guettait au coin du buisson. Mais, à cet instant, lorsque Mona, sans un cri, s’effondra, quelque chose cassa.

Quelque chose de Mona en Marc. Quelque chose entre Mona et Marc.

Et je me retournai.

Plus tard, je devais résumer cet instant par ceci : à quoi bon courir si c’est seul ? A quoi bon mourir libre s’il n’y a personne auprès de soi ?

Sur le moment, je ne pensais pas cela. Je le ressentais juste, au plus profond de moi. Je n’avais plus envie, ni volonté, de continuer, mais ce n’était pas réfléchi.

Je restais là, à coté du corps de Mona.

Tori se retourna et, elle aussi, resta.

Régine et les autres étaient déjà loin.

Je regardai Mona, inerte, et je ne remarquai rien avant que Tori me souffle :

— Elle respire.

Les soldats nous entourèrent.

Tori s’agenouilla devant eux, assise sur ses talons. De l’hiver, elle avait gardé son passe-montagne, qu’elle avait enroulé en bonnet ; elle se tourna vers le plus gradé des soldats, attrapa les bords de son passe-montagne, au-dessus de ses oreilles ; elle le retira et le tendit, pointe vers le bas, au soldat.

Celui-ci resta interdit un instant, tandis que Tori murmurait en japonais :

— Voici mon casque en signe de reddition.

Puis elle ajouta en Français et en désignant Mona :

— Réparez vos dégâts.

5Paroles de la chanson The end des Doors.

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