J’ai sou­vent été stu­pé­fait du niveau moyen des émis­sions télé­vi­sées dif­fu­sées le mer­cre­di matin pour les petits gnen­fants. Ma convic­tion est que, si l’on vou­lait en faire une géné­ra­tion de débiles, on ne s’y pren­drait pas autre­ment.

Fran­che­ment, ça ne vous inquiète pas, vous, de voir des bons­hommes mal des­si­nés se cogner des­sus au fil d’interminables séries cal­quées exac­te­ment sur le même moule ? Une bonne dose d’hémoglobine, et l’on recon­naît le gen­til à ce qu’il a une veste blanche. Le méchant, lui, est en noir, ou torse nu, ça dépend. Ah, si, une dif­fé­rence fon­da­men­tale : le gen­til, lui, il est immor­tel. Il se prend un immeuble de vingt étages sur le coin du crâne, vous vous dites “bon, ça y est, il est clam­sé, il va nous foutre la paix”… Que dalle. Il sou­lève une dalle de dix tonnes comme si c’était du poly­sty­rène, tapote sa veste pour en faire tom­ber la pous­sière, et res­sort un flingue de calibre 380 pour cou­rir après le méchant. Le méchant, lui, il peut mou­rir. En géné­ral, il arrive au som­met de l’immeuble (non, pas celui qui s’est effon­dré, sui­vez un peu, voyons !), un trem­ble­ment de terre passe — ou c’est le gen­til qui éter­nue, je sais plus — et il tombe du toit. Trente étages, cette fois !

Alors là, il peut se pro­duire deux choses. La pre­mière, c’est qu’il trouve une cor­niche et s’y agrippe. Le gen­til s’approche, lui fait un grand sou­rire, a une jolie phrase genre “Je suis un gen­til, je ne puis pas lais­ser cre­ver même une ordure telle que toi”, tend la main pour remon­ter le méchant et lui sau­ver la vie (enfin, lui per­mettre de mou­rir à la chaise élec­trique, on est pas des sau­vages). Mais le méchant, il est encore plus bête que méchant. Il lâche une main, sort son flingue calibre 3570 et le pointe sur le gen­til. Le balle part, le gen­til l’esquive et, pous­sé par le recul de son arme, le méchant apprend à voler, sans grand suc­cès. Il s’écrase au sol comme un Concorde, et on a un joli fon­du au noir tan­dis que les badauds s’approchent du cadavre du mort qu’a pas su voler, l’air incré­dule.

La deuxième, c’est qu’il ne trouve pas de cor­niche. Et alors là, il tombe direct au sol, fait un trou de trente mille mètres de pro­fon­deur, on se dit qu’il est clam­sé — sur­tout que l’on a déjà vu l’épisode où il a clam­sé de tom­ber de la cor­niche — et pis en fait non, regarde, le voi­là qui se relève et s’enfuit dans la nuit pour le pro­chain épi­sode.

Après, y’a des mômes de six ans qui en tru­cident un autre à coups de grolles dans la poire, pour voir s’il se relève en fai­sant de la lumière et en cli­gno­tant comme dans le jeu sur la console ou seule­ment en criant des méchan­tises comme dans le des­sin ani­mé du matin.

Mais, chez les vrais de vrais humains, un mort mort ne vit plus. Éton­nant, non ?

Alors, voi­là, comme j’avais pas envie que ma gosse finisse par écla­ter la tronche d’un de ses petits cama­rades sans rai­son, j’essayais de doser la télé. Bon, comme les émis­sions de vul­ga­ri­sa­tion acces­sibles aux enfants, genre Nim­bus, passent aux heures où les adultes regardent les films de cul, un jeu­di de pré­fé­rence pasque comme ça y a classe le len­de­main, on est sûrs de pas être vus par des minots, et ben, doser, ça veut dire débran­cher.

Donc, un des ces mer­cre­dis, je me levai tran­quille, vers dix heures. C’est mon heure, dix heures. Ça me fait neuf heures de som­meil plus grasse mati­née, c’est juste pile-poil pour arri­ver à se réveiller sans sur­saut.

Je des­cen­dis vers la cui­sine, où je comp­tais me faire un café pas trop ser­ré pour pas me réveiller trop vite. Donc, je mis une demi-dose dans la cafe­tière et deux bols d’eau et je fis pas­ser. Le café qui tom­bait était plus clair que du thé, par­fait, faut pas trop m’exciter un jour de relâche.

J’entendis comme un bruit dans le sec­teur du salon. Ça, ça m’intriguait. J’ouvris péni­ble­ment mes deux yeux, que j’avais juste entrou­verts, ça suf­fi­sait pour faire le café, et me diri­geai dans la direc­tion du salon.

Au pas­sage, je notai qu’il tom­bait des cordes. Ah, ça, quand ça tom­bait pas, j’avais pas à m’inquiéter de la télé : ma gosse sor­tait à sept heures du matin, repas­sait en coup de vent vers midi (quand elle ne se fai­sait pas invi­ter) et ne ren­trait que vers neuf heures du soir, s’effondrait sur son lit et dor­mait d’un trait les dix heures qui la sépa­raient du lever.

Là, il tom­bait. Zeus s’était réveillé de mau­vaise humeur, il mani­fes­tait son mécon­ten­te­ment en balan­çant entre les nuages et le sol des gros éclairs comme ça. J’ai hor­reur que Zeus se lève du pied gauche. Parce que moi, là où je crèche, ça vente même quand il n’y a pas de vent. Je vous laisse devi­ner la tem­pête quand ça souffle… Et Zeus n’arrive jamais sans avoir mis Eole en boule.

Bref, pas ques­tion de sor­tir, ou alors en galo­pant jusqu’à la voi­ture pour aller ailleurs.

Donc, je ren­trai au salon, et qu’est-ce que je vis ?

Bon, d’accord, tu as devi­né depuis long­temps. Bon, déso­lé, je suis pas Hit­ch­cock. Donc, comme tu l’as devi­né, ma môme était là, vau­trée sur le cana­pé, en train de regar­der un des­sin ani­mé japo­nais et néan­moins débile. Quand on voit ce que les Japo­nais savent faire et ce qu’ils envoient en Europe… Pas­sons.

Voi­là, elle était là, en train de regar­der le méchant en rouge et le gen­til en vert — oui, y’a des fois de légères varia­tions de cou­leur — se cogner des­sus avec une vigueur et un enthou­siasme qui lais­saient pan­tois.

Ça va bien un moment, mais quand même, au bout de quelques heures, ça doit être las­sant, non ?

Ben non, si on en croit les gosses qui zieutent ça en boucle pen­dant des heures, avec à peine quelques chan­ge­ments de cou­leur des per­son­nages et du motif qu’ils uti­lisent pour se cogner des­sus.

— T’as rien de moins con à regar­der ?

Je crois que c’est quelque chose dans ce goût-là que j’ai dû dire à ma fille pen­dant que, allon­gée comme un sac de patates sur le divan, elle regar­dait les émis­sions que cer­tains ont pré­ten­dues adap­tées aux enfants.

Bon, d’accord, je suis un gros facho qui veut pas lais­ser sa fille regar­der les choses qui ont été concoc­tées pour elle avec amour par d’obscurs des­si­na­teurs dont le nom n’apparaît même pas au géné­rique. D’accord, j’aurais au moins pu for­mu­ler la ques­tion plus élé­gam­ment. Mais quand même, une môme édu­quée à coups de Jules Verne et de Paul-Jacques Bon­zon, ça devrait pas regar­der des trucs aus­si niais, si ?

Et puis, pour­quoi elle a répon­du aus­si gen­ti­ment ?

— Oh, dis, tu me lâches, oui ?

— Tu pré­fères pas les aven­tures du pro­fes­seur Arro­nax ?

— Ça va, tu me l’as tel­le­ment lu que je le connais par coeur, vingt mille lieues sous les mers.

J’ai vou­lu ajou­ter deux mots, mais elle m’a inter­rom­pu, mur­mu­rant dans sa barbe à pro­pos des vieux chiants qui quelque chose.

D’accord, j’étais pas obli­gé de réagir comme un môme de six ans. Mais elle n’avait qu’à pas réagir comme sa mère !

En sor­tant du salon pour aller voir où en était mon café, j’ai débran­ché le câble de la télé.

Hon­nê­te­ment, je m’attendais à ce qu’elle vienne m’engueuler des pieds à la tête. Que dalle. Pas un bruit, juste le silence de la télé débran­chée.

Bon, je me posai et je bus mon café. Tran­quille. Je siro­tai mon jus, comme quelqu’un de pas très bien réveillé qui boit un café. Les coudes sur la table, les lèvres sur la tasse, le tout main­te­nu par je ne sais quel miracle.

J’étais depuis deux ou trois minutes en train de regar­der le fond du bol, enfin, plu­tôt, à tra­vers le fond du bol, un point à l’infini, quand j’ai été tiré de ma som­no­lence par le bruit de la porte du sas d’entrée.

En à peine plus d’une poi­gnée de secondes, j’étais debout. Je regar­dais, hagard, ma fille qui met­tait son blou­son. Elle avait tro­qué sa che­mise contre un pan­ta­lon, un pull et des chaus­sures de mon­tagne. Quand je lui deman­dai où elle allait, elle répon­dit :

— Je me casse. Je trou­ve­rai bien une télé à regar­der chez quelqu’un d’autre.

Je lui fis obser­ver que le plus proche voi­sin doté de ce genre d’équipement était à six cents mètres et n’allumait son poste que pour “Ques­tions pour un cham­pion”.

— Je sais. Tu crois que j’ai mis un blou­son pour quoi ?

J’avais le cer­veau qui fai­sait de la colle, ça ne m’aidait pas à com­prendre ce qui se pas­sait. Gros­so modo, si je résu­mais, ma fille, même pas sept ans, vexée, se fai­sait la malle toute seule alors qu’il tom­bait des cordes, parce que j’avais éteint une mal­heu­reuse télé. Bon, et à part ça, elle comp­tait aller où ?

— Attends, tu te barres pour ça ?

Imper­tur­bable, elle s’acharnait sur la porte. Pas facile, pour elle, d’ouvrir un bat­tant d’une cen­taine de kilos.

— Mais enfin, tu… Tu peux pas te cas­ser, y pleut.

— Et alors ?

— Ben, chais pas… Ça va tout mouiller tes che­veux…

— J’ai une capuche.

Sa mère en cou­leurs. Y’a des jours où c’est fati­gant d’avoir une famille qui a réponse à tout. En plus, la mère n’était pas là, bien sûr.

Je la regar­dais. Elle s’était arrê­tée pour souf­fler un peu, lais­sant le bat­tant entrou­vert. Trop lourd pour elle. Il fal­lait qu’elle s’y reprenne à deux fois pour l’ouvrir.

Puis, pro­fi­tant d’un coup de vent, elle réus­sit à tirer la porte suf­fi­sam­ment pour pas­ser. Elle sor­tit.

— Heu, Tsuyu ?

Elle s’arrêta, sous l’auvent.

— Quoi ?

— Bon, d’accord, t’as gagné… Je te ral­lume la télé. Tu peux pas te cas­ser par ce temps. Et pis d’abord, on se casse pas à six ans et demi !

Ce ne fut qu’après avoir vu tout son saoul les débi­li­tés navrantes qui pas­saient qu’elle conclut :

— Tu sais, je comp­tais pas par­tir… Je savais bien que tu cra­que­rais !

(17/08/01)