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Il y eut, jusqu’au pre­mier jan­vier, un temps de calme abso­lu. Un temps de calme irréel, où tout sem­blait pai­sible dans la mon­tagne, où tout se dérou­lait dans le silence des pay­sages ennei­gés. Nous fai­sions la tour­née des col­lets, nous entre­te­nions le contact avec les autres maquis. Tori trou­vait ses marques dans notre groupe, repre­nait un peu de poids — nous ne man­gions pas beau­coup, mais nous étions un peu meilleurs chas­seurs que son groupe pré­cé­dent. La pau­vrette était de plus chou­chou­tée par tout le monde, et il n’était pas rare qu’elle récu­pé­rât un léger sur­plus de nour­ri­ture.
Nous n’avions pas fêté Noël, nous ne fêtâmes pas le nou­vel an. Tout juste s’accorda-t-on une barre de cho­co­lat, ce pré­cieux cho­co­lat que j’avais volé à un camion de vivres et que nous gar­dions géné­ra­le­ment pour les longues marches for­cées, en rai­son de son haut pou­voir calo­rique, l’appelant lam­bas en plai­san­tant.

 

Le 2 jan­vier, en milieu d’après-midi, une sec­tion de liai­son de Choui­nard vint nous pré­ve­nir. Quatre résis­tants du Fond avaient été cap­tu­rés par une patrouille de gen­darmes. Nous avions, depuis si long­temps, affaire uni­que­ment à l’armée de terre que nous avions oublié que la gen­dar­me­rie exis­tait tou­jours et conti­nuait son tra­vail.

Les sec­tions de liai­son reprirent leur tra­vail à plein ren­de­ment. Nous pas­sâmes une bonne par­tie de la nuit à faire la navette entre les dif­fé­rents maquis, et l’information nous par­vint via Léhault à deux heures du matin : nos quatre cama­rades avaient été emme­nés au centre de déten­tion de Les­tas.

Le len­de­main, une opé­ra­tion de secours fut déci­dée. Comme nous l’avions fait sur Dague, nous allions lan­cer tous les maquis contre la pri­son.

Le 4, nous dor­mîmes sur le Pic, une mon­tagne qui sur­plom­bait le bourg de Les­tas. En face de nous, à deux kilo­mètres, se dres­sait la chaîne de Cuti­sard, une mon­tagne qui culmi­nait à mille sept cents mètres et qui domi­nait Les­tas au sud.

La nuit fut froide. Il devait faire près de moins dix degrés, et nous nous étions blot­tis les uns contre les autres dans un trou entre deux rochers où nous tenions à peine, ain­si entas­sés. Nous n’étions pas les plus mal lotis : les Chas­lois durent dor­mir à la belle étoile, enrou­lés dans d’épaisses cou­ver­tures, en rang d’oignons. Par une sorte de miracle, aucun d’entre eux n’eut de membre gelé.

Le 5, au matin, nous étions prêts. Nous devions faire par­tie de la pre­mière vague, celle qui fon­ce­rait direc­te­ment sur la gen­dar­me­rie, tan­dis que Lefond nous sui­vrait et Chasles nous cou­vri­rait.

Ceux de Bel­fond man­quaient à l’appel. Ils furent mau­dits et voués aux gémo­nies, mais nous pen­sions pou­voir mener l’attaque sans eux. Après tout, la gen­dar­me­rie de Les­tas était en ter­rain déga­gé, un peu à l’écart du bourg, et nous étions aus­si nom­breux qu’à Dague, où nous avions rem­por­té une brillante vic­toire contre deux bri­gades.

 

Tori avait tenu à venir. Elle avait tenu à por­ter un fusil. Elle avait tenu à mon­ter à l’assaut.

Sans doute, quelque part, dans son cer­veau de onze ans, voyait-elle la mort comme une déli­vrance. Peut-être son reste d’éducation japo­naise lui com­man­dait-il de ven­ger sa famille. Elle n’était pas qua­rante-sept, elle était seule ; mais elle allait se battre et, quand bien même elle y lais­se­rait la vie, elle mour­rait les armes à la main et nul ne ver­rait l’intérieur de son casque3.

 

L’aube n’était qu’un rou­geoie­ment à l’horizon lorsque nous mon­tâmes à l’assaut. Nous avions contour­né Les­tas pour ne pas venir par le vil­lage. Nous vou­lions sur­gir de nulle part, prendre nos pri­son­niers, et dis­pa­raître comme des fan­tômes.

 

Nous avan­cions par petits groupes, à tour de rôle, les uns cou­vrant les autres. Enfin, nous étions en posi­tion. Rien ne lais­sait sup­po­ser que nous étions repé­rés.

Un pain de plas­tic nous ouvrit la grille, et ce fut le signal. Nous cou­rûmes dans l’enceinte, au ras des bâti­ments, ouvrant les portes, cher­chant notre che­min.

Puis, des fenêtres du pre­mier étage, il com­men­ça à y avoir des tirs. A l’extérieur éga­le­ment, Chasles tirait sur la gen­dar­me­rie. Comme à Dague, nous avions réus­si à prendre l’adversaire entre deux feux et nous espé­rions une red­di­tion aus­si rapide.

Et puis, une série de coups de feu prit Chasles à revers. Les fan­tas­sins étaient là. Ils nous avaient lais­sés pas­ser sans se mani­fes­ter et, main­te­nant, ils étaient dans le dos des assaillants.

Nous ne nous ren­dions pas bien compte de ce qui se pas­sait. Nous étions à l’intérieur et igno­rions le drame qui se jouait à l’extérieur.

Dehors, Chasles avait retour­né une par­tie de ses com­bat­tants et s’était par­tiel­le­ment replié sur des posi­tions mieux défen­dables. Les cama­rades se bat­taient devant et der­rière, contre les gen­darmes et contre les fan­tas­sins. Nous étions entou­rés de gen­darmes et eux-mêmes étaient coin­cés entre nous et Chasles.

 

La bataille, à l’intérieur, était indé­cise. A l’extérieur, elle tour­nait en notre défa­veur. Enfin, Bel­fond appa­rut.

Bel­fond, que nous n’attendions plus. Et ils tirèrent direc­te­ment à la gre­nade. La guerre, la vraie, avec ses chairs déchi­que­tées à l’explosif, avec ses balles vol­ti­geant en tous sens sans trop savoir vers où. En deux minutes, la vic­toire avait chan­gé de camp.

Les explo­sifs et les fusils de Bel­fond firent leur oeuvre et, rapi­de­ment, les fan­tas­sins aban­don­nèrent. Chasles put alors se concen­trer sur les gen­darmes.

 

Ceux-ci avaient l’avantage de la hau­teur. Mais ils étaient pris entre deux feux.

Nous réus­sîmes à ouvrir des portes et, dès lors, la par­tie était jouée. Nous entrâmes dans les bâti­ments, désor­mais cachés par les murs, et gra­vîmes les esca­liers. A chaque fois que nous ouvrions une porte, des balles en sor­taient, et nous jetions une gre­nade à l’intérieur, et les tirs ces­saient après une explo­sion assour­dis­sante qui pro­je­tait vers nous des débris de meubles et d’humains.

Il fal­lut une dizaine de minutes pour prendre le contrôle de la gen­dar­me­rie. Les gar­diens res­tants ouvrirent les cages. Les pri­son­niers, des nôtres essen­tiel­le­ment, et quelques voleurs mal­chan­ceux, sor­tirent en désordre.

 

Par­mi les der­niers libé­rés, Vio­lette Ale­veque. Elle avait dix-sept ans et fai­sait par­tie de la sec­tion de Fon­dois arrê­tés trois jours plus tôt.

Elle regar­da le gar­dien qui lui ouvrait d’un oeil où tout le mépris du monde était ras­sem­blé. Elle l’ignora, et deman­da où étaient les autres gen­darmes.

Elle par­tit à la recherche de quelqu’un. Pas­sant dans les cui­sines, elle se sai­sit du plus grand cou­teau qu’elle trou­va.

Sou­dain, son regard fut pris d’un lueur étrange. Elle venait de voir ceux qu’elle cher­chait.

 

Je n’étais pas là. Sans doute aurais-je ten­té de l’arrêter. Mais il n’y avait, avec elle, que Mona.

Le gen­darme cria, appe­la au secours, mais per­sonne ne l’entendit au milieu des cris des bles­sés.

Vio­lette s’approcha de lui et, len­te­ment, patiem­ment, lui plan­ta le cou­teau de le ventre.

– Tu vou­lais me péné­trer ? Dis-moi, qui a péné­tré l’autre, main­te­nant ?

Un autre gen­darme, assis à coté du pre­mier deux minutes aupa­ra­vant, vou­lut par­tir. Mais Mona le retint.

Vio­lette se retour­na vers lui.

Mona se conten­ta d’un simple :

– Je n’aime pas les vio­leurs.

Et Vio­lette usa de son cou­teau comme elle avait fait avec le pre­mier.

 

C’est à ce moment-là que nous arri­vâmes. Nous res­tâmes inter­dits devant la scène, Vio­lette, un cou­teau de bou­cher à la main, cou­verte de sang, Mona, indif­fé­rente, et deux hommes en uni­formes, le ventre ouvert, mou­rant len­te­ment.

 

Puis Vio­lette expli­qua posé­ment :

– En trois jours, ils m’ont vio­lée huit fois. Cha­cun.

 

Elle sor­tit cal­me­ment. Je ne l’ai plus revue, cette fille qui était la soeur d’une copine de lycée et que j’avais connue à qua­torze ans, mignonne, gen­tille, sen­sible. Et qui, d’après ceux qui vécurent avec elle à comp­ter de ce jour, ne mani­fes­ta plus jamais le moindre sen­ti­ment pour qui­conque, tuant et mas­sa­crant comme elle aurait jeté un embal­lage vide.

3Allu­sion à la légende japo­naise des qua­rante-sept rônins par­tis ven­ger leur maître assas­si­né. NdA

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