— Pourquoi elle est bleue, ta main?

Ma fille a parfois de drôles de façons de dire bonjour. Nous venions de rentrer à la maison, le dimanche 26 octobre 2008, et un peu de peau bleue dépassait du plâtre du super-bûcheron qui venait de faire une trouée de cent mètres dans les arbres australiens.

La colère de Yoko s’était calmée. Les dix-huit heures d’avion lui avait permis de relativiser et, la frayeur passée, d’admettre que nous nous en étions tirés à moindre mal. Tsuyu l’avait sermonnée par téléphone, lui expliquant que, enfin, Fram tenait tellement à cette victoire, il doit s’en vouloir déjà assez.

Effectivement, je m’en voulais. Je m’étais comporté comme un gamin effrayé à l’idée de pouvoir perdre. J’avais tellement voulu cette victoire, tellement pris tous les risques pour l’assurer, que je l’avais perdue.

La question, maintenant, se posait en d’autres termes. Pour devenir champions du monde, il nous fallait gagner le rallye de Grande-Bretagne en espérant que Sébastien ne finisse pas dans les cinq premiers. Ou grimper sur la deuxième marche du podium en priant pour que Séb ne finisse pas huitième et que Gilles ne gagne pas…

Mercredi, le kiné me passa une douche froide. Avec mes fractures à la main, disait-il, je ne devais pas espérer trop fort être seulement au départ du rallye.

Je suggérai qu’avec un peu de volonté, je pourrais faire fi de mes douleurs; imperturbable, il répliqua:

— Tu as déjà essayé de piloter avec une fracture?

— Euh ? Non. Mais Freddy l’a fait, il y a quelques années.

— Freddy avait un pied cassé. Pas une main. Un pied, on le plâtre et roule! Tu accélères avec le genou au lieu de la cheville, ça fait oui-non sur l’accélérateur et on peut même dire que ça facilite le boulot des différentiels. Right?

— Mouais… Et alors?

— Alors? Alors t’as besoin de tes deux mains pour tenir le volant. Surtout en Grande-Bretagne, c’est pas un terrain pour conduire coude à la portière. Comment tu veux tirer un frein à main avec le majeur et l’annulaire en rideau?

Je repartis avec une moue dubitative. Le lendemain, nous avions une séance d’essais.

Tout allait bien lorsque je m’assis au volant. Yoko, à côté de moi, me rappela ma sortie en Australie en soufflant:

— On a les réglages de Juuso. Tu y touches, je te quitte.

Elle n’avait pas l’air de plaisanter.

Je pris le volant et m’entraînai à le tourner à droite et à gauche. Pas de problème. Je tirai le frein à main. Pas de problème. Mon majeur et mon annulaire ne touchaient pas.

Puis on démarra la voiture, et je ressentis les vibrations dans ma main.

J’enclenchai la première, embrayai et roulai un peu. Tout allait bien.

Tout alla bien, en fait, jusqu’au moment où, dans une chicane, je voulus renvoyer vers la droite la voiture en appui dans le gauche. Je freinai légèrement du pied gauche et braquai rapidement; la voiture changea d’appui et prit sa trajectoire. Je débraquai, mon majeur toucha le volant et, brusquement, j’eus l’impression qu’une aiguille avait traversé ma main de part en part. La douleur était si intense que je lâchai le volant.

La voiture sortit de la piste, cahota dans la terre en m’arrachant un hurlement à chaque bosse. Enfin, cela s’arrêta, après des siècles de torture.

Yoko me regarda. Pierrot appela à la radio:

— Qu’est-ce que qui se passe?

— Ouah putain ma main!, criai-je en guise de réponse. Et l’on arrêta les essais.

De retour à la maison, j’étais désespéré. Yoko avait un sourire en coin qui me laissait deviner son opinion: si ça peut lui mettre un peu de plomb dans la cervelle…

À cinq heures, Tsuyu revint de l’école. On lui raconta la journée, et, du haut de ses cinq ans:

— Eh ben, la prochaine fois, tu feras gaffe aux arbres!

Comment avais-je pu engendrer un tel monstre???

— Je suis désolé, mais je peux pas te nominer en sachant même pas si tu es au départ.

Pierrot avait l’avantage d’être direct. Il avait décidé de lui-même que Juuso, Cédric et Gilles devraient ramener des points pour le championnat constructeur.

— Gilles, t’as compris?, lançai-je. Il va falloir tenter de nous faire croire que le RAC est un rallye sur goudron!

L’intéressé se retourna vers moi.

— T’inquiète pas pour moi. C’est pas demain que je gagnerai sur terre, mais je peux quand même viser une cinquième place à la régulière. Le jour où tu feras ça sur bitume, on en reparlera.

— Le jour où tu gagneras sur bitume, c’est que tu seras seul engagé!, renchérit Cédric.

— Et plus, ça est pas même sûr, on l’a vu sortir pour moins, compléta Juuso avec son délicieux accent finnois.

Trois contre un, j’abandonnai. Cet échange pourrait faire croire que les pilotes de Peugeot se méprisaient; il ne faut pas croire cela. Pierrot avait réussi à unir ses pilotes dans une saine camaraderie. L’humour vantard en faisait partie et, sous cette croûte de rivalité exacerbée qui plaisait tant aux journalistes, nous avions les uns pour les autres un immense respect. Et ce, qu’il s’agisse des pilotes complets comme Juuso et Cédric ou des spécialistes que Gilles et moi étions, lui pour l’asphalte, moi pour la terre et la neige.

Et, lorsque l’on raillait Gilles pour sa vitesse sur terre, Juuso pour ses sorties spectaculaires, Cédric pour son embonpoint ou moi pour ma vitesse sur bitume, c’était en même temps un hommage à Tarmac Expert, à Pika-schuss, au Fast Fat ou au Blaireau, autant de sobriquets dont nous avions été affublés pour nos qualités respectives.

Les médecins surveillaient attentivement l’évolution de mes fractures. Puis, le mardi précédent le rallye de Grande-Bretagne, ils rendirent un verdict définitif: je ne pourrais pas piloter avant deux semaines. Le rallye de Grande-Bretagne était à l’eau, notre éventuel titre mondial remis à plus tard.

Ce jour-là, je compris une chose essentielle: l’intérêt de savoir perdre pour gagner plus tard.

Dès lors, marquer des points à chaque rallye devint une priorité, priorité qui me fit gagner les championnats suivants avec un nombre de victoires, mais aussi d’abandons, inhabituellement faible.

Il y eut, chez moi, une réunion de l’équipe dirigeante et des pilotes. La question était simple: que faire de la quatrième voiture, celle qui nous était réservée?

La logique aurait voulu que l’on la laisse à un autre pilote, de préférence un jeune prometteur. Pierrot me demanda ce que j’en pensais.

— On pourrait la laisser à une jeune, suggérai-je. Marion par exemple.

Marion était une jeune fille que nous avions tous à l’œil. Les gérants d’équipes pour être sûrs de ne pas la louper si le déclic que l’on attendait d’elle se produisait, et les pilotes avec la méfiance due à tout jeune pilote sur le point de percer. Le hasard voulait qu’elle ait le même âge que moi; mais, bien qu’elle eût commencé le rallye (comme navigatrice de son père) trois ans avant moi, elle était encore bloquée en championnat junior. La limite des vingt-huit ans allait lui tomber dessus l’année suivante sans qu’elle ait réussi à concrétiser les espoirs qu’elle inspirait à tous.

À chaque rallye où les juniors nous accompagnaient, nous lui disions: « c’est peut-être pour aujourd’hui. Si tu tiens le rythme de la dernière fois jusqu’au bout, tu pourrais bien être avec nous l’année prochaine. »

Et, à chaque rallye, quelque chose tournait mal. Soit elle se retrouvait avec des pneus inadaptés, soit une rigole d’eau mal placée l’envoyait au tapis, soit une casse mécanique la bloquait.

J’insistai donc pour que l’on n’attende pas sa première victoire junior pour lui confier une WRC, mais Pierrot me coupa:

— Hors de question.

— Pourquoi? Elle est assez mûre, non? Et le RAC ne compte pas pour le Junior cette année.

— Je sais. Mais, écoute… Voilà, ça fait deux mois qu’on l’a placée chez Bastos pour le RAC.

Bastos était une écurie privée qui faisait courir des 307 WRC de 2007. Régulièrement, Pierrot y plaçait un des jeunes qu’il avait à l’œil pour les mettre en conditions sans la pression de l’usine.

— Tu vois, expliqua Pierrot, j’ai négocié un mois avec Bastos pour qu’ils la fassent courir malgré la légèreté de son palmarès. Je vais pas les appeler à trois jours du départ en leur disant: voilà, je vous vole votre pilote, débrouillez-vous pour en trouver un autre!

Bien sûr, il avait raison. Il fallait trouver un pilote qui ne soit pas engagé au rallye.

Asatsuyu débarqua dans le salon, sans s’inquiéter des gens qui s’y trouvaient: c’était l’heure de je ne sais plus quelle série télé qui passait juste après le journal et qu’elle suivait attentivement.

Gilles s’exclama, en regardant ma fille:

— Ben voilà, un pilote qui est libre pour le RAC!

Ça ne tomba pas dans l’oreille d’une sourde. Elle regarda Gilles, puis Pierrot:

— T’as pas de pilote? C’est pour remplacer Fram?

— C’est ça, répondit notre directeur avec ses yeux de grand-père. Mais tu es peut-être encore un peu jeune…

— Et Yoko? Elle sait conduire aussi!

Yoko était là. Elle tiqua, puis se récria:

— Non, il y a plein de jeunes pilotes, moi, je suis navigatrice, c’est tout!

Pierrot la regarda dans les yeux.

— On n’a pas de jeune pilote prêt à sauter du jour au lendemain dans une WRC. Alors, pourquoi pas toi? Au moins, tu connais parfaitement l’organisation des rallyes, tu connais le comportement de la voiture, tu connais tout.

— En plus, je t’ai déjà laissé le volant plus d’une fois entre les spéciales, ajoutai-je. Et l’an passé, au Kenya, tu t’en es plutôt bien tirée pour pointer à zéro malgré le terrain.

Yoko refusa encore un moment. Encore une fois, c’est Tsuyu qui eut le dernier mot en lui murmurant:

— Okaasan, ichi tesuto o shimashoo. Keiyaku nashi.

Je sautai sur l’occasion d’ajouter, comme le disait ma fille, qu’un essai n’engageait à rien.

C’est ainsi que Yoko devint pilote d’un jour.

Et c’est ainsi, parce que nous avions fait toute notre carrière ensemble, que je devins copilote pour un rallye.

*
* *

— Attention, femme au volant!?

C’est un supporter français qui crut amusant de m’accueillir ainsi à la gare de Cardiff le jeudi soir.

— C’est de ma femme que vous parlez comme ça?, lui hurlai-je au visage en serrant les poings, tout prêt à user de mon plâtre pour l’emplâtrer.

— Woh, faut pas s’énerver, je plaisante !

— Y a d’autres sujets pour plaisanter, connard!

Yoko m’attrapa par le bras.

Tsuyu, qui avait profité des vacances de la Toussaint pour nous accompagner dans la boue galloise, murmura:

— Pourquoi tu lui fous pas sur la gueule?

Ce qui me rappela que, effectivement, ce n’était pas une bonne idée.

— Parce que ton père est un homme civilisé et que les hommes civilisés ont autre chose que leurs poings pour s’exprimer, répondit Yoko en me tirant vers la sortie.

Tsuyu, qui connaissait exactement le nombre d’heures que je passais chaque jour devant mon punching-ball, parut légèrement déçue et je l’entendis murmurer:

— Heureusement que je suis pas un homme…

À peine sorti de la gare, j’entendis quelqu’un crier:

— Femme au volant, mort au tournant!

Yoko prit sur moi et j’ignorai résolument l’imprécation. Ce n’était que la deuxième fois que j’entendais cette ânerie qui devait être répétée plusieurs centaines de fois en un week-end.

Les journalistes nous entourèrent. C’était la première fois depuis la naissance du championnat du monde qu’un habituel copilote était appelé à conduire durant un rallye complet. Le règlement précisait explicitement que les deux membres d’équipage pouvaient conduire à tout moment, et certains, comme moi, en profitaient régulièrement pour se reposer entre deux spéciales en laissant le temps d’une liaison conduire le copilote.

Mais là, c’était autre chose. Yoko allait conduire en spéciale, durant toute la durée du rallye, et j’allais lui lire les notes. Sur la fiche d’engagement, son nom venait en premier. J’étais officiellement navigateur.

La FIA, de son côté, avait apprécié cette honnêteté. Néanmoins, nous n’avions pas obtenu de dérogation pour les championnats: j’allais marquer les points éventuels au championnat des navigateurs et Yoko à celui des pilotes!

Cette disposition ne changeait pas grand-chose. De toute façon, nous n’attendions pas que Yoko inscrive la victoire qui nous aurait peut-être permis de remporter le championnat.

Tout commença par une engueulade. À huit heures vingt-deux, Yoko attaqua brusquement:

— Qu’est-ce que tu fous là? T’as un carnet à faire signer à vingt-trois!

Penaud, je sortis du baquet pour rejoindre le CH. Combien de fois lui avais-je fait remarquer qu’il était temps d’aller pointer? Je compris brusquement une chose: à chaque fois sans doute, et comme j’étais en train de le faire lors de son interpellation, elle devait réviser les notes qu’elle allait devoir annoncer!

Et encore, j’avais une facilité: j’allais les annoncer dans ma langue maternelle, tandis qu’il lui fallait faire l’effort supplémentaire de les donner en français. Certes, elle parlait français parfaitement et sans accent; mais les expressions qu’elle lâchait sous le coup de l’émotion montraient qu’elle pensait toujours en japonais. Je mesurais parfaitement, depuis longtemps, l’importance du travail du copilote; je découvrais brutalement sa difficulté.

J’allai pointer, tendant notre carnet de bord de la main gauche. Vingt-trois. Juste à l’heure. « Pointage à zéro », comme on dit.

Je rejoignis la voiture et, soudain, Yoko m’arracha le carnet et vérifia que tout avait été tamponné et complété correctement. Je la laissai faire.

— C’est bon, tout est complet. Excuse-moi, mais j’avais un doute. Tu comprends, ce sera sûrement la seule fois où je tiendrai un volant en course, j’ai pas envie que tu nous fasses disqualifier en oubliant un tampon !

— Ouais, et moi, j’aimerais assez que tu te calmes… Ce sera sûrement la seule fois où je tiendrai un carnet de notes, j’ai pas envie que tu nous mettes au fossé…

Elle sourit, se cala dans son baquet et respira à fond, lentement, les yeux fermés.

Asatsuyu passa sa tête par la portière, juste au-dessus de la traverse de l’arceau:

— Okaasan, genki ka?

Yoko rouvrit les yeux, la regarda et sourit :

— Hai, genki. Nadameta.

Je la regardai.

— Exactement, calme-toi. Faut jamais s’énerver au volant.

— Va dire ça aux blaireaux qui tentent de rouler place de la Concorde à sept heures du mat’!

— D’accord, mais eux, ils sont français. Les Français sont réputés mauvais conducteurs, non?

— Bien sûr… Ça me perturbe de rouler à gauche en étant assise à gauche.

— Pourquoi?

— Pour toi, c’est pas compliqué: t’es assis à gauche et tu roules du côté où il faut rouler. Moi, j’ai l’habitude d’être assise à droite quand je roule à gauche et inversement. Pour moi, c’est pas forcément normal d’être assise à gauche, tu vois? D’habitude, je suis assise au centre de la route. J’ai peur de revenir à droite automatiquement parce que, avec une conduite à gauche, j’ai l’habitude de rouler à droite. Pour bien faire, pour venir ici, il m’aurait fallu une conduite à droite et j’aurais été parfaitement à l’aise pour rouler à gauche.

— C’était un peu tard pour te préparer une 207 en conduite à droite, non?

— Hélas.

On partit pour le prologue. On en revint une demi-heure plus tard. Les journalistes nous entourèrent.

Yoko avait, malgré trois notes mal annoncées, réalisé le vingtième temps de la première spéciale.

De manière assez surprenante, leur réflexe conditionné les poussa à m’entourer, et non Yoko. Le premier qui m’interrogea était italien et, assez naturellement, je lui répondis dans sa langue — mon italien était hésitant mais suffisant pour ce qu’on lui demandait. Le suivant venait d’interroger Yoko — il était seul à avoir pensé à elle — et me questionna en japonais. Un Britannique passa ensuite, et je lui répétai en anglais ce que j’avais expliqué aux précédents.

Après deux autres Britanniques, dont un Écossais à l’accent redoutable, il y eut un Français et un Italien. Enfin, je fis l’effort de baragouiner deux mots d’espagnol pour un journaliste qui me planta comme un malpropre à l’arrivée de Carlos Sainz.

— Vous parlez toutes ces langues?, m’interrogea un Français incrédule.

— J’ai aussi des notions de mandarin, répondis-je un brin fanfaron pour en finir avec cette question stupide.

J’ouvris la Thermos que j’avais à la main et, prenant un grande goulée, lâchai un « Na zdarovie » triomphant.

Sur ce, ma fille arriva et s’adressa au journaliste:

— Why do you ask my father questions that have obvious answers?

Elle avait fait exprès de parler anglais et le journaliste la regarda, hébété, avant de revenir à moi :

— Toute la famille est comme ça?

— Non, Ojiisan parle plein de langues, répondit Tsuyu avec une grande explosion de bras, avant d’entamer l’inventaire en comptant sur ses doigts: japonais, anglais, français, mandarin, cantonais, espagnol, russe… Il parle sept langues, mon grand-père! Fram, c’est que quatre.

— Et toi, tu parles quelles langues?

— Moi? Seulement français, japonais et anglais. Mes langues maternelles, quoi.

— Anglais, c’est pas ta langue maternelle.

— Non, mais c’est pareil. Tout le monde parle anglais chez moi.

Les yeux du journaliste revinrent sur moi.

— C’est vrai?

— Bien sûr, c’est vrai. Chez moi, tout le monde parle français. On passe les inter-saisons chez les parents de Yoko, où tout le monde parle japonais, et on passe l’année dans les rallyes, où tout le monde parle anglais. C’est normal qu’elle parle les trois langues.

— Elle ne les confond pas?

— Non. On confond les langues quand on ne comprend pas la différence. Mais chez elle, il y a la langue pour parler avec Fram, celle pour parler avec Yoko et celle pour les invités. C’est pas la même langue.

— Et quand vous êtes tous ensemble?

— Non, ce que je dis, c’est la base. On y faisait très attention quand elle a commencé à parler, justement pour pas qu’elle confonde. Maintenant, elle a bien compris, donc on assouplit. Mais avant, même en France, Yoko lui parlait toujours en japonais et moi toujours en français, pour qu’elle fasse bien la différence.

Yoko m’interrompit:

— Arrête un peu de bavarder, t’as un carnet à faire remplir!

Décidément, elle prenait un malin plaisir à se comporter comme moi dans mes plus mauvais jours.

La deuxième spéciale fut terrible. Les gouttes qui tombaient depuis l’aube devinrent une grosse pluie lourde. Yoko se débattait avec son volant pour garder la voiture sur la piste. Je lui annonçai les notes avec une pointe d’appréhension, guettant constamment le comportement de la voiture. Je découvrais ce qu’elle avait ressenti deux semaines plus tôt. Sauf que je n’avais pas un pilote à moitié fou et surexcité par l’idée de gagner quelques dixièmes, mais un pilote apprenti décidé à aller au bout à son rythme!

Je faisais attention à ce que je lisais, voulant à tout prix éviter les erreurs. Yoko roulait déjà plus régulièrement que dans la matinée. De temps à autres, je lâchai un conseil.

À l’arrivée, sous le déluge, Yoko avait réalisé le douzième temps, en roulant régulièrement. L’ES3 se déroula de la même manière. Yoko prenait ses repères. Elle roula moins vite mais plus régulièrement encore. Lorsque je disais quelque chose, elle réagissait instantanément. Je trouvais aussi mon rythme de navigateur et, enfin, les notes tombaient régulièrement.

Au parc d’assistance, Pierrot était aux anges. Il annonça tout de go qu’il était favorable à ce que Yoko prenne mon baquet à chaque blessure. Elle ramenait, malgré mes erreurs d’annonce, une voiture indemne.

Un gars du service météo arriva. Il nous regarda, Juuso, Cédric, Gilles et Yoko, et annonça triomphalement:

— Laissez-moi deviner… Vous pensez qu’il pleut? Que dalle, c’est juste un peu vivifiant! La pluie, vous verrez ce que c’est vers seize heures!

Gilles laissa échapper un regard angoissé vers sa voiture. Juuso éclata de rire et dit qu’il allait bientôt y avoir autant d’adhérence que chez lui en plein hiver. Cédric, habitué aux conditions invivables, se retourna vers les pneus et jeta un œil amoureux à ceux qui avaient les plus gros crampons. Yoko me murmura à l’oreille:

— Ça va être dur, non?

— Très. Tu feras gaffe, dans tous les virages, ça va beaucoup glisser et on n’aura aucune motricité. Tu vas rentrer la voiture en force et la sortir en accélérant à fond et en montant les vitesses les unes après les autres. Appel-contre-appel obligatoire.

Le chef mécanicien s’approcha de Yoko pour avoir les réglages à appliquer. Elle me lança un regard implorant.

— Je fais toujours survirer. Si je la règle comme pour moi, tu vas pas y arriver, lui dis-je. Prends ceux de Cédric comme base, et on fera évoluer après au besoin.

On repartit. À quatre heures, effectivement, ce qui nous avait paru un déluge deux heures plus tôt nous semblait n’avoir été qu’une légère ondée.

L’eau tombait à verse. Les essuie-glace, lancés à pleine vitesse, nous donnaient à peine un instant de visibilité entre deux plongées dans une piscine. La voiture avait été rehaussée au maximum, avec des pneus larges à crampons gigantesques. Courageusement, Yoko la relançait entre deux virages jusqu’à cent trente kilomètres à l’heure. Les freinages interminables étaient à peine raccourcis par une prise d’appuis décidée qui servait d’appel pour le virage suivant. J’annonçais la route mais, surtout, je multipliai les conseils. Les petits trucs qui permettent de ne pas s’enfoncer dans les ornières des prédécesseurs. Ceux qui permettent malgré tout d’avoir quelque chose qui ressemble à de la motricité à la sortie. Ceux, surtout, qui permettent de deviner où va la route entre deux passages d’essuie-glace.

Je donnais des conseils et je sentais instantanément la voiture réagir. Yoko, muette, crispée, concentrée sur ce qu’elle devinait à travers le pare-brise, tournait son volant souplement, comme je lui disait de le faire. Et, à chaque fois, c’était comme si je dirigeais la voiture à travers elle. Nous n’étions plus deux personnes. Nous étions un équipage.

De son côté, elle captait les notes et les conseils sans les entendre. Elle profitait du court répit offert par un passage d’essuie-glace pour enregistrer un maximum d’informations sur la route, qu’elle recoupait sans y penser avec celles que je lui donnais. Et automatiquement, comme si elle avait fait cela toute sa vie, elle donnait le bon coup de volant, tenait le bon rythme, conduisait souplement, relançait la voiture au bon moment pour la renvoyer dans le bon sens à l’approche du virage. Nous formions un seul cerveau.

Et la voiture, je suis prêt à le parier, avait elle-même l’impression que l’on faisait partie d’elle, que nous formions un unique concurrent.

Le soir, nous apprîmes l’extraordinaire nouvelle. La 207 WRC, Yoko et moi avions réalisé deux temps scratches au plus fort de l’orage. Même Cédric avait dû s’avouer vaincu. De notre vingtième place initiale, nous étions remontés en troisième position, immédiatement derrière Carlos et Benoît. Tout ça en quatre petites spéciales !

Il faut dire aussi que, sur trente-deux WRC au départ, seules treize avaient survécu au déluge!

Marion et la 307 de l’écurie Bastos avaient également su nager au bon endroit et pointaient à la huitième position. Elle n’était pourtant pas réputée pour sa capacité à se sortir de la boue.

Il avait plu toute la nuit. Asatsuyu était fière de sa mère et, réaction dont je ne nierai pas la stupidité, j’étais fier de ma femme. Cédric, lui, était fier de ses réglages: même Juuso, après s’être embourbé dans les siens, avait décidé de repartir d’une feuille blanche à partir de ceux de Cédric.

Au matin, Yoko reprit son volant. On roula régulièrement. Les autres s’étaient réveillés après avoir été assommés par le climat la veille. Les voitures, qu’ils n’avaient pas osé régler dès la veille pour tracer dans vingt centimètres de boue, avaient enfin été adaptées aux conditions.

Peu à peu, au fil des spéciales, on perdit du terrain. Mais Yoko, régulière et rapide, se montrait encore un concurrent solide. J’avais parfaitement confiance en elle, ce qui n’était pas souvent le cas lorsque j’étais passager, et j’arrivais à donner les notes correctement.

Il y eut une super-spéciale le dimanche matin pour conclure le rallye, où Yoko profita d’une voiture plus haute dans une boue plus liquide que jamais pour faire plier la Ford de Freddy Loix.

Et, dans cette dernière spéciale, un meilleur temps surprise vint de Marion, bien décidée à montrer ce qu’elle pouvait faire et à saisir sa chance. Ainsi, les deux femmes du rallye finirent ex-aequo à la huitième place, marquant chacune un demi-point au championnat des pilotes. Je marquai également un demi-point au championnat des copilotes, et Yoko et moi devînmes ainsi les seuls à avoir inscrit nos noms la même année dans les deux championnats.

Quant à Marion, elle avait enfin démontré à tous ceux qui croyaient en elle à quel point ils avaient raison. Ce résultat, pour son premier rallye en WRC, fut déterminant pour la suite. Elle gagna ainsi non seulement un volant d’usine en championnat Junior chez Renault pour 2009, mais surtout la promesse de Hyundai — grand découvreur de pilotes — de l’intégrer à l’équipe officielle en championnat du monde dès 2010.

Je pensais conclure cet intermède dans le baquet de droite en annonçant publiquement:

— Sincèrement, je savais que Yoko faisait un sacré boulot. Mais je n’imaginais pas à quel point il est difficile. C’est incroyable, le débit qu’il faut arriver à soutenir pour annoncer toutes les notes dans les temps. J’ai fait plusieurs erreurs, d’ailleurs. Heureusement que Yoko a un bon coup d’œil. On oublie aussi quand on parle aux journalistes tout ce que le copilote fait pendant ce temps-là, les paperasses, les relations avec la direction de course, tout ça… Vraiment, je tire mon chapeau à tous les copilotes. Et je ne dirai plus jamais navigateurs, parce que j’ai compris depuis trois jours qu’ils sont aussi des pilotes à part entière.

Mais Yoko se crut obligée de rajouter:

— Moi aussi, j’ai découvert quelque chose. J’ai découvert que ce que je pensais n’être que tourner un volant est tellement plus compliqué. Il faut voir la route, la sentir, la deviner, tout en écoutant en même temps le copilote qui vous annonce tout ça, et comprendre que c’est là qu’il a dit ça et que donc c’est là qu’il faut faire ça. J’ai compris le cran qu’il faut pour tenir une voiture à cent trente dans la boue, quand on a l’impression d’avoir quatre savonnettes à la place des roues. J’ai compris aussi qu’il ne faut pas juste avoir des réflexes. Il faut réfléchir pour savoir où et comment placer la voiture, anticiper sur ce qui va suivre et sur ce qui peut arriver. Je crois que tous les gars qui sont capables d’écraser un accélérateur dans ces conditions méritent notre admiration.

— On va résumer, dit alors le directeur de course, en disant que tous ceux qui osent monter dans une voiture de rallye dans ces conditions méritent qu’on leur tire notre chapeau.

(20/04/2003)