— Pour­quoi elle est bleue, ta main?

Ma fille a par­fois de drôles de façons de dire bon­jour. Nous venions de ren­trer à la mai­son, le dimanche 26 octobre 2008, et un peu de peau bleue dépas­sait du plâtre du super-bûche­ron qui venait de faire une trouée de cent mètres dans les arbres aus­tra­liens.

La colère de Yoko s’était cal­mée. Les dix-huit heures d’avion lui avait per­mis de rela­ti­vi­ser et, la frayeur pas­sée, d’admettre que nous nous en étions tirés à moindre mal. Tsuyu l’avait ser­mon­née par télé­phone, lui expli­quant que, enfin, Fram tenait tel­le­ment à cette vic­toire, il doit s’en vou­loir déjà assez.

Effec­ti­ve­ment, je m’en vou­lais. Je m’étais com­por­té comme un gamin effrayé à l’idée de pou­voir perdre. J’avais tel­le­ment vou­lu cette vic­toire, tel­le­ment pris tous les risques pour l’assurer, que je l’avais per­due.

La ques­tion, main­te­nant, se posait en d’autres termes. Pour deve­nir cham­pions du monde, il nous fal­lait gagner le ral­lye de Grande-Bre­tagne en espé­rant que Sébas­tien ne finisse pas dans les cinq pre­miers. Ou grim­per sur la deuxième marche du podium en priant pour que Séb ne finisse pas hui­tième et que Gilles ne gagne pas…

Mer­cre­di, le kiné me pas­sa une douche froide. Avec mes frac­tures à la main, disait-il, je ne devais pas espé­rer trop fort être seule­ment au départ du ral­lye.

Je sug­gé­rai qu’avec un peu de volon­té, je pour­rais faire fi de mes dou­leurs; imper­tur­bable, il répli­qua:

— Tu as déjà essayé de pilo­ter avec une frac­ture?

— Euh ? Non. Mais Fred­dy l’a fait, il y a quelques années.

— Fred­dy avait un pied cas­sé. Pas une main. Un pied, on le plâtre et roule! Tu accé­lères avec le genou au lieu de la che­ville, ça fait oui-non sur l’accélérateur et on peut même dire que ça faci­lite le bou­lot des dif­fé­ren­tiels. Right?

— Mouais… Et alors?

— Alors? Alors t’as besoin de tes deux mains pour tenir le volant. Sur­tout en Grande-Bre­tagne, c’est pas un ter­rain pour conduire coude à la por­tière. Com­ment tu veux tirer un frein à main avec le majeur et l’annulaire en rideau?

Je repar­tis avec une moue dubi­ta­tive. Le len­de­main, nous avions une séance d’essais.

Tout allait bien lorsque je m’assis au volant. Yoko, à côté de moi, me rap­pe­la ma sor­tie en Aus­tra­lie en souf­flant:

— On a les réglages de Juu­so. Tu y touches, je te quitte.

Elle n’avait pas l’air de plai­san­ter.

Je pris le volant et m’entraînai à le tour­ner à droite et à gauche. Pas de pro­blème. Je tirai le frein à main. Pas de pro­blème. Mon majeur et mon annu­laire ne tou­chaient pas.

Puis on démar­ra la voi­ture, et je res­sen­tis les vibra­tions dans ma main.

J’enclenchai la pre­mière, embrayai et rou­lai un peu. Tout allait bien.

Tout alla bien, en fait, jusqu’au moment où, dans une chi­cane, je vou­lus ren­voyer vers la droite la voi­ture en appui dans le gauche. Je frei­nai légè­re­ment du pied gauche et bra­quai rapi­de­ment; la voi­ture chan­gea d’appui et prit sa tra­jec­toire. Je débra­quai, mon majeur tou­cha le volant et, brus­que­ment, j’eus l’impression qu’une aiguille avait tra­ver­sé ma main de part en part. La dou­leur était si intense que je lâchai le volant.

La voi­ture sor­tit de la piste, caho­ta dans la terre en m’arrachant un hur­le­ment à chaque bosse. Enfin, cela s’arrêta, après des siècles de tor­ture.

Yoko me regar­da. Pier­rot appe­la à la radio:

— Qu’est-ce que qui se passe?

— Ouah putain ma main!, criai-je en guise de réponse. Et l’on arrê­ta les essais.

De retour à la mai­son, j’étais déses­pé­ré. Yoko avait un sou­rire en coin qui me lais­sait devi­ner son opi­nion: si ça peut lui mettre un peu de plomb dans la cer­velle…

À cinq heures, Tsuyu revint de l’école. On lui racon­ta la jour­née, et, du haut de ses cinq ans:

— Eh ben, la pro­chaine fois, tu feras gaffe aux arbres!

Com­ment avais-je pu engen­drer un tel monstre???

— Je suis déso­lé, mais je peux pas te nomi­ner en sachant même pas si tu es au départ.

Pier­rot avait l’avantage d’être direct. Il avait déci­dé de lui-même que Juu­so, Cédric et Gilles devraient rame­ner des points pour le cham­pion­nat construc­teur.

— Gilles, t’as com­pris?, lan­çai-je. Il va fal­loir ten­ter de nous faire croire que le RAC est un ral­lye sur gou­dron!

L’intéressé se retour­na vers moi.

— T’inquiète pas pour moi. C’est pas demain que je gagne­rai sur terre, mais je peux quand même viser une cin­quième place à la régu­lière. Le jour où tu feras ça sur bitume, on en repar­le­ra.

— Le jour où tu gagne­ras sur bitume, c’est que tu seras seul enga­gé!, ren­ché­rit Cédric.

— Et plus, ça est pas même sûr, on l’a vu sor­tir pour moins, com­plé­ta Juu­so avec son déli­cieux accent fin­nois.

Trois contre un, j’abandonnai. Cet échange pour­rait faire croire que les pilotes de Peu­geot se mépri­saient; il ne faut pas croire cela. Pier­rot avait réus­si à unir ses pilotes dans une saine cama­ra­de­rie. L’humour van­tard en fai­sait par­tie et, sous cette croûte de riva­li­té exa­cer­bée qui plai­sait tant aux jour­na­listes, nous avions les uns pour les autres un immense res­pect. Et ce, qu’il s’agisse des pilotes com­plets comme Juu­so et Cédric ou des spé­cia­listes que Gilles et moi étions, lui pour l’asphalte, moi pour la terre et la neige.

Et, lorsque l’on raillait Gilles pour sa vitesse sur terre, Juu­so pour ses sor­ties spec­ta­cu­laires, Cédric pour son embon­point ou moi pour ma vitesse sur bitume, c’était en même temps un hom­mage à Tar­mac Expert, à Pika-schuss, au Fast Fat ou au Blai­reau, autant de sobri­quets dont nous avions été affu­blés pour nos qua­li­tés res­pec­tives.

Les méde­cins sur­veillaient atten­ti­ve­ment l’évolution de mes frac­tures. Puis, le mar­di pré­cé­dent le ral­lye de Grande-Bre­tagne, ils ren­dirent un ver­dict défi­ni­tif: je ne pour­rais pas pilo­ter avant deux semaines. Le ral­lye de Grande-Bre­tagne était à l’eau, notre éven­tuel titre mon­dial remis à plus tard.

Ce jour-là, je com­pris une chose essen­tielle: l’intérêt de savoir perdre pour gagner plus tard.

Dès lors, mar­quer des points à chaque ral­lye devint une prio­ri­té, prio­ri­té qui me fit gagner les cham­pion­nats sui­vants avec un nombre de vic­toires, mais aus­si d’abandons, inha­bi­tuel­le­ment faible.

Il y eut, chez moi, une réunion de l’équipe diri­geante et des pilotes. La ques­tion était simple: que faire de la qua­trième voi­ture, celle qui nous était réser­vée?

La logique aurait vou­lu que l’on la laisse à un autre pilote, de pré­fé­rence un jeune pro­met­teur. Pier­rot me deman­da ce que j’en pen­sais.

— On pour­rait la lais­ser à une jeune, sug­gé­rai-je. Marion par exemple.

Marion était une jeune fille que nous avions tous à l’œil. Les gérants d’équipes pour être sûrs de ne pas la lou­per si le déclic que l’on atten­dait d’elle se pro­dui­sait, et les pilotes avec la méfiance due à tout jeune pilote sur le point de per­cer. Le hasard vou­lait qu’elle ait le même âge que moi; mais, bien qu’elle eût com­men­cé le ral­lye (comme navi­ga­trice de son père) trois ans avant moi, elle était encore blo­quée en cham­pion­nat junior. La limite des vingt-huit ans allait lui tom­ber des­sus l’année sui­vante sans qu’elle ait réus­si à concré­ti­ser les espoirs qu’elle ins­pi­rait à tous.

À chaque ral­lye où les juniors nous accom­pa­gnaient, nous lui disions: “c’est peut-être pour aujourd’hui. Si tu tiens le rythme de la der­nière fois jusqu’au bout, tu pour­rais bien être avec nous l’année pro­chaine.”

Et, à chaque ral­lye, quelque chose tour­nait mal. Soit elle se retrou­vait avec des pneus inadap­tés, soit une rigole d’eau mal pla­cée l’envoyait au tapis, soit une casse méca­nique la blo­quait.

J’insistai donc pour que l’on n’attende pas sa pre­mière vic­toire junior pour lui confier une WRC, mais Pier­rot me cou­pa:

— Hors de ques­tion.

— Pour­quoi? Elle est assez mûre, non? Et le RAC ne compte pas pour le Junior cette année.

— Je sais. Mais, écoute… Voi­là, ça fait deux mois qu’on l’a pla­cée chez Bas­tos pour le RAC.

Bas­tos était une écu­rie pri­vée qui fai­sait cou­rir des 307 WRC de 2007. Régu­liè­re­ment, Pier­rot y pla­çait un des jeunes qu’il avait à l’œil pour les mettre en condi­tions sans la pres­sion de l’usine.

— Tu vois, expli­qua Pier­rot, j’ai négo­cié un mois avec Bas­tos pour qu’ils la fassent cou­rir mal­gré la légè­re­té de son pal­ma­rès. Je vais pas les appe­ler à trois jours du départ en leur disant: voi­là, je vous vole votre pilote, débrouillez-vous pour en trou­ver un autre!

Bien sûr, il avait rai­son. Il fal­lait trou­ver un pilote qui ne soit pas enga­gé au ral­lye.

Asat­suyu débar­qua dans le salon, sans s’inquiéter des gens qui s’y trou­vaient: c’était l’heure de je ne sais plus quelle série télé qui pas­sait juste après le jour­nal et qu’elle sui­vait atten­ti­ve­ment.

Gilles s’exclama, en regar­dant ma fille:

— Ben voi­là, un pilote qui est libre pour le RAC!

Ça ne tom­ba pas dans l’oreille d’une sourde. Elle regar­da Gilles, puis Pier­rot:

— T’as pas de pilote? C’est pour rem­pla­cer Fram?

— C’est ça, répon­dit notre direc­teur avec ses yeux de grand-père. Mais tu es peut-être encore un peu jeune…

— Et Yoko? Elle sait conduire aus­si!

Yoko était là. Elle tiqua, puis se récria:

— Non, il y a plein de jeunes pilotes, moi, je suis navi­ga­trice, c’est tout!

Pier­rot la regar­da dans les yeux.

— On n’a pas de jeune pilote prêt à sau­ter du jour au len­de­main dans une WRC. Alors, pour­quoi pas toi? Au moins, tu connais par­fai­te­ment l’organisation des ral­lyes, tu connais le com­por­te­ment de la voi­ture, tu connais tout.

— En plus, je t’ai déjà lais­sé le volant plus d’une fois entre les spé­ciales, ajou­tai-je. Et l’an pas­sé, au Kenya, tu t’en es plu­tôt bien tirée pour poin­ter à zéro mal­gré le ter­rain.

Yoko refu­sa encore un moment. Encore une fois, c’est Tsuyu qui eut le der­nier mot en lui mur­mu­rant:

— Okaa­san, ichi tesu­to o shi­ma­shoo. Keiya­ku nashi.

Je sau­tai sur l’occasion d’ajouter, comme le disait ma fille, qu’un essai n’engageait à rien.

C’est ain­si que Yoko devint pilote d’un jour.

Et c’est ain­si, parce que nous avions fait toute notre car­rière ensemble, que je devins copi­lote pour un ral­lye.

*
* *

— Atten­tion, femme au volant!?

C’est un sup­por­ter fran­çais qui crut amu­sant de m’accueillir ain­si à la gare de Car­diff le jeu­di soir.

— C’est de ma femme que vous par­lez comme ça?, lui hur­lai-je au visage en ser­rant les poings, tout prêt à user de mon plâtre pour l’emplâtrer.

— Woh, faut pas s’énerver, je plai­sante !

— Y a d’autres sujets pour plai­san­ter, connard!

Yoko m’attrapa par le bras.

Tsuyu, qui avait pro­fi­té des vacances de la Tous­saint pour nous accom­pa­gner dans la boue gal­loise, mur­mu­ra:

— Pour­quoi tu lui fous pas sur la gueule?

Ce qui me rap­pe­la que, effec­ti­ve­ment, ce n’était pas une bonne idée.

— Parce que ton père est un homme civi­li­sé et que les hommes civi­li­sés ont autre chose que leurs poings pour s’exprimer, répon­dit Yoko en me tirant vers la sor­tie.

Tsuyu, qui connais­sait exac­te­ment le nombre d’heures que je pas­sais chaque jour devant mon pun­ching-ball, parut légè­re­ment déçue et je l’entendis mur­mu­rer:

— Heu­reu­se­ment que je suis pas un homme…

À peine sor­ti de la gare, j’entendis quelqu’un crier:

— Femme au volant, mort au tour­nant!

Yoko prit sur moi et j’ignorai réso­lu­ment l’imprécation. Ce n’était que la deuxième fois que j’entendais cette âne­rie qui devait être répé­tée plu­sieurs cen­taines de fois en un week-end.

Les jour­na­listes nous entou­rèrent. C’était la pre­mière fois depuis la nais­sance du cham­pion­nat du monde qu’un habi­tuel copi­lote était appe­lé à conduire durant un ral­lye com­plet. Le règle­ment pré­ci­sait expli­ci­te­ment que les deux membres d’équipage pou­vaient conduire à tout moment, et cer­tains, comme moi, en pro­fi­taient régu­liè­re­ment pour se repo­ser entre deux spé­ciales en lais­sant le temps d’une liai­son conduire le copi­lote.

Mais là, c’était autre chose. Yoko allait conduire en spé­ciale, durant toute la durée du ral­lye, et j’allais lui lire les notes. Sur la fiche d’engagement, son nom venait en pre­mier. J’étais offi­ciel­le­ment navi­ga­teur.

La FIA, de son côté, avait appré­cié cette hon­nê­te­té. Néan­moins, nous n’avions pas obte­nu de déro­ga­tion pour les cham­pion­nats: j’allais mar­quer les points éven­tuels au cham­pion­nat des navi­ga­teurs et Yoko à celui des pilotes!

Cette dis­po­si­tion ne chan­geait pas grand-chose. De toute façon, nous n’attendions pas que Yoko ins­crive la vic­toire qui nous aurait peut-être per­mis de rem­por­ter le cham­pion­nat.

Tout com­men­ça par une engueu­lade. À huit heures vingt-deux, Yoko atta­qua brus­que­ment:

— Qu’est-ce que tu fous là? T’as un car­net à faire signer à vingt-trois!

Penaud, je sor­tis du baquet pour rejoindre le CH. Com­bien de fois lui avais-je fait remar­quer qu’il était temps d’aller poin­ter? Je com­pris brus­que­ment une chose: à chaque fois sans doute, et comme j’étais en train de le faire lors de son inter­pel­la­tion, elle devait révi­ser les notes qu’elle allait devoir annon­cer!

Et encore, j’avais une faci­li­té: j’allais les annon­cer dans ma langue mater­nelle, tan­dis qu’il lui fal­lait faire l’effort sup­plé­men­taire de les don­ner en fran­çais. Certes, elle par­lait fran­çais par­fai­te­ment et sans accent; mais les expres­sions qu’elle lâchait sous le coup de l’émotion mon­traient qu’elle pen­sait tou­jours en japo­nais. Je mesu­rais par­fai­te­ment, depuis long­temps, l’importance du tra­vail du copi­lote; je décou­vrais bru­ta­le­ment sa dif­fi­cul­té.

J’allai poin­ter, ten­dant notre car­net de bord de la main gauche. Vingt-trois. Juste à l’heure. “Poin­tage à zéro”, comme on dit.

Je rejoi­gnis la voi­ture et, sou­dain, Yoko m’arracha le car­net et véri­fia que tout avait été tam­pon­né et com­plé­té cor­rec­te­ment. Je la lais­sai faire.

— C’est bon, tout est com­plet. Excuse-moi, mais j’avais un doute. Tu com­prends, ce sera sûre­ment la seule fois où je tien­drai un volant en course, j’ai pas envie que tu nous fasses dis­qua­li­fier en oubliant un tam­pon !

— Ouais, et moi, j’aimerais assez que tu te calmes… Ce sera sûre­ment la seule fois où je tien­drai un car­net de notes, j’ai pas envie que tu nous mettes au fos­sé…

Elle sou­rit, se cala dans son baquet et res­pi­ra à fond, len­te­ment, les yeux fer­més.

Asat­suyu pas­sa sa tête par la por­tière, juste au-des­sus de la tra­verse de l’arceau:

— Okaa­san, gen­ki ka?

Yoko rou­vrit les yeux, la regar­da et sou­rit :

— Hai, gen­ki. Nada­me­ta.

Je la regar­dai.

— Exac­te­ment, calme-toi. Faut jamais s’énerver au volant.

— Va dire ça aux blai­reaux qui tentent de rou­ler place de la Concorde à sept heures du mat’!

— D’accord, mais eux, ils sont fran­çais. Les Fran­çais sont répu­tés mau­vais conduc­teurs, non?

— Bien sûr… Ça me per­turbe de rou­ler à gauche en étant assise à gauche.

— Pour­quoi?

— Pour toi, c’est pas com­pli­qué: t’es assis à gauche et tu roules du côté où il faut rou­ler. Moi, j’ai l’habitude d’être assise à droite quand je roule à gauche et inver­se­ment. Pour moi, c’est pas for­cé­ment nor­mal d’être assise à gauche, tu vois? D’habitude, je suis assise au centre de la route. J’ai peur de reve­nir à droite auto­ma­ti­que­ment parce que, avec une conduite à gauche, j’ai l’habitude de rou­ler à droite. Pour bien faire, pour venir ici, il m’aurait fal­lu une conduite à droite et j’aurais été par­fai­te­ment à l’aise pour rou­ler à gauche.

— C’était un peu tard pour te pré­pa­rer une 207 en conduite à droite, non?

— Hélas.

On par­tit pour le pro­logue. On en revint une demi-heure plus tard. Les jour­na­listes nous entou­rèrent.

Yoko avait, mal­gré trois notes mal annon­cées, réa­li­sé le ving­tième temps de la pre­mière spé­ciale.

De manière assez sur­pre­nante, leur réflexe condi­tion­né les pous­sa à m’entourer, et non Yoko. Le pre­mier qui m’interrogea était ita­lien et, assez natu­rel­le­ment, je lui répon­dis dans sa langue — mon ita­lien était hési­tant mais suf­fi­sant pour ce qu’on lui deman­dait. Le sui­vant venait d’interroger Yoko — il était seul à avoir pen­sé à elle — et me ques­tion­na en japo­nais. Un Bri­tan­nique pas­sa ensuite, et je lui répé­tai en anglais ce que j’avais expli­qué aux pré­cé­dents.

Après deux autres Bri­tan­niques, dont un Écos­sais à l’accent redou­table, il y eut un Fran­çais et un Ita­lien. Enfin, je fis l’effort de bara­goui­ner deux mots d’espagnol pour un jour­na­liste qui me plan­ta comme un mal­propre à l’arrivée de Car­los Sainz.

— Vous par­lez toutes ces langues?, m’interrogea un Fran­çais incré­dule.

— J’ai aus­si des notions de man­da­rin, répon­dis-je un brin fan­fa­ron pour en finir avec cette ques­tion stu­pide.

J’ouvris la Ther­mos que j’avais à la main et, pre­nant un grande gou­lée, lâchai un “Na zda­ro­vie” triom­phant.

Sur ce, ma fille arri­va et s’adressa au jour­na­liste:

— Why do you ask my father ques­tions that have obvious ans­wers?

Elle avait fait exprès de par­ler anglais et le jour­na­liste la regar­da, hébé­té, avant de reve­nir à moi :

— Toute la famille est comme ça?

— Non, Ojii­san parle plein de langues, répon­dit Tsuyu avec une grande explo­sion de bras, avant d’entamer l’inventaire en comp­tant sur ses doigts: japo­nais, anglais, fran­çais, man­da­rin, can­to­nais, espa­gnol, russe… Il parle sept langues, mon grand-père! Fram, c’est que quatre.

— Et toi, tu parles quelles langues?

— Moi? Seule­ment fran­çais, japo­nais et anglais. Mes langues mater­nelles, quoi.

— Anglais, c’est pas ta langue mater­nelle.

— Non, mais c’est pareil. Tout le monde parle anglais chez moi.

Les yeux du jour­na­liste revinrent sur moi.

— C’est vrai?

— Bien sûr, c’est vrai. Chez moi, tout le monde parle fran­çais. On passe les inter-sai­sons chez les parents de Yoko, où tout le monde parle japo­nais, et on passe l’année dans les ral­lyes, où tout le monde parle anglais. C’est nor­mal qu’elle parle les trois langues.

— Elle ne les confond pas?

— Non. On confond les langues quand on ne com­prend pas la dif­fé­rence. Mais chez elle, il y a la langue pour par­ler avec Fram, celle pour par­ler avec Yoko et celle pour les invi­tés. C’est pas la même langue.

— Et quand vous êtes tous ensemble?

— Non, ce que je dis, c’est la base. On y fai­sait très atten­tion quand elle a com­men­cé à par­ler, jus­te­ment pour pas qu’elle confonde. Main­te­nant, elle a bien com­pris, donc on assou­plit. Mais avant, même en France, Yoko lui par­lait tou­jours en japo­nais et moi tou­jours en fran­çais, pour qu’elle fasse bien la dif­fé­rence.

Yoko m’interrompit:

— Arrête un peu de bavar­der, t’as un car­net à faire rem­plir!

Déci­dé­ment, elle pre­nait un malin plai­sir à se com­por­ter comme moi dans mes plus mau­vais jours.

La deuxième spé­ciale fut ter­rible. Les gouttes qui tom­baient depuis l’aube devinrent une grosse pluie lourde. Yoko se débat­tait avec son volant pour gar­der la voi­ture sur la piste. Je lui annon­çai les notes avec une pointe d’appréhension, guet­tant constam­ment le com­por­te­ment de la voi­ture. Je décou­vrais ce qu’elle avait res­sen­ti deux semaines plus tôt. Sauf que je n’avais pas un pilote à moi­tié fou et sur­ex­ci­té par l’idée de gagner quelques dixièmes, mais un pilote appren­ti déci­dé à aller au bout à son rythme!

Je fai­sais atten­tion à ce que je lisais, vou­lant à tout prix évi­ter les erreurs. Yoko rou­lait déjà plus régu­liè­re­ment que dans la mati­née. De temps à autres, je lâchai un conseil.

À l’arrivée, sous le déluge, Yoko avait réa­li­sé le dou­zième temps, en rou­lant régu­liè­re­ment. L’ES3 se dérou­la de la même manière. Yoko pre­nait ses repères. Elle rou­la moins vite mais plus régu­liè­re­ment encore. Lorsque je disais quelque chose, elle réagis­sait ins­tan­ta­né­ment. Je trou­vais aus­si mon rythme de navi­ga­teur et, enfin, les notes tom­baient régu­liè­re­ment.

Au parc d’assistance, Pier­rot était aux anges. Il annon­ça tout de go qu’il était favo­rable à ce que Yoko prenne mon baquet à chaque bles­sure. Elle rame­nait, mal­gré mes erreurs d’annonce, une voi­ture indemne.

Un gars du ser­vice météo arri­va. Il nous regar­da, Juu­so, Cédric, Gilles et Yoko, et annon­ça triom­pha­le­ment:

— Lais­sez-moi devi­ner… Vous pen­sez qu’il pleut? Que dalle, c’est juste un peu vivi­fiant! La pluie, vous ver­rez ce que c’est vers seize heures!

Gilles lais­sa échap­per un regard angois­sé vers sa voi­ture. Juu­so écla­ta de rire et dit qu’il allait bien­tôt y avoir autant d’adhérence que chez lui en plein hiver. Cédric, habi­tué aux condi­tions invi­vables, se retour­na vers les pneus et jeta un œil amou­reux à ceux qui avaient les plus gros cram­pons. Yoko me mur­mu­ra à l’oreille:

— Ça va être dur, non?

— Très. Tu feras gaffe, dans tous les virages, ça va beau­coup glis­ser et on n’aura aucune motri­ci­té. Tu vas ren­trer la voi­ture en force et la sor­tir en accé­lé­rant à fond et en mon­tant les vitesses les unes après les autres. Appel-contre-appel obli­ga­toire.

Le chef méca­ni­cien s’approcha de Yoko pour avoir les réglages à appli­quer. Elle me lan­ça un regard implo­rant.

— Je fais tou­jours sur­vi­rer. Si je la règle comme pour moi, tu vas pas y arri­ver, lui dis-je. Prends ceux de Cédric comme base, et on fera évo­luer après au besoin.

On repar­tit. À quatre heures, effec­ti­ve­ment, ce qui nous avait paru un déluge deux heures plus tôt nous sem­blait n’avoir été qu’une légère ondée.

L’eau tom­bait à verse. Les essuie-glace, lan­cés à pleine vitesse, nous don­naient à peine un ins­tant de visi­bi­li­té entre deux plon­gées dans une pis­cine. La voi­ture avait été rehaus­sée au maxi­mum, avec des pneus larges à cram­pons gigan­tesques. Cou­ra­geu­se­ment, Yoko la relan­çait entre deux virages jusqu’à cent trente kilo­mètres à l’heure. Les frei­nages inter­mi­nables étaient à peine rac­cour­cis par une prise d’appuis déci­dée qui ser­vait d’appel pour le virage sui­vant. J’annonçais la route mais, sur­tout, je mul­ti­pliai les conseils. Les petits trucs qui per­mettent de ne pas s’enfoncer dans les ornières des pré­dé­ces­seurs. Ceux qui per­mettent mal­gré tout d’avoir quelque chose qui res­semble à de la motri­ci­té à la sor­tie. Ceux, sur­tout, qui per­mettent de devi­ner où va la route entre deux pas­sages d’essuie-glace.

Je don­nais des conseils et je sen­tais ins­tan­ta­né­ment la voi­ture réagir. Yoko, muette, cris­pée, concen­trée sur ce qu’elle devi­nait à tra­vers le pare-brise, tour­nait son volant sou­ple­ment, comme je lui disait de le faire. Et, à chaque fois, c’était comme si je diri­geais la voi­ture à tra­vers elle. Nous n’étions plus deux per­sonnes. Nous étions un équi­page.

De son côté, elle cap­tait les notes et les conseils sans les entendre. Elle pro­fi­tait du court répit offert par un pas­sage d’essuie-glace pour enre­gis­trer un maxi­mum d’informations sur la route, qu’elle recou­pait sans y pen­ser avec celles que je lui don­nais. Et auto­ma­ti­que­ment, comme si elle avait fait cela toute sa vie, elle don­nait le bon coup de volant, tenait le bon rythme, condui­sait sou­ple­ment, relan­çait la voi­ture au bon moment pour la ren­voyer dans le bon sens à l’approche du virage. Nous for­mions un seul cer­veau.

Et la voi­ture, je suis prêt à le parier, avait elle-même l’impression que l’on fai­sait par­tie d’elle, que nous for­mions un unique concur­rent.

Le soir, nous apprîmes l’extraordinaire nou­velle. La 207 WRC, Yoko et moi avions réa­li­sé deux temps scratches au plus fort de l’orage. Même Cédric avait dû s’avouer vain­cu. De notre ving­tième place ini­tiale, nous étions remon­tés en troi­sième posi­tion, immé­dia­te­ment der­rière Car­los et Benoît. Tout ça en quatre petites spé­ciales !

Il faut dire aus­si que, sur trente-deux WRC au départ, seules treize avaient sur­vé­cu au déluge!

Marion et la 307 de l’écurie Bas­tos avaient éga­le­ment su nager au bon endroit et poin­taient à la hui­tième posi­tion. Elle n’était pour­tant pas répu­tée pour sa capa­ci­té à se sor­tir de la boue.

Il avait plu toute la nuit. Asat­suyu était fière de sa mère et, réac­tion dont je ne nie­rai pas la stu­pi­di­té, j’étais fier de ma femme. Cédric, lui, était fier de ses réglages: même Juu­so, après s’être embour­bé dans les siens, avait déci­dé de repar­tir d’une feuille blanche à par­tir de ceux de Cédric.

Au matin, Yoko reprit son volant. On rou­la régu­liè­re­ment. Les autres s’étaient réveillés après avoir été assom­més par le cli­mat la veille. Les voi­tures, qu’ils n’avaient pas osé régler dès la veille pour tra­cer dans vingt cen­ti­mètres de boue, avaient enfin été adap­tées aux condi­tions.

Peu à peu, au fil des spé­ciales, on per­dit du ter­rain. Mais Yoko, régu­lière et rapide, se mon­trait encore un concur­rent solide. J’avais par­fai­te­ment confiance en elle, ce qui n’était pas sou­vent le cas lorsque j’étais pas­sa­ger, et j’arrivais à don­ner les notes cor­rec­te­ment.

Il y eut une super-spé­ciale le dimanche matin pour conclure le ral­lye, où Yoko pro­fi­ta d’une voi­ture plus haute dans une boue plus liquide que jamais pour faire plier la Ford de Fred­dy Loix.

Et, dans cette der­nière spé­ciale, un meilleur temps sur­prise vint de Marion, bien déci­dée à mon­trer ce qu’elle pou­vait faire et à sai­sir sa chance. Ain­si, les deux femmes du ral­lye finirent ex-aequo à la hui­tième place, mar­quant cha­cune un demi-point au cham­pion­nat des pilotes. Je mar­quai éga­le­ment un demi-point au cham­pion­nat des copi­lotes, et Yoko et moi devînmes ain­si les seuls à avoir ins­crit nos noms la même année dans les deux cham­pion­nats.

Quant à Marion, elle avait enfin démon­tré à tous ceux qui croyaient en elle à quel point ils avaient rai­son. Ce résul­tat, pour son pre­mier ral­lye en WRC, fut déter­mi­nant pour la suite. Elle gagna ain­si non seule­ment un volant d’usine en cham­pion­nat Junior chez Renault pour 2009, mais sur­tout la pro­messe de Hyun­dai — grand décou­vreur de pilotes — de l’intégrer à l’équipe offi­cielle en cham­pion­nat du monde dès 2010.

Je pen­sais conclure cet inter­mède dans le baquet de droite en annon­çant publi­que­ment:

— Sin­cè­re­ment, je savais que Yoko fai­sait un sacré bou­lot. Mais je n’imaginais pas à quel point il est dif­fi­cile. C’est incroyable, le débit qu’il faut arri­ver à sou­te­nir pour annon­cer toutes les notes dans les temps. J’ai fait plu­sieurs erreurs, d’ailleurs. Heu­reu­se­ment que Yoko a un bon coup d’œil. On oublie aus­si quand on parle aux jour­na­listes tout ce que le copi­lote fait pen­dant ce temps-là, les pape­rasses, les rela­tions avec la direc­tion de course, tout ça… Vrai­ment, je tire mon cha­peau à tous les copi­lotes. Et je ne dirai plus jamais navi­ga­teurs, parce que j’ai com­pris depuis trois jours qu’ils sont aus­si des pilotes à part entière.

Mais Yoko se crut obli­gée de rajou­ter:

— Moi aus­si, j’ai décou­vert quelque chose. J’ai décou­vert que ce que je pen­sais n’être que tour­ner un volant est tel­le­ment plus com­pli­qué. Il faut voir la route, la sen­tir, la devi­ner, tout en écou­tant en même temps le copi­lote qui vous annonce tout ça, et com­prendre que c’est là qu’il a dit ça et que donc c’est là qu’il faut faire ça. J’ai com­pris le cran qu’il faut pour tenir une voi­ture à cent trente dans la boue, quand on a l’impression d’avoir quatre savon­nettes à la place des roues. J’ai com­pris aus­si qu’il ne faut pas juste avoir des réflexes. Il faut réflé­chir pour savoir où et com­ment pla­cer la voi­ture, anti­ci­per sur ce qui va suivre et sur ce qui peut arri­ver. Je crois que tous les gars qui sont capables d’écraser un accé­lé­ra­teur dans ces condi­tions méritent notre admi­ra­tion.

— On va résu­mer, dit alors le direc­teur de course, en disant que tous ceux qui osent mon­ter dans une voi­ture de ral­lye dans ces condi­tions méritent qu’on leur tire notre cha­peau.

(20/04/2003)