Murs blancs. Pla­fond blanc.

Bip — bip. Seul bruit ambiant. Bip — bip, régu­lier.

Je vois flou. Les murs se confondent avec le pla­fond. Je n’ai aucune idée de ma posi­tion.

Bip — bip. Un peu moins d’un à la seconde. Ça me dit quelque chose. Pas en état de réflé­chir…

J’essaie de bou­ger dou­ce­ment la tête. Une dou­leur ter­rible me tra­verse le cou, j’abandonne. J’essaie de faire le point sur le pla­fond. Après un temps, j’y arrive dif­fi­ci­le­ment. Il n’est pas nu : deux néons le tra­versent. Tout est blanc.

Je bouge un doigt, puis deux, sans pro­blème. Mais quand je veux bou­ger tout le bras, la dou­leur revient. Je suis où ?

J’essaie de nou­veau de bou­ger la tête, de l’autre coté, et la dou­leur me trans­perce, et je manque m’évanouir. Je ferme les yeux, une seconde, une éter­ni­té.

Peu à peu, les sen­sa­tions me reviennent. Je suis allon­gé, sur le dos. C’est reve­nu par en haut, d’abord la tête, les bras, le tronc. Je ne sens tou­jours pas mes jambes, mais ça va reve­nir. Je sens mon dos appuyé. Je dois être dans un lit. J’ai des draps sur la poi­trine, que je com­mence à peine à dis­tin­guer au fur et à mesure que je vois plus près. Il y a une potence au-des­sus de moi, d’où part un tube. Il sort de mon champ de vision, et je ne le vois pas jusqu’en bas.

Bip — bip. Je ne sais pour­quoi, ça me rap­pelle quelque chose.

Je n’ai mal nulle part, tant que je n’essaie pas de bou­ger plus que les doigts. Je res­pire sans dif­fi­cul­té, je me sens bien. Mais, je ne sais pour­quoi, j’ai comme une sen­sa­tion d’oppression, d’écrasement.

Bip — bip. Je sais ! Mon coeur. Mon coeur bat à ce rythme-là, quand je suis bien repo­sé. Bip — bip. Il y a quelque chose que je ne com­prends pas. Pour­quoi mon coeur fait-il ce bruit-là, au lieu du bat­te­ment sourd dont il me gra­ti­fie d’habitude ?

Sou­dain, je com­prends. Je suis dans un lit d’hôpital. Bon. Donc, on doit s’occuper de moi. Ça doit aller.

Mais qu’est-ce que je fous là ?

J’essaie encore de bou­ger, mais j’ai trop mal pour faire le moindre mou­ve­ment. Immo­bile, ça va. Je me ren­dors.

Je vois net, main­te­nant. J’arrive à bou­ger les yeux, à faire le point en à peine quelques secondes. Je peux aus­si bou­ger le poi­gnet sans souf­frir le mar­tyre. Mes sen­sa­tions sont reve­nues.

Il n’y a que mes jambes que je ne sens tou­jours pas. Mais ça va sûre­ment reve­nir.

J’essaie de com­prendre où je suis, et sur­tout pour­quoi. Suis-je malade ? Bles­sé ? Un acci­dent ?

Je revois vague­ment quelque chose…

Ça res­semble à l’arrière d’un camion.

Ça y est, je me sou­viens. Je m’appelle Fram Neeck. Je suis pilote de ral­lye. Il y avait un camion sur la spé­ciale…

Je l’ai per­cu­té ? Impos­sible de me sou­ve­nir. Peut-être… En tous cas, j’ai dû avoir un acci­dent.

Juste cette image de camion…

Je m’endors.

Je m’éveille en sur­saut. Je me sou­viens. Je n’ai pas per­cu­té le camion. J’ai tour­né avant. Mais alors ?

Le muret ? Pas assez solide pour me faire si mal…

Je com­mence à pou­voir bou­ger la tête. Pas grand-chose, quelque mil­li­mètres. Mais mon dos me fait tou­jours mal dès que j’en contracte un muscle.

J’arrive enfin à faire le point presque ins­tan­ta­né­ment.

Du coin de l’oeil, je vois un car­ré sur le mur. J’aimerais pou­voir le voir, mais mon cou est encore trop dou­lou­reux.

Mais ce n’est quand même pas ce petit muret qui m’a envoyé là ?

Je m’endors.

Yoko !

Je crois que j’ai crié. Je n’en suis pas sûr, je dor­mais.

Elle était à mon coté, bien sûr. Elle lisait les notes.…

Qu’avait-elle dit ? Ça me revient : droite bas cinq triple long, cin­quante pour gauche à fond corde…

Et après ? Le camion, que j’ai évi­té. J’ai tiré à gauche. Je crois que j’ai tapé le muret. Mais après ?

Je ne pense pas qu’il ait été assez solide pour plier la voi­ture au point de m’envoyer ici.

Je l’ai tapé à gauche. Yoko doit donc avoir été moins tou­chée que moi.

Ras­su­ré, je me laisse cou­ler.

Je ne sais com­bien de temps j’ai dor­mi. Je suis réveillé par une voix douce, fémi­nine, qui demande :

— Vous avez crié ?

J’essaie de répondre, mais ma gorge est dou­lou­reuse. Il en sort un espèce de râle qui meurt bien­tôt dans l’amorce d’une légère toux. Mes côtes me tiraillent hor­ri­ble­ment lors de la toux, la dou­leur m’élance, j’arrête d’essayer de par­ler.

J’entends des pas s’approcher. Un visage appa­raît dans mon champ de vision. Une femme, jeune, qui parle dou­ce­ment avec la voix qui m’a réveillé. Elle touche la potence, y change un sac inco­lore presque vide par un autre, plein. J’essaie de bou­ger la tête vers elle. Mil­li­mètre par mil­li­mètre, ça vient.

— Vous ne devriez pas bou­ger, me dit-elle. Je mets plu­sieurs secondes à mettre un sens sur ce qu’elle vient de dire.

J’arrive à voir le car­ré sur le mur. Il dit : 24 qonu­ror 2011. Je n’arrive pas à lire le mois. Et, de toute manière, je n’ai aucune idée de la date que je m’attendais à voir.

— 24 jan­vier 2011, il est 18 h 40, me dit l’infirmière, qui avait sui­vi mon regard. Allez, ces­sez de tordre votre minerve et res­tez calme, d’accord ?

Elle a une telle façon de le dire que je me ren­dors presque aus­si­tôt.

Lorsque je me réveille, je l’entends qui s’affaire du coté oppo­sé à la porte, celui où je n’ai encore pas pu regar­der. J’essaie de tour­ner un peu la tête de ce coté. Je vois le som­met d’un paravent, je me dis que ce n’est pas la peine d’essayer de le voir en entier, je laisse ma tête reve­nir.

Le muret n’a pas tenu. Je me vois main­te­nant fon­çant à tra­vers un vol de pierres. Pas de doute, le muret a lâché. Et der­rière, alors ?

Je l’entends res­sor­tir de der­rière le paravent. Elle passe à la limite de mon champ de vision.

J’arrive à tirer un peu sur mon dos, à faire des­cendre ma tête. Comme je le pen­sais, le tube qui sort du sac rentre dans mon bras.

— Arrê­tez de bou­ger, vous allez vous faire mal, me dit-elle dou­ce­ment. Je laisse ma tête reve­nir.

Sou­dain, je revois le vide. Der­rière le muret, un trou immense, inter­mi­nable. De la ver­dure au bout, au fond, loin, si loin. J’ai dû voler jusque là…

Sou­dain, je réa­lise que la pente, en bas, des­cend sur ma gauche. Alors… J’ai dû taper du coté droit ?

— iiiioooo­koo… J’entends à peine le râle qui doit pour­tant sor­tir de ma bouche. L’infirmière se retourne.

— Non, moi, c’est Flo­rence. Cal­mez-vous et ça ira. Vous avez eu de la chance, vous savez ?

— Je peux voir un doc­teur ? J’articule avec dif­fi­cul­té, len­te­ment, et j’ai l’impression d’être inau­dible et incom­pré­hen­sible.

— Je suis doc­teur, me répond-elle. Je sais, on me prend pour une infir­mière…

— Yoko ?

— Qui ?, demande-t-elle, sérieu­se­ment.

— Yoko… Kazea­mi… Où est…

Je crois pou­voir finir ma phrase, mais, au beau milieu d’un mot, je m’endors.

Lorsque je me réveille, Flo­rence est encore là. J’ai l’impression d’aller beau­coup mieux.

Je me sou­viens du choc, au fond du trou. J’ai dû faire au moins cin­quante mètres de chute libre, avant de m’écraser. Du coté droit.

Je ne sens tou­jours pas mes jambes, alors que je sens main­te­nant bien le reste de mon corps. Mais je n’y pense pas.

— Yoko ?

Je m’étonne, ma voix est presque nor­male, à peine plus rauque.

— Votre navi­ga­trice ?

— Copi­lote.

Je ne sais pour­quoi, je la cor­rige bru­ta­le­ment. Aus­si­tôt, je m’en veux. Elle a tou­jours été calme, même quand je m’arrachais le cou sur la minerve pour essayer de regar­der autour de moi.

— Excu­sez-moi. Je ne sais pas. Elle n’est peut-être pas dans ce ser­vice. Vous vou­lez que je me ren­seigne ?

Je hoche de la tête, dou­ce­ment, sans for­cer sur la minerve.

Elle part, et je m’endors.

Je me réveille. Elle n’est pas là. Je com­mence à m’inquiéter pour mes jambes, que je ne sens tou­jours pas.

Elle arrive bien­tôt.

— Ça va ?

— Yoko ?

En une seconde, je vois son sou­rire dis­pa­raître.

— Je me suis ren­sei­gnée. Je n’ai pas l’habitude de men­tir aux patients…

Elle lais­sa pas­ser un silence, puis elle pro­non­ça son ver­dict :

— Elle a été tuée sur le coup.

D’un coup, je me retrouve presque assis, ne sen­tant plus la dou­leur.

— Et Tsuyu ? Qui s’occupe d’elle ? Elle est où ? Qui s’en occupe ?

Elle tente de me cal­mer, sans suc­cès. Je m’énerve, je crie…

Elle sort une seringue, en injecte le conte­nu dans le tube. Une vague brû­lure enva­hit mon bras droit, je me ren­dors.

Au réveil, elle est là. Du coin de l’oeil, je vois une autre tête, à hau­teur de la mienne. Une jeune fille brune, de vingt ans, la peau mate, avec des yeux noirs pro­fonds comme un abîme. Anne.

— Ça va ?

— Tsuyu ?

— Mona s’en occupe. T’inquiète pas, repose-toi.

Je me tourne vers le doc­teur.

— Et moi ?

— Vous avez eu de la chance.

Anne pour­suit :

— T’es cas­sé un peu par­tout, mais ça va.

Elle a un vague sou­rire triste, ses yeux sont plus noirs encore qu’à l’accoutumée.

— Tu sais, pour Yoko ?…

— Morte. Je sais.

Flo­rence inter­vient :

— Bon, vous pou­vez le lais­ser, main­te­nant ?

— J’y vais. Fram, tu veux voir Tsuyu ?

— Je sais pas. Si elle veut…

Anne sort. Elle me laisse avec Flo­rence.

— Vous vous sen­tez com­ment ?

Je réflé­chis. Je fais rapi­de­ment le tour de mon corps. Je n’ai mal nulle part, tant que je ne bouge pas et que je ne res­pire pas trop fort. Je sens nor­ma­le­ment tous mes membres, à part mes jambes, tou­jours absentes.

— Je sais pas… J’ai l’impression de ne pas avoir de jambes.

— Bou­gez votre pied gauche, pour voir… Pas le droit, il est immo­bi­li­sé.

J’essaie de bou­ger le pied qu’elle m’indique. Je ne sens rien.

— Il a bou­gé ?

— Non. Vous voyez ma main ?

Je vois son bras, ten­du vers ma jambe, mais ma minerve m’empêche de le voir au-delà du coude.

— Non, elle est trop bas.

— Je suis en train de vous pin­cer la cuisse de toutes mes forces. Vous ne le sen­tez pas ?

— Non.

Je réflé­chis un moment, pen­dant qu’elle prend des notes sur ses fiches.

— Je suis para­ly­sé ?

— C’est pos­sible.

Curieu­se­ment, cela ne me fait pas grand-chose. Yoko est morte… J’y pense et y repense. Et si… Si j’avais essayé à droite, j’aurais pris le camion, mais elle ?

Mes jambes… C’est quoi, par rap­port à elle ? Yoko…

Neuf ans de vie com­mune, de ral­lyes, de voi­tures par­ta­gées, onze vic­toires en cham­pion­nat du monde, deux titres, une fille ado­rable…

Neuf ans rayés par une seconde d’inattention d’un bali­seur.

Je l’avais connue au sor­tir de l’adolescence. Elle avait deux ans de moins que moi, nous aimions les ral­lyes et en avions fait notre métier. Elle avait deux ans de moins que moi, aimait les enfants et nous en avions faite une.

Tsuyu. Sept ans, sept mois de kar­ting, déjà une ter­reur sur les cir­cuits de la région. Une pou­pée aus­si jaune que sa mère, aus­si jolie, avec les mêmes che­veux noirs, et des yeux bleus déno­tant seuls son métis­sage.

Deux pré­noms qui tournent dans ma tête. Yoko morte, qui va s’occuper de Tsuyu ? Je suis bien inca­pable de faire gran­dir une môme de sept ans. Sur­tout si je perds mes jambes.

Yoko morte, qui va s’occuper de moi ? Je suis inca­pable de faire cuire un steak, de repas­ser une che­mise, de rem­plir une décla­ra­tion d’impôts.

Et puis, Yoko morte, c’est le monde entier qui s’effondre.

J’ai fait du ral­lye à haute dose, j’ai fait soixante-dix-sept ral­lyes de cham­pion­nat du monde, et tou­jours elle a été là. Elle était là quand Tsuyu met­tait ses dents, pleu­rant à lon­gueur de jour­née, et que je ne tenais plus. Elle était là à chaque fois que je pétais un plomb, elle était là et savait me contrô­ler. Elle était là pour la cui­sine, pour le ménage, et sur­tout pour Tsuyu et moi.

Sans elle, que serais-je ? Fou dans un asile, soli­taire aigri, rêveur incon­sis­tant ?

Elle m’a fait moi, autant qu’elle a fait Tsuyu.

J’ai tou­jours su que l’on pou­vait avoir un acci­dent, que je pou­vais mou­rir en course. Mais pas elle. Une fois san­glée dans son baquet, je la voyais indes­truc­tible. Elle m’annonçait la route, et je la sui­vais aveu­glé­ment. Ou bien, lorsqu’elle condui­sait, je lui lisais les notes en lui fai­sant entière confiance pour les inter­pré­ter et en tirer le meilleur par­ti.

Du jour où elle est entrée dans ma vie, elle a tou­jours été là. Et main­te­nant ?

On m’a reti­ré Yoko, on m’a reti­ré une moi­tié de moi. C’est comme si l’on m’avait cou­pé les bras.

Et je ne sens déjà plus mes jambes…

Flo­rence est par­tie. Et je craque. Je pleure ma com­pagne de tant de kilo­mètres, de tant de temps. Je pleure la mère de ma fille. Je pleure la mère de Tsuyu. Je pleure une coéqui­pière indé­fec­tible et irrem­pla­çable.

Je lâche tout. Puis, après plu­sieurs minutes, je tombe et m’endors.

— Otô­san ? Gen­ki da ka ?

C’est Tsuyu qui me réveille. Elle est là, sa tête à ma hau­teur, son regard allant de moi à l’électrocardiogramme, à tous les tubes qui me rentrent dedans, au plâtre que j’ai sur la jambe droite.

Mona est à coté d’elle. Elle lui tient la main. Elle pleure, silen­cieu­se­ment. Pas Tsuyu.

— Ça va ? Tu vas com­ment ?

Je bal­bu­tie :

— J’ai mal quand je bouge, quand je res­pire fort, je ne sens pas mes jambes.

— Maman te manque ?

Je reste inter­dit. Tsuyu, comme moi, avait tou­jours appe­lé ses parents par leurs pré­noms. Au moins en fran­çais. Fram et Yoko. En japo­nais, Otô­san et Okâ­san, papa et maman.

— Je sais pas… Je crois que j’ai pas bien réa­li­sé…

Mona prend la parole :

— Tu es res­té réveillé moins d’une heure depuis l’accident, d’après le doc­teur. Elle, ça fait trois jours qu’elle le sait.

— Fram, tu reviens quand ?

Yoko est deve­nue Maman, mais je suis res­té Fram.

— Je sais pas, ma puce.

Je vois son oeil qui com­mence à briller. Elle s’en retourne, sort, droite.

Je demande à Mona :

— Elle le prend com­ment ?

— Fiè­re­ment. Je crois qu’elle pense que, main­te­nant, c’est à elle de s’occuper de toi.

— J’aimerais qu’elle se trompe…

— Je lui ai pro­mis de ne pas t’en par­ler, mais elle a sérieu­se­ment cra­qué lun­di soir. Elle a pas­sé toute la nuit à pleu­rer… Ne lui en parle pas, hein, c’est entre nous… Mais ne va pas t’imaginer qu’elle est solide et qu’elle tient le coup.

— Elle va deve­nir quoi ? Je veux dire, si je me retrouve dans un fau­teuil rou­lant… Dans nos régions…

— Pour l’instant, je m’occupe d’elle. Ça plaît pas trop à la DDASS, mais tout le vil­lage leur a dit que c’était ce que tu vou­lais.

— Vous avez bien fait. Tu me les envoies, s’ils râlent.

— Tu sais, je peux la gar­der un moment, si il faut… Je peux l’emmener à l’école et la nour­rir, j’ai le temps…

— Mer­ci… On ver­ra quand je serai remis, mais pour l’instant, je pense que c’est bien comme ça.

D’un coup, je ne vois plus rien, j’entends à peine Flo­rence expli­quer que je m’endors sou­vent comme ça, après quelques minutes, sans pré­ve­nir, et c’est le noir.

Au réveil, j’ai un mal de tête hor­rible. Je vois flou, toute la pièce ondule autour de moi. Flo­rence est là, calme, elle dit des mots incom­pré­hen­sibles dans un brouillard épais. J’entends qu’elle parle, je recon­nais sa voix, mais tout est flou. Je ne com­prends rien. Je ne vois plus la potence, plus de tube, les néons sont deve­nus une barre blan­châtre floue sur le pla­fond blanc, Flo­rence n’est qu’une vague ombre rose et jaune.

Peu à peu, tout s’éclaircit, len­te­ment. Les néons se découpent à nou­veau sur le pla­fond, mon mal de tête s’estompe, je dis­tingue la potence et son tube. La tache rose devient visage, la jaune che­veux. Elle sou­rit.

— Ça va mieux ?

Je com­mence à sor­tir du brouillard, les mots qu’elle pro­noncent se détachent et prennent un sens. J’essaie de bou­ger le tête, mais je n’arrive qu’à faire oscil­ler mes yeux.

— Mal à la tête ?

De nou­veau, je bouge les yeux. Tou­jours impos­sible de faire un autre mou­ve­ment.

— Vous vous êtes enfon­cé après le départ de votre amie. On a dû vous opé­rer encore une fois la tête.

J’essaie d’articuler, mais je n’arrive qu’à pro­fé­rer des sons inar­ti­cu­lés. Le miracle ne se repro­duit pas : cette fois, elle ne com­prend pas.

Elle s’en va, me lais­sant seul avec mon angoisse.

Ma tête ? Pour­quoi ma tête ? Elle allait bien, ma tête. Ce sont mes jambes. Mes jambes, qui ne vont pas. Ma tête, pas de pro­blème. J’ai mal…

Pour­quoi ont-ils opé­ré ma tête ?

Ce doit être mon voi­sin qui a allu­mé la télé. Je l’entends qui hurle, ce doit être une série amé­ri­caine débile, à en croire les voix. Les bruits me pénètrent le crâne et y résonnent comme dans un tam­bour. Mal…

J’ai l’impression que ma tête va explo­ser. Je me ren­dors.

Ça va mieux. Je ne me sou­viens pas bien… Flo­rence m’a-t-elle réel­le­ment dit qu’elle avait opé­ré ma tête ? Pour­quoi ? J’ai l’impression de l’avoir rêvé. Tout était flou…

Il n’y a que ce sou­ve­nir qui me revient : le sol, on fonce des­sus, sur l’herbe, on va taper à droite, sur le toit. J’ai eu peur pour Yoko, voyant que l’on allait s’écraser de son coté. Je sais main­te­nant qu’elle est morte, mais ma peur pour elle n’en dis­pa­raît pas pour autant. Je vois venir le choc, je me cale dans mon siège.

Je res­sens les sangles s’enfonçant dans mes épaules, je revois l’arceau plier.

M’a-t-elle dit m’avoir opé­ré la tête ?

Elle arrive.

— Ça va mieux ?

— Un peu… Vous m’avez opé­ré ? La tête ?

— Oui, je vous l’ai dit tout à l’heure, quand vous vous êtes réveillé.

— Pour­quoi ?

— Après le départ de… Mona, vous avez brus­que­ment plon­gé. Le caillot que l’on vous avait reti­ré était réap­pa­ru. Il a fal­lu vous rou­vrir le crâne pour l’enlever à nou­veau.

— Quel caillot ?

— Ah, oui, excu­sez-moi… Quand vous êtes arri­vé, nous avons pas­sé trois heures sur la table d’opération à vous reti­rer un caillot san­guin qui s’était for­mé près de votre cer­ve­let. Il s’en est fal­lu de peu, vous savez. D’ailleurs… Vous ne sen­tez tou­jours pas vos jambes ?

Je n’y avais plus prê­té atten­tion. J’essaie de bou­ger la jambe gauche, elle ne bouge pas.

Elle me pince le genou, et je sens comme une caresse floue sur toute la jambe. Je lui dis.

— Bon, donc ça peut encore reve­nir. Le caillot a com­pres­sé votre cer­ve­let, et votre para­ly­sie peut venir de là. Il fau­dra faire des exa­mens sup­plé­men­taires si vous ne bou­gez tou­jours pas dans quelques jours.

— Et le caillot… Il risque de reve­nir ?

— Je ne pense pas. La pre­mière fois, on avait juste recou­su le vais­seau, mais il for­mait une boucle un peu ser­rée. Avec vos frac­tures ouvertes à la jambe droite, aux côtes, votre épaule démise, toutes vos bles­sures au ventre, on avait d’autres choses à faire. Là, on a pu prendre le temps de remettre le vais­seau en place.

— Au ventre ?

— Vous aviez des débris dans le ventre. Notam­ment, des mor­ceaux de tableau de bord vous avaient per­fo­ré l’intestin. Sinon, vous aviez ce caillot dans la tête, sans doute parce que votre casque a été s’écraser sur l’arceau. Une grosse frac­ture de la jambe droite, le tibia et le péro­né étaient sor­tis sur plu­sieurs cen­ti­mètres, l’épaule gauche démise, et huit côtes cas­sées, dont trois ouvertes. Vous avez quand même eu de la chance…

Sou­dain, je pense que Yoko n’a pas eu la même chance. Je com­mence à san­glo­ter, mais mon ventre me fait mal.

Dis­crè­te­ment, Flo­rence s’éclipse.

*

* *

Je m’endors moins sou­vent. Le 28 jan­vier, trois jours après mon réveil, je n’ai dor­mi que dix-neuf heures. Anne passe presque toutes ses jour­nées à mon che­vet. Elle m’a dit que Tsuyu avait repris l’école. Elle veut se mon­trer forte. Ce qui ne l’empêche pas de pas­ser ses soi­rées à pleu­rer dans les bras de Mona, de ne pas arri­ver à s’endormir, de faire des cau­che­mars sitôt le som­meil venu.

Je sens mieux mes jambes, je puis main­te­nant faire la dif­fé­rence entre une caresse et un pin­ce­ment, entre la cuisse et le mol­let, mais je n’arrive tou­jours pas à bou­ger.

Flo­rence dit que ça peut s’arranger ou se sta­bi­li­ser. Qu’on ne sait pas exac­te­ment com­ment fonc­tionne cette par­tie du cer­veau. Qu’il faut gar­der espoir. Que je peux me réveiller un matin en mar­chant, ou finir mes jours dans un fau­teuil rou­lant.

Le 29 jan­vier, des jour­na­listes sont venus me voir. Ral­lye Maga­zine a fait un article sur moi. Trois lignes sur Yoko.

J’ai lu l’article. Je leur ai fait remar­quer. Ils m’ont dit que Yoko n’était pas connue du public, que c’était une copi­lote, que la star était le pilote. Je leur ai dit de foutre le camp, je leur ai inter­dit de dire un mot de plus sur moi. Je suis de mau­vaise humeur. J’ai envie de dor­mir, pour oublier, mais je n’y arrive pas. Je n’ai pour­tant dor­mi que quinze heures sur les vingt-quatre pré­cé­dentes.

Flo­rence me dit que c’est bon signe, que cela signi­fie que mon orga­nisme va mieux.

Dans l’après-midi, le maire de mon vil­lage est pas­sé, il m’a deman­dé quand Yoko serait enter­rée. Je me suis dit, tris­te­ment, qu’il y avait déci­dé­ment des jours à oublier.

Je demande à Flo­rence quand je pour­rai sor­tir. Elle me répond que je suis en assez bon état pour être rame­né dans l’hôpital de chez moi, et que je pour­rai sans pro­blème en sor­tir une demi-jour­née pour aller enter­rer Yoko. On décide de me trans­fé­rer lun­di et d’inhumer Yoko mer­cre­di.

Quand il sort, Mona entre, avec Tsuyu. Je leur dis que je vais ren­trer.

— Tu vas avoir besoin d’aide ?, me demande Mona.

— Sûre­ment. Je vais prendre une aide…

— Je ne peux pas le faire ?

— Je ne vou­drais pas abu­ser…

— Ça fait une semaine que je m’occupe de Tsuyu, et comme on s’entend bien…

Tsuyu l’interrompt :

— Otô­san, elle est bien, Mona.

Je regarde Mona.

— Tu veux bien ?

— Bien sûr. Elle est bien, Tsuyu. Et puis, vu comme tu cui­sines, il vaut mieux que je m’en occupe…

Elle sou­rit, Tsuyu rit. A voir avec quel bon coeur elle rit, je me dis que cela doit faire un moment que ça ne lui est pas arri­vé. Entendre ton rire, qui lézarde les murs, qui sait sur­tout gué­rir mes bles­sures… D’un coup, je me sens mieux. J’oublie le maire et son enter­re­ment, les jour­na­listes et leur feuille de chou, Tsuyu rit et ça suf­fit à remettre un peu de cou­leur dans cette chambre blanche.

Je sens mes joues tirer sur mes lèvres, je me sens sou­rire, et je me dis que ça fait du bien, et que j’ai de la chance d’avoir une fille comme Tsuyu.

Je suis assis dans un fau­teuil. Début février, il neige. Deux jours plus tôt, quand j’ai chan­gé d’hôpital, il fai­sait grand soleil et trente degrés. Aujourd’hui, il gèle à pierre fendre et la neige tombe à gros flo­cons. On voit presque la couche s’épaissir de seconde en seconde.

Tsuyu est à mon coté. C’est la pre­mière fois que je la vois pleu­rer.

Mona est der­rière, elle pousse mon fau­teuil. A son coté, Anne tient mon cathé­ter, qui ne me quitte plus. J’ai tou­jours un gros plâtre sur la jambe droite, un ban­dage ser­ré autour de la poi­trine. Pour le reste, ça va.

Devant moi, il y a Yoko, dans une voi­ture noire qui roule au pas. Il n’y a pas de fleurs, pas de luxe par­ti­cu­lier. Juste cette voi­ture noire qui avance dans la neige, et nous qui mar­chons der­rière.

Dans la mon­tée vers le cime­tière, le maire s’est joint à nous. Le cor­billard patine, s’arrête.

Le chauf­feur en des­cend. Il met dix minutes à atta­cher péni­ble­ment les chaînes aux roues. Puis il repart, pati­nant tou­jours un peu, mais avan­çant.

Tsuyu a posé sa main dans la mienne, et j’ai res­ser­ré mes doigts sur les siens. Elle ne m’a pas regar­dé. Elle a conti­nué à pleu­rer, les yeux fixés sur le coffre de la voi­ture.

Je me sens vide. Plus de mère, un demi-père…

Tsuyu a pas­sé plus d’une semaine avec Mona, main­te­nant.

J’en suis content pour elles. Elles se res­semblent comme le feu et l’eau : Mona, conduc­trice sûre et effi­cace, châ­tain, les yeux mar­rons, très jolie femme de vingt-trois ans, amou­reuse par-des­sus tout des forêts et de tout ce qui y court, chante et vole, inca­pable de répondre sûre­ment à 7 fois 8 mais imbat­table sur la manière de tailler le pied de bre­bis ; Tsuyu, chien fou au volant, brune, les yeux bleus, magni­fique gamine de sept ans, pas­sion­née de cir­cuits et de tout ce qui y court, roule et fume, pre­mière de sa classe en tous domaines mais fai­sant à peine la dif­fé­rence entre une bre­bis et une chèvre…

Elles s’entendent comme jamais je n’avais vu ma fille s’entendre avec qui­conque.

Le der­nier habit de Yoko est sor­ti de la voi­ture. Une caisse simple, sans grand chi­chi. Yoko a deman­dé, dans son tes­ta­ment, d’aller au plus simple et de répar­tir le reste de l’inévitable enve­loppe des­ti­née à l’enterrement entre des asso­cia­tions cari­ta­tives. Les chèques sont arri­vés du monde entier pour nous “aider dans cette épreuve”, comme le dit la for­mule consa­crée, qui ont aus­si­tôt été trans­mis aux res­tos du coeur, aux paris du coeur, à perce-neige, …

Coluche, Bala­voine, Lino Ven­tu­ra. Trois per­sonnes qui avaient par­ti­ci­pé à l’envie de Yoko de connaître la France.

Au col­lège, elle avait fait du fran­çais comme elle aurait fait n’importe quelle langue. Et c’est en étu­diant Gugusse, Frappe avec ta tête et Cent mille dol­lars au Soleil qu’elle était tom­bée amou­reuse de ce pays, à l’autre bout du monde, où avaient vécu ces trois-là.

En me ren­con­trant, elle avait été émer­veillée de trou­ver chez moi tout Bala­voine et une bonne dizaine de films de Ven­tu­ra, qu’elle avait dévo­rés en moins de trois jours.

Et c’est par moi et par Bala­voine, en même temps, qu’elle était venue au ral­lye.

Je venais juste de récu­pé­rer ma pre­mière Visa GTi quand je l’ai connue. J’étais presque fau­ché. Elle avait par­ti­ci­pé avec moi à la recherche de spon­sors, aux longues dis­cus­sions pour essayer d’expliquer aux gens que le ral­lye était bien vu,…

C’est sans doute grâce à son sou­rire que nous avons pu faire quatre ral­lyes en 2002.

C’est elle qui a convain­cu Miche­lin de miser sur nous et de nous déblo­quer un bud­get.

Puis, quand elle a été enceinte, c’est elle encore qui m’a dégo­té un volant en auto-cross pour aigui­ser mon sens de l’attaque.

C’est grâce à son sou­tien que j’ai rem­por­té le volant ral­lye jeunes, fin 2003, alors que l’on venait juste de ren­trer du Japon avec une Tsuyu flam­bant neuve.

Elle était ma navi­ga­trice, dans la voi­ture, mais aus­si et sur­tout dans la vie. Elle m’indiquait la route, et je sui­vais. Elle m’a tou­jours indi­qué la bonne.

Je me sou­viens que, pré­ve­nue par je ne sais quel ins­tinct de copi­lote, elle avait levé la tête, avant le camion. Elle a juste eu le temps de dire “A gauche !”. J’ai sui­vi, une fois de plus. Ou pré­cé­dé ? Enfin, j’ai fait le même choix.

Main­te­nant, j’avance dans la neige, sans bien savoir où je vais. Mona me pousse, elle semble savoir. Tsuyu me tient la main, elle semble aus­si. Ou alors, elles font sem­blant ?

C’est une moi­tié de ma vie qui passe dans la petite boîte, qui des­cend dans le trou déjà ennei­gé, et à qui l’on dit adieu…

Kazea­mi-san, sayo­na­ra.

Tsuyu pleure encore. Elle ne san­glote pas ; ce sont juste deux filets de larmes qui s’écoulent de ses yeux sur ses joues pour dis­pa­raître sous son cache-nez.

La voi­ture redes­cend, nous lais­sant seuls. Alors, dou­ce­ment, nous la sui­vons. Nous rejoi­gnons la route, nous remon­tons vers chez nous. Mona nous suit, Anne nous laisse. Le maire nous a quit­tés en route.

Les méde­cins m’ont auto­ri­sé à res­ter chez moi, à condi­tion de reve­nir à l’hôpital tous les jours. J’ai vrai­ment eu beau­coup de chance de m’en tirer aus­si bien, disent-ils. En fin de compte, je suis presque remis, je digère nor­ma­le­ment, il ne reste plus qu’une jambe et des côtes cas­sées et une épaule démise.

Et encore, l’épaule s’est remise très vite : cela me tire un peu, mais je peux déjà pas­ser de mon fau­teuil dans le cana­pé du salon, à la force des bras.

Je me cale comme je peux. Mona s’assied à mon coté. Tsuyu monte sur ses genoux.

A peine ren­trée, elle a ces­sé de pleu­rer. Mona m’a répé­té de ne pas m’y lais­ser prendre. Elle m’a dit que Tsuyu est comme une huître : dure à l’extérieur, mais toute fra­gile à l’intérieur.

Mona serre Tsuyu dans ses bras, la ber­çant un peu.

Je me dis brus­que­ment qu’elles sont bien, toutes les deux. J’ai l’impression de ne pas être à ma place. J’ai envie de par­tir.

*

* *

Cela fait un mois que Yoko est en terre. Cela fait trois semaines que je ne suis pas sor­ti, sinon pour aller à l’hôpital. On m’a reti­ré les ban­dages et le cathé­ter, et le plâtre devrait suivre sous peu.

Mona vit qua­si­ment avec nous. Elle s’occupe de la mai­son, de Tsuyu, et un peu de moi.

Elle dit que je devrais aller me pro­me­ner. Le prin­temps est en avance, et je devrais me chan­ger un peu les idées, plu­tôt que de res­ter seul dans cette mai­son, déserte dès qu’elle part s’occuper des bre­bis avec sa mère.

Je ne réponds pas. Que pour­rais-je dire ? Elle sait déjà que je n’ai pas envie de par­ler, ni de sor­tir. Je reste là, toute la jour­née, à m’abrutir en regar­dant à la télé des séries débiles où tout le monde est jeune et beau, en des­cen­dant verre de rhum sur verre de plan­teur jusqu’à trois heures — ça me per­met d’avoir l’esprit à peu près clair quand Tsuyu rentre.

Je ne m’ennuie même pas. Je suis amorphe, vau­tré devant ces débi­li­tés navrantes du matin au soir…

Hier, Mona a vou­lu me secouer, me for­cer à sor­tir. Je l’ai insul­tée, je lui ai dit qu’elle n’arriverait jamais à rem­pla­cer Yoko et qu’elle m’emmerdait. Elle est par­tie en pleu­rant.

Aujourd’hui, je m’en veux. Après tout, depuis un mois, elle dépense son éner­gie sans comp­ter pour nous. Elle a pris son rôle de tutelle de Tsuyu très à coeur, et, sans elle, je ne sais pas com­ment j’aurais fait.

Le soir, elle a fait la cui­sine et dîné avec nous comme d’habitude ; ce matin, elle a emme­né Tsuyu à l’école, mais elle n’est pas reve­nue. Elle m’a lais­sé. Je ne peux pas lui en vou­loir. Je me pose devant une série débile, une bou­teille de plan­teur à la main. Fina­le­ment, je m’endors.

— Otô­san, baka da ! Shin­set­su janai !

Il me faut un moment pour émer­ger et me rendre compte que Tsuyu me parle.

Je vois Mona qui s’éclipse, avec un sou­rire à l’adresse de ma fille. Elle sait que, si Tsuyu me parle en japo­nais, elle est invi­tée à faire un tour. Celle-ci reprend aus­si­tôt, en fran­çais :

— Pour­quoi t’as été méchant avec Mona ?

Et, comme je ne réagis pas, elle s’approche. Voit la bou­teille.

— Tu es saoul ?

J’essaie de dire non, mais je suis trop embru­mé pour y par­ve­nir.

Tsuyu s’en va. Je sombre presque aus­si­tôt, pour être réveillé une minute plus tard par un jet d’eau gla­cée. Je crie, il s’arrête.

— Ça y est, tu es réveillé ?

Je regarde l’heure. Neuf heures.

— Tu devrais être en cours.

— Mona n’avait pas l’air d’aller. Je lui ai deman­dé ce qui n’allait pas. Pour­quoi t’as été méchant avec elle ?

Je la regarde un moment. Les yeux fixés sur moi, elle ne sour­cille pas. Ce n’est pas le moment d’essayer de négo­cier.

Comme je ne dis rien, elle reprend :

— Pour­quoi tu es saoul ? Ça t’avance à quoi ?

J’ai mal à la tête. Et plus encore à l’amour-propre.

— Tu peux par­ler moins fort ?

— Pour­quoi ? Ça te fait mal ? Tant mieux ! Ça te fait du bien ! Tu crois que tu lui as pas fait mal, à Mona ? Tu crois que tu pour­rais t’occuper de moi sans elle ? Tu crois pas qu’elle mérite un peu mieux ? Elle est déjà bien gen­tille d’être reve­nue ce matin pour moi ! Évi­dem­ment, elle ne sera jamais Yoko ! Elle ne sera jamais aus­si intel­li­gente, mais elle, au moins, elle s’occupe de moi. Elle vit, pas comme toi ! Tu es…

Elle cherche ses mots un moment, puis hurle :

— Tu es mort !

Je vois une larme per­ler sur sa pau­pière. Aus­si­tôt, elle se retourne, s’en va, sort. Je reste là, son­né, essayant de com­prendre ce qui s’est pas­sé.

Une heure plus tard, Mona arrive. Elle ne dit rien, ne me regarde pas. Tsuyu passe aus­si, m’ignore super­be­ment, attrape juste la bou­teille en pas­sant et la dépose plus loin, dans la pou­belle. Elles vont toutes deux dans la cui­sine. Mona se place aux four­neaux, Tsuyu met deux cou­verts. Dix minutes plus tard, elles se mettent à table.

Je pousse sur mon fau­teuil, jusqu’à la cui­sine.

— Si tu veux man­ger, tu te démerdes.

Ce n’est pas Mona qui a dit cela. Elle est trop gen­tille, et ne sait pas être méchante même quand elle le devrait. Tsuyu, si.

Alors, je retourne dans le salon, passe d’un jeu débile aux infos et regarde l’horreur ordi­naire d’un monde que la mort de Yoko n’a pas bou­le­ver­sé.

A une heure, elles sortent. Juste comme elle passe la porte, j’attrape le bras de Mona. Elle fait une geste rapide pour se déga­ger, mais j’ai le temps de lui dire que je vou­drais qu’elle repasse après avoir dépo­sé Tsuyu.

Vingt minutes plus tard, Mona revient. Je coupe la télé.

Elle s’assied en face de moi, sans me regar­der ni rien dire. Je prends la parole.

— J’ai été nul, hein ?

Elle ne dit rien, ce qui vaut toutes les réponses.

— Je suis déso­lé… Je peux pas le faire moi-même, alors, je vais te deman­der de mettre tous les alcools sur les éta­gères que je ne peux pas atteindre.

Elle se redresse d’un coup, me regarde enfin.

— Je vais finir par dégoû­ter Tsuyu si ça conti­nue… Et puis, j’ai vrai­ment été trop minable hier. Je crois qu’il vaut mieux réagir main­te­nant que d’attendre que Tsuyu demande à être déchar­gée de la garde de son père…

Mon sou­rit presque. Je vois les coins de ses lèvres se retrous­ser un peu. Elle n’est pas très intel­li­gente, c’est vrai, mais elle n’est pas idiote et com­prend l’ironie.

Elle se lève, et com­mence métho­di­que­ment à ran­ger les bou­teilles des éta­gères basses sur les éta­gères hautes.

Quand elle a fini, je la remer­cie. Elle s’en va. Elle n’a rien dit, mais ça a suf­fi.

Quand elle revient, avec Tsuyu, il est six heures pas­sées. J’ai pris un bain, il m’a fal­lu plus d’une demi-heure pour me coif­fer, tel­le­ment mes che­veux s’étaient emmê­lés, et j’ai cou­pé ma barbe à trois cen­ti­mètres, comme avant, avant de la pei­gner elle aus­si soi­gneu­se­ment. Je me suis habillé, ce qui m’a pris aus­si pas mal de temps, sur­tout pour enfi­ler le pan­ta­lon lorsqu’on ne contrôle pas ses jambes et que l’une d’elles est encore dans le plâtre.

Elles, en revanche, en ont pro­fi­té pour se mettre sales. Elles reviennent de la ber­ge­rie, sentent la bre­bis, ont de la boue plein les vête­ments et du suint sur les mains.

Tsuyu me regarde bizar­re­ment. Visi­ble­ment, elle ne s’attendait pas à me voir comme ça.

Elles prennent une douche, puis Mona revient, pré­pare le repas. Tsuyu met la table.

Pour trois per­sonnes.

(23–26 /04/2001)