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J’avais enfin réus­si à m’endormir vers cinq heures du matin. Tori et moi fûmes réveillés à sept heures par le soleil.

Nous allâmes dans la grotte qui ser­vait de garde-man­ger pour man­ger un peu. Les adultes arri­vèrent peu après. Armand s’était réveillé et avait remué les autres.

On dis­cu­ta un moment de ce qu’il conve­nait de faire. Dans la nuit, per­sonne ne pou­vait même se retour­ner dans son sac de cou­chage sans réveiller son voi­sin. Le concert de ron­fle­ment avait de quoi impres­sion­ner les tym­pans les plus bla­sés. Bref, les condi­tions de confort étaient invi­vables.

Il était clair que, si d’autres devaient nous rejoindre, il fau­drait amé­na­ger au plus vite d’autres cavernes pour les abri­ter de la pluie. En même temps, il n’était pas ques­tion de dor­mir encore à quinze — ni même à treize — dans l’unique trou déjà habi­table. Une par­tie du groupe devrait donc aller aux grottes de Char­vest dès ce jour.

Les adultes n’arrivaient pas vrai­ment à se mettre d’accord. Je n’avais pas d’opinion très arrê­tée, tan­dis que cha­cun vou­lait gar­der les grottes de Lazest. Gilles se voyait mal mar­cher encore à pleine charge. Paul Leblond esti­mait, avec quelque rai­son, qu’il valait mieux qu’ils res­tent au plus près de leur ter­ri­toire habi­tuel et nous du nôtre. Il était le seul, avec Tori, à vrai­ment se consi­dé­rer en guerre et réflé­chis­sait à l’efficacité stra­té­gique du groupe en cas de com­bat. Paul était convain­cu par son expli­ca­tion, tan­dis que Claude pen­sait au contraire qu’il valait mieux s’éloigner de l’endroit où l’on serait cher­ché.

Et, comme sou­vent lorsqu’ils en sont inca­pables seuls, les adultes ont fini par lais­ser les enfants déci­der.

Mona et Yoru mirent tout le monde d’accord en quelques secondes.

Leur idée était simple : les cinq ou six moins bons mar­cheurs res­te­raient sur place, les plus endu­rants tra­çant jusqu’à Char­vest.

Il ne fal­lut pas long­temps pour déter­mi­ner que Gilles Serf, Armand et Jeanne Plain­coux et Paul Leblond res­te­raient. Marie déci­da de res­ter avec son père et Patrick Pou­let pré­fé­ra res­ter avec eux. Il esti­mait qu’il fal­lait lais­ser au moins un bon mar­cheur dans chaque groupe afin de pou­voir pré­ve­nir les autres au besoin.

Il fut conve­nu que, un jour sur deux, nous enver­rions deux per­sonnes faire la navette entre Char­vest et Lazest pour se tenir au cou­rant et s’aider au besoin. Mine de rien, nous avions sans y prê­ter garde posé un des fon­de­ments des maquis qui devaient venir.

 

On refit donc une par­tie du che­min à l’envers, tou­jours menés par Mona. Le rythme était net­te­ment plus sou­te­nu. Il fal­lut une demie-heure pour redes­cendre jusqu’au sen­tier de Grande Ran­don­née, puis on reprit au nord. Avant d’arriver sur la piste, on reprit à tra­vers bois. Mieux valait ne pas se faire remar­quer.

On ne gagna pas de temps avec ce détour. Au lieu d’une piste déga­gée sur laquelle nous pou­vions mar­cher nor­ma­le­ment, nous devions zig­za­guer entre les arbres, mon­ter, des­cendre, fran­chir les ruis­seaux. En consé­quence, il était midi lorsque nous attei­gnîmes enfin les grottes de Char­vest.

Elle étaient moins vastes que celles de Lazest, mais plus nom­breuses et plus pro­fondes. De plus, elles com­mu­ni­quaient presque toutes à tra­vers un vaste réseau de gale­ries.

On cher­cha la pre­mière grotte suf­fi­sam­ment grande pour abri­ter du maté­riel et l’on posa tout dedans. Claude et Anne par­tirent poser des col­lets, tan­dis que nous com­men­cions à faire l’inventaire des grottes, ain­si qu’un plan som­maire.

Le réseau de com­mu­ni­ca­tion était laby­rin­thique. Il y avait une salle enfouie très pro­fon­dé­ment, à cent mètres de l’embouchure la plus proche. Il n’y avait pas moins de six boyaux qui y accé­daient. Il y avait éga­le­ment de nom­breuses salles, plus ou moins grandes, capables d’abriter deux à six per­sonnes.

Ain­si, nous avions fait l’inventaire et trou­vé des caches et un hôtel pour une tren­taine de per­sonnes.

 

Au départ, on pen­sait réunir les familles dans une même grotte. En pra­tique, cela ne fonc­tion­na qu’une nuit. Dès le len­de­main, les filles avaient fait séces­sion. Mona, Anne, Tori et Yoru prirent un trou pour elles.

 

Le 14 fut une jour­née calme. On ne fit qu’une recon­nais­sance jusqu’à la ferme Sou­bey­rand pour voir dans quel état elle était.

Son der­nier habi­tant avait été Charles Sou­bey­rand. Il était le fils de Ger­main Sou­bey­rand, résis­tant connu dans la région pen­dant la seconde guerre mon­diale, arrê­té sur dénon­cia­tion et fusillé en avril 1945. Charles avait quit­té la ferme pour aller en mai­son de retraite en 1982 et la ferme était depuis à l’abandon.

Elle était encore en bon état. La toi­ture mon­trait des signes de fatigue par endroits, sur­tout sur les deux bâti­ments annexes, mais la bâtisse prin­ci­pale était encore solide. Le mobi­lier était res­té en place. La cave rece­lait un ou deux tré­sors oubliés — des Côtes du Rhône lais­sés là au départ du pro­prié­taire et conser­vés depuis dans ce sous-sol dont la tem­pé­ra­ture ne dépas­sait pas huit degrés au coeur de l’été…

Ce que l’on décou­vrit pré­sen­tait sur­tout un inté­rêt stra­té­gique : toutes les caves com­mu­ni­quaient, y com­pris celles des bâti­ments laté­raux. Elles avaient sou­vent été creu­sées dans les fon­da­tions au fur et à mesure que le besoin s’en fai­sait sen­tir ; il s’agissait donc en géné­ral de petites pièces ne dépas­sant pas trente mètres car­rés. On com­pre­nait mieux com­ment les Sou­bey­rand étaient pas­sés à tra­vers une demi-dou­zaine de fouilles sans que rien ne soit trou­vé.

 

Autant le 14 avait été calme, autant le 15 fut agi­té.

D’une part, comme conve­nu, deux per­sonnes devaient retour­ner sur Lazest pour faire la liai­son avec ceux de là-bas. On se déci­da pour Yoru et Jean. Ils par­tirent en milieu de mati­née.

D’autre part, nous devions rejoindre Joseph Bel­homme sur la piste fores­tière du Veillard, sur Furet. Il avait été déci­dé avant notre départ du vil­lage qu’il vien­drait au ravi­taille­ment tous les dimanches, tan­dis que la popu­la­tion était au temple.

Mona, Claude et moi des­cen­dîmes donc peu après Yoru et Jean.

Nous étions tous trois bon mar­cheurs, et nous arri­vâmes rapi­de­ment à la piste de la ferme Sou­bey­rand. On trot­ta jusqu’à Per­mon. Sou­dain, Mona s’arrêta.

– Il reste des gens dans la rue. On prend par là.

Elle esca­la­da le talus qui bor­dait la piste. Claude et moi l’imitâmes. Puis on s’enfonça der­rière elle dans la végé­ta­tion. On fit dix mètres avant de s’arrêter de nou­veau.

– C’est qui ?, souf­fla Claude.

– Fabienne.

– Ah.

Nous n’étions pas en très bons termes avec elle. En fait, pour être exact, per­sonne n’était en très bons termes avec elle, si l’on excep­tait son mari et deux ou trois fous dans leur genre. Leur jeu favo­ri était de dire du mal des autres, en par­ti­cu­lier de ceux de Furet. Leur posi­tion poli­tique était clai­re­ment du coté des bour­geois-Bohème, gros quatre-quatre, grosse mai­son et bul­le­tin socia­liste — rose très pâle.

La poli­tique était un sujet de fâche­rie pro­fonde. Fabienne en par­ti­cu­lier n’arrêtait pas de don­ner des leçons. Sa façon d’affirmer qu’il était fon­da­men­tal de reje­ter l’extrême-droite avec toute la viru­lence néces­saire, ou de se pré­sen­ter en per­ma­nence comme la digne héri­tière de son père résis­tant, était par­ti­cu­liè­re­ment exas­pé­rante.

Et même Anne avait été cho­quée, lors du second tour des der­nières pré­si­den­tielles, de ne pas la voir voter. Il n’y avait qu’un bureau de vote, à Furet, pour les trois com­munes ; et la don­neuse de leçons en chef n’avait même pas dai­gné mettre un bul­le­tin pour ten­ter de sau­ver ce qui pou­vait encore l’être.

– Remarque, chu­cho­ta Mona, si on part à niveau, on retombe sur la piste de Bou­quet. Après, on des­cend jusqu’au ravi­taille­ment. Vous en pen­sez quoi ?

– Comme ça, on serait sûrs de croi­ser per­sonne.

– Okay, on y va.

 

On repar­tit à tra­vers les bois. Nos sacs vides ne nous gênaient pas trop et l’on mar­chait rapi­de­ment.

On ne pou­vait res­ter exac­te­ment à niveau, car il y avait une falaise cal­caire sur le che­min. On mon­ta donc peu à peu pour la contour­ner par le des­sus.

Enfin, après une longue marche dans la forêt, une piste en terre nous bar­ra le che­min. Elle reliait la route de Furet à Bas­tide à celle qui accé­dait, de l’autre coté de la mon­tagne, aux plus hauts hameaux de Bou­quet.

On par­tit à la des­cente. Après quatre épingles, on croi­sa une autre piste. On par­tit des­sus, vers l’ouest, à niveau. Après trois cents mètres, on arri­va sur des ruines. Joseph Bel­homme y patien­tait, avec trois amis proches, dont le Léhaul­tin Guy Mar­chand.

– Eh bien, jeunes gens, vous n’êtes guère en avance !

– Il y avait du monde à Per­mon, on a dû pas­ser par la forêt, expli­qua Claude.

– Ce n’est pas bien grave. Nous vous avons ame­né de la nour­ri­ture ain­si que du lait.

– Bien. Ça aug­men­te­ra un peu nos stocks. Il y a beau­coup de lièvres là-haut, on ne mange pas grand-chose.

– N’avez-vous pas de pro­blème pour boire ?

– Vous en aviez ?

– Pas en cette sai­son, non. Par contre, en plein été, la plu­part des ruis­seaux s’assèchent. Vous avez fouillé les grottes de Char­vest ?

– Oui.

– Vous avez trou­vé la source ?

– Il y a une source ?

– Il y a une salle enter­rée, avec plu­sieurs accès. Vous l’avez trou­vée ?

– Oui.

– Vous avez été plus pro­fond ?

– Non.

– Il y a un boyau qui s’enfonce encore. Tout au fond, envi­ron cin­quante mètres après la salle, il y a une rivière sou­ter­raine. Elle est potable. Par contre, ne lais­sez pas trop de maté­riel dans la salle à l’approche du prin­temps : la rivière remonte par­fois jusqu’à l’inonder.

Pen­dant que Claude dis­cu­tait, Mona et moi rem­plis­sions les sacs à dos. Ils étaient plus légers que la pre­mière fois.

 

– Vous avez des nou­velles de Barin ?

– Les Bres­son et Paul Leblond nous ont rejoint, oui.

– Vous savez, ici, il ne se passe pas une jour­née sans qu’un déta­che­ment de gen­dar­me­rie ne fasse le tour de la com­mune. Ils vous cherchent acti­ve­ment.

– Ils fouillent encore les mai­sons ?

– Non. Ils ont fini par com­prendre que cela ne ser­vait en rien. Ils ont éga­le­ment ces­sé de ras­sem­bler les gens sur la place du vil­lage. Ils se contentent de faire des rondes quo­ti­diennes.

 

On dis­cu­ta encore un peu, puis l’on se sépa­ra. Nous reprîmes la mon­tagne, tan­dis qu’ils redes­cen­dirent dans le val.

En arri­vant au-des­sus de la falaise, on enten­dit un bruit de moteur. On se retour­na.

– Là-bas, il y a une voi­ture qui arrive à Furet.

Claude prit les jumelles.

– Ce sont des gen­darmes. Ils doivent venir faire leur ronde…

– Soyons pru­dents, alors. Il vaut mieux ne pas se faire repé­rer.

On repar­tit à cou­vert, tout en pro­fi­tant des trouées pour sur­veiller les véhi­cules bleus.

Nous fûmes assez éton­nés de les voir s’arrêter à Furet. Appa­rem­ment, ils ne venaient pas pour faire le tour du val.

On ren­tra aux grottes.

 

Yoru et Paul étaient reve­nus depuis plus d’une heure. Les autres avaient comme nous man­gé beau­coup de lièvre, Armand Plain­coux étant expert en col­lets. Leurs réserves de nour­ri­ture étaient presque intactes. On déci­da que, le sur­len­de­main, on leur appor­te­rait une par­tie du lait que nous venions de rame­ner.

 

Le len­de­main, nous fûmes atti­rés dehors par des sif­fle­ments. Du bout du che­min de la ferme Sou­bey­rand, quelqu’un sif­flait aus­si fort que pos­sible.

En cinq minutes, nous nous rap­pro­châmes. Il y avait trois per­sonnes. C’étaient des habi­tants de Léhault, un vil­lage situé sur un pla­teau à l’ouest de Furet. Ils étaient lour­de­ment char­gés, chaus­sés pour la mon­tagne et habillés de mat. Je me mon­trai.

– Bon­jour.

– Ah, tiens, c’est jus­te­ment vous qu’on cher­chait.

– Pour­quoi ?

– On vient de prendre le maquis. On ne veut plus subir les bidasses toute la jour­née, être pris pour des cons et se faire arrê­ter parce qu’on se pro­mène dans la mon­tagne.

– Se faire arrê­ter ?

– Vous n’êtes pas au cou­rant ? Joseph Bel­homme et Guy Mar­chand ont été arrê­tés hier, à Furet. Il paraît qu’ils aidaient des fugi­tifs… Enfin, ce qu’on peut prou­ver, c’est juste qu’ils ont été se pro­me­ner en mon­tagne pen­dant que les autres étaient au temple.

– Et vous vou­lez faire quoi ?

– Une armée. On sait que vous êtes une quin­zaine. On est qua­torze.

– Là, j’en vois trois.

– Les onze autres sont res­tés sur Léhault. On est juste venus faire la liai­son. On pense qu’il vaut mieux res­ter sépa­rés, mais aus­si qu’il faut avoir des liens de com­mu­ni­ca­tion. On vou­lait que vous sachiez qu’on existe, et qu’on est avec vous.

– Vous êtes armés ?

– On a des fusils. Les autres les ont gar­dés.

– On peut vous trou­ver où ?

– Sur le flanc ouest du Veillard. Il y a des ruines, on s’est ins­tal­lés dedans. De toute manière, vous savez sif­fler ?

– On doit savoir.

– Ça porte loin, un sif­fle­ment. Deux longues, une brève, on se mon­tre­ra.

– Okay. En atten­dant mieux.

– Bon. On va rejoindre Léhault, alors. En cas de besoin, on peut se contac­ter.

– Vous avez un ou deux très bons mar­cheurs ?

– Pas de pro­blème. On vous les enver­ra au besoin.

– Enten­du. On en a aus­si.

– Vous pou­vez héber­ger quelqu’un ?

– On a un peu de place. Vous en man­quez ?

– Non. On a aus­si un peu de marge. Mais à la vitesse où les mili­taires font chier le monde, on devrait voir arri­ver pas mal de monde ces pro­chaines semaines.

– D’accord. C’est tout ?

– Je crois.

– Bon, ben au revoir ?

– Salut.

 

Ils s’en retour­nèrent et repar­tirent vers l’ouest. Je rejoi­gnis les autres. Ils étaient res­tés à cou­vert, à une cin­quan­taine de mètres de la dis­cus­sion. Ils en avaient sui­vi l’essentiel.

– Alors, on est pas seuls ?

– Non.

– Eux, ils viennent pour mener une guerre ?

– S’ils com­mencent à arrê­ter de simples pro­me­neurs, qui plus est des vieillards caco­chymes, ça va deve­nir inévi­table.

– Il va peut-être fal­loir s’organiser pour, alors.

– Peut-être. Sûre­ment. A prio­ri, on reste tran­quilles tant qu’ils ne nous menacent pas.

– D’accord. On ne cherche pas la merde. Mais s’ils montent ici ?

– S’ils deviennent trop mena­çants… Fau­dra bien se défendre.

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