“À Nico­sie, on a depuis hier soir per­du toute trace de notre confrère, Mark Fence, envoyé spé­cial de la BBC, qui enquê­tait sur les milieux natio­na­listes chy­priotes. Pour l’heure inex­pli­quée, cette dis­pa­ri­tion porte à trois le nombre de jour­na­listes por­tés dis­pa­rus à Chypre depuis deux mois, dans un contexte d’agitation crois­sante après l’arrestation par les auto­ri­tés.……”

L’oreille col­lée contre la porte, Mark ten­tait de com­prendre ce que disait la télé­vi­sion. Il avait bien recon­nu son nom, hor­ri­ble­ment mal pro­non­cé, mais ses connais­sances en turc étaient trop maigres pour com­prendre les détails. Il igno­rait où se trou­vait main­te­nant son tra­duc­teur, et sa licence de grec deve­nait bru­ta­le­ment d’une uti­li­té toute rela­tive…

Des pas. Il recu­la hâti­ve­ment et se rou­la ins­tinc­ti­ve­ment en boule, du coté oppo­sé à la porte. Il avait déjà pris trop de coups, durant les quelques minutes qui avaient sui­vi son enlè­ve­ment.

Un homme entra, la tête enca­gou­lée, et dépo­sa une assiette par terre. Il dis­pa­rut aus­si­tôt, ver­rouillant la porte der­rière lui.

Il avait pris son pré­cé­dent repas dans un res­tau­rant de Mor­fou. Plus de vingt-quatre heures, sans doute, qu’il n’avait pas man­gé. Mark appro­cha l’assiette et l’odeur de la semoule lui flat­ta les narines. Il ava­la gou­lû­ment la por­tion qui lui était dévo­lue, dans la faible lueur qui lui par­ve­nait par le sou­pi­rail.

Demain, tuer. C’étaient les deux seuls mots qu’il avait com­pris dans la longue phrase en turc de l’homme qui le sur­veillait, à l’heure où il lui avait appor­té son assiette de semoule quo­ti­dienne.

Demain, tuer. Tuer qui ? Moi ? Comptent-ils m’exécuter demain ?

L’idée lui parut absurde. Cela fai­sait une semaine que ses ravis­seurs le nour­ris­saient — tou­jours la même semoule défraî­chie, sans doute man­geaient-ils avant lui. Pas beau­coup, certes, et pas très bon ; mais ils le nour­ris­saient. Une semaine qu’il n’avait aucune nou­velle de l’extérieur, hor­mis quelques rares infor­ma­tions télé­vi­sées enten­dues à tra­vers la porte et dont il ne com­pre­nait qua­si­ment rien.

Demain, tuer.

Non, ils ne pou­vaient pas le tuer comme ça, sans expli­ca­tion. C’était absurde.

Mark repen­sa à ses col­lègues, enle­vés dans les années pré­cé­dentes, qu’on avait retrou­vés égor­gés après trois mois de cap­ti­vi­té.

Oui, c’était absurde. Mais pos­sible.

Il n’était pas mort. Ils étaient ren­trés un matin dans sa geôle, lui avaient enfi­lé un sac à sciure vide sur la tête, puis l’avaient fait mar­cher. Il s’était cogné aux murs, avait sans aucun doute heur­té le cham­branle d’une porte, puis avait man­qué s’assommer lorsqu’on l’avait pous­sé dans une voi­ture.

Apeu­ré, pani­qué par la dou­leur, il avait don­né un coup de pied, là, dans le vide, à tra­vers la por­tière.

Aus­si­tôt, d’entre les sièges avant, un objet dur lui avait enfon­cé la rate ; son cri de dou­leur s’était étouf­fé dans le sac, et il avait per­du connais­sance.

Il s’était réveillé là, dans une nou­velle cel­lule. Les murs étaient en bois, un bois dur et épais, et seul un jour sous la porte per­met­tait à un sem­blant de lumière de fil­trer jusque dans la pièce.

Une sorte de pla­card ou de débar­ras, de deux mètres sur un, sans aucune ouver­ture autre que cette porte en bois mas­sif.

Une étrange dou­leur lui trans­per­ça la main lorsqu’il ten­ta de se redres­ser. La pas­sant devant le rayon de lumière, il vit qu’il n’avait plus d’auriculaire droit.

En une seconde, il fut de nou­veau accrou­pi contre le mur. Il ne sen­tait plus la dou­leur, mais toute rai­son l’avait fui ; de longues minutes de ter­reur pure, il tint de la main gauche le moi­gnon ensan­glan­té puis, pleu­rant comme un dam­né, com­men­ça à se cogner la tête contre le mur.

La fièvre le tenait. Il gémis­sait, per­du dans des rêves agi­tés. La pha­lange res­tante de son auri­cu­laire le brû­lait. Elle puait, aus­si.

Il frap­pa contre la porte. Encore. Encore. Tou­jours plus fort.

“Silence !”

Un mot turc, lâché sèche­ment. Du moins, il sup­po­sait que c’était “silence”, ou peut-être “la paix” — c’était tou­jours le même mot, à chaque fois qu’il se fai­sait remar­quer, qui pré­cé­dait une pluie de coups s’il ne ces­sait pas immé­dia­te­ment tout mou­ve­ment.

Il conti­nua à frap­per, et la porte s’ouvrit d’un coup. La lumière inon­da le pla­card, et il dut fer­mer les yeux, la tête tra­ver­sée par un éclair de dou­leur.

“Mon doigt, ma main !”

Il avait par­lé anglais, ins­tinc­ti­ve­ment, puis il avait répé­té en grec, puis en fran­çais, au hasard de son délire.

Un choc bru­tal à la tête l’envoya contre le mur, et il sen­tit qu’on lui attra­pait la main droite.

Une dou­leur bru­tale, ter­rible ; il ouvrit les yeux, et les refer­ma aus­si­tôt, ébloui par l’agression lumi­neuse.

Une odeur d’alcool, une brû­lure indes­crip­tible au niveau de la main. La porte se refer­ma, ver­rouillée, et il put rou­vrir les yeux dans la pénombre. À tra­vers ses larmes, il vit qu’on avait appli­qué la recette clas­sique : ré-ampu­ter au-des­sus de la pour­ri­ture et dés­in­fec­ter à l’alcool.

Il fut le pre­mier sur­pris de res­sen­tir une telle gra­ti­tude envers ses tor­tion­naires.

“Tu n’as pas été sui­vi ?”

“Sûr. Je ren­contre les Anglais demain.”

Dans un grec impec­cable, faible mais par­fai­te­ment com­pré­hen­sible, la phrase lui par­vint à tra­vers la porte.

Il sup­po­sa un ins­tant que ses ravis­seurs turcs l’avaient don­né — ven­du ? échan­gé ? — à un groupe grec ; mais l’instant d’après, il recon­nut la voix. C’était le même homme qui lui avait par­lé dans sa pre­mière semaine de cap­ti­vi­té.

Un hoquet de sur­prise lui échap­pa, et les hommes se turent. Une rapide phrase en turc, le bruit d’une porte qui se ferme, là, plus loin…

La conver­sa­tion se pour­sui­vit, mais c’étaient désor­mais des mur­mures inau­dibles qui lui par­ve­naient.

Ain­si, ses ravis­seurs par­laient grec entre eux. Ils n’étaient pas des natio­na­listes turcs. Mais qui ?

Et pour­quoi par­laient-ils turc avec lui ? Juste pour le perdre un peu plus ?

Cher­chant une signi­fi­ca­tion pos­sible à ce choix de langues, Mark sen­tit un fris­son lui par­cou­rir l’échine. Regrou­pé en posi­tion fœtale, il se mit à trem­bler.

Trois jours qu’il n’avait pas man­gé. Vingt-quatre heures qu’il avait fini sa bou­teille d’eau.

Tou­jours enfer­mé dans son pla­card, dor­mant à même le sol depuis… Il avait per­du le compte des jours.

Et puis, un soir, il n’avait pas reçu sa maigre ration. Il n’avait plus enten­du le moindre bruit, de l’autre coté de la porte. Pas même le moindre gron­de­ment… Sans doute la mai­son — la cabane ? — dans laquelle il était rete­nu était-elle à l’écart de toute agglo­mé­ra­tion.

Après deux jours de jeûne, il avait essayé de frap­per, de hur­ler, pour rap­pe­ler à ses ravis­seurs qu’il était là. Quitte à prendre des coups.

Peine per­due.

Ses yeux s’étaient par­fai­te­ment habi­tués aux ténèbres par­tielles de sa demeure, et il arri­va à attra­per un rat, qu’il dévo­ra, cru, avec délec­ta­tion.

Trois jours plus tard, le sou­ve­nir de ce rat res­tait dans sa mémoire plus mar­quant que le meilleur des dîners de gala au George V.

Un bruit !

Il y avait eu un bruit, là, der­rière la cloi­son.

Il fer­ma sa main gauche en un poing ser­ré, et frap­pa de ses der­nières forces contre la paroi.

Un jap­pe­ment lui répon­dit. Un chien. Un sata­né clé­bard qui n’allait être d’aucun secours.

Tou­jours aucune nou­velle de ses ravis­seurs, ni de qui que ce soit d’ailleurs.

Il s’effondra, déses­pé­ré, des­sé­ché et affa­mé. Il se lais­sa aller, dor­mit un temps indé­ter­mi­né…

Une voix jeune le réveilla. Un homme d’une ving­taine d’années se tenait devant lui. Il bara­goui­nait dans sa langue, du turc, encore. Ce sata­né patois incom­pré­hen­sible qu’utilisaient les tor­tion­naires.

Il ten­ta de se défendre, de se rele­ver. Il ne réus­sit qu’à tom­ber face contre terre et s’évanouit, la main gauche ten­due vers l’individu.

“Com­ment allez-vous ?”

Mal­gré son fort accent grec, Mark fut recon­nais­sant à l’inconnu qui lui par­lait anglais.

“On va vous por­ter dehors. Tenez, met­tez ces lunettes de soleil, elles pro­té­ge­ront vos yeux.”

Stu­pide, aba­sour­di, il se retrou­va bru­ta­le­ment en plein air, une brise lui fouet­tait le visage, on lui avait plan­té une per­fu­sion dans le bras et il se sen­tait mieux. Il allait pou­voir ren­trer chez lui, retrou­ver Londres, boire une bière irlan­daise, écou­ter un disque de Cal­vin Rus­sell et se faire un res­tau­rant ita­lien près du Square Nel­son, où il n’avait pas été depuis… Oh, bien plus d’une éter­ni­té.

“Bonne nou­velle de Chypre, notre confrère Mark Fence de la BBC, déte­nu en cap­ti­vi­té par un groupe d’unionistes grecs depuis cent seize jours, a été retrou­vé à l’aube dans une mai­son dans les mon­tagnes de Troo­dos. Selon les auto­ri­tés chy­priotes, c’est une opé­ra­tion de police menée conjoin­te­ment avec les auto­ri­tés turques qui a per­mis sa libé­ra­tion. Le ministre des affaires étran­gères Mau­rice Des­pentes, char­gé par l’Union Euro­péenne d’organiser les opé­ra­tions de libé­ra­tion en col­la­bo­ra­tion avec la Tur­quie, s’est féli­ci­té de, je cite, “ce suc­cès de la diplo­ma­tie fran­çaise”. Les auto­ri­tés chy­priotes et turques sont tom­bées d’accord pour repro­cher à la France et au Royaume-Uni leur ingé­rence dans une affaire locale.”

La pré­sen­ta­trice fran­çaise avait une voix éton­nam­ment douce. Mark était arri­vé deux heures plus tôt dans un Fal­con 9000 du minis­tère des affaires étran­gères, sans avoir tout à fait com­pris ce que les auto­ri­tés fran­çaises fai­saient là. Il allait déjeu­ner à la table du ministre, et on lui avait remis un billet d’Eurostar qui devait lui per­mettre de ren­trer direc­te­ment à Londres pour dîner avec le pre­mier ministre et le roi Charles III.

Le repas était exquis mais son esto­mac, contrac­té par trois mois et demi de disette, lui repro­cha rapi­de­ment cette abon­dance inha­bi­tuelle. Il pré­tex­ta une légère indis­po­si­tion pour se rendre aux toi­lettes, régur­gi­ta la moi­tié des entrées puis, libé­ré, revint à table pour gri­gno­ter par­ci­mo­nieu­se­ment les des­serts.

On lui ser­vit une bière alle­mande, qu’il trou­va pour­tant déli­cieuse ; puis, il put prendre congé. Il des­cen­dit dans le métro, sou­hai­tant prendre la ligne 8 vers Stras­bourg-St-Denis, d’où il repren­drait la 4 qui le mène­rait à l’Eurostar.

Il vit autour de lui une grande agi­ta­tion, qui lui parut vaine mais éton­nam­ment amu­sante, un peu comme la longue dis­cus­sion qu’il avait eue dans l’avion avec ce ministre falot dont il avait déjà oublié le nom. Il regar­da un moment les Pari­siens cou­rir, les écou­ta râler. Le pro­chain métro était annon­cé avec un délai d’un quart d’heure, et les Fran­çais, aus­si bou­gons qu’à l’ordinaire, pes­taient contre une grève des contrô­leurs. Il sui­vait cette conver­sa­tion ani­mée dans la mesure où le lui per­met­tait sa com­pré­hen­sion du fran­çais, avec tout l’intérêt d’un socio­logue pla­cé face à un phé­no­mène à la fois déri­soire et absurde.

Après tout, il était en vie, presque en bonne san­té, et il en res­sen­tait une joie jubi­la­toire qu’aucune agi­ta­tion humaine ne pou­vait enta­mer.

Puis, par­mi les com­men­taires, une phrase lui sau­ta aux oreilles, qu’il com­prit par­fai­te­ment. Un jeune cadre hur­lait à un homme en uni­forme de la RATP :

“Par­fai­te­ment, mon­sieur, moi, j’en ai marre d’être tout le temps pris en otage par ces fei­gnasses !”

Alors, seul au milieu du quai, tel un dément, Mark Fence fut pris du plus inter­mi­nable fou rire de sa longue vie.

(22/11/2007)