Pré­cé­dent Intro­duc­tion Sui­vant

Il m’est arri­vé quelques fois de détes­ter avoir rai­son.

De fait, sans vou­loir trop m’attarder sur les détails, Ser­gen était de loin celui qui avait le mieux négo­cié cette cam­pagne à haute ten­sion. Bré­hont s’en était bien tiré aus­si, mais n’arrivait pas à être aus­si agres­sif. Quand on prône la soli­da­ri­té popu­laire, on a du mal à vomir sur son pro­chain…

Par le prin­cipe des vases com­mu­ni­cants, le suc­cès des extrêmes entraî­nait la chute des modé­rés — à moins que ce ne soit le contraire ?

On se sou­vient donc que Jean-Pierre Ser­gen rem­por­ta le pre­mier tour avec vingt-trois pour cent des suf­frages expri­més, devant Sébas­tien Bré­hont qui pla­fon­nait à dix-huit.

Les autres gar­daient les miettes. Le PDR et Aspi­ra­tions Sociales, qui avaient l’habitude d’être seuls au second tout jusqu’en 2002, avaient échoué. On ne le savait pas, mais c’est ce jour-là que com­men­ça la guerre.

Je me sou­viens de qua­torze jours extrê­me­ment agi­tés. Deux semaines durant les­quelles la France entière était dans la rue. Les affron­te­ments furent sys­té­ma­tiques lorsqu’un cor­tège de la Ligue de Res­tau­ra­tion Natio­nale ren­con­trait un trou­peau du Mou­ve­ment Soli­da­ri­té Popu­laire. Les modé­rés de chaque coté avaient repor­té tous leurs espoirs sur l’extrême le plus proche, tant ils avaient peur de l’autre extrême.

J’ai vu des socia­listes mous prendre brus­que­ment fait et cause pour un trots­kiste, pous­sés par une peur panique de l’extrême droite. J’ai vu des cen­tristes libé­raux por­ter du jour au len­de­main un bras­sard de la LRN, moti­vés par le spectre du com­mu­nisme.

J’étais là, au milieu, habi­tué à voter pour le Mou­ve­ment depuis que Aspi­ra­tions Sociales avait oublié le “social”… Et les plus durs, les plus extrêmes, n’étaient pas les anciens irré­duc­tibles tros­kos. Non, les plus into­lé­rants étaient les anciens mou­tons socia­listes, éle­vés depuis tou­jours dans le culte de la lutte contre le PDR. Tout comme, à la fin de la seconde guerre mon­diale, les plus into­lé­rants, ceux qui tor­tu­rèrent le plus de col­la­bo­ra­tion­nistes furent les résis­tants de 45 et non ceux de 41…

Le 16 jan­vier 2005, plus de cent vingt mille per­sonnes défi­lèrent dans les rues de Gre­noble. Soixante-dix mille mani­fes­tants venaient défendre les liber­tés et appe­laient à contrer l’extrême droite. Cin­quante mille venaient défendre les liber­tés et appe­laient à contrer l’extrême gauche.

Le pre­mier cor­tège devait aller de la gare au centre com­mer­cial Grand’Place, soit six kilo­mètres envi­ron. Le second devait aller de l’hôtel de ville à l’Avenue du Géné­ral de Gaulle. A prio­ri, on n’attendait pas de contact.

Nous sommes par­tis de la gare à dix heures du matin. Nous étions une bande d’une dou­zaine de copains, prêts à mar­cher quelques kilo­mètres dans une mani­fes­ta­tion fes­tive. Il y avait deux camions, devant, avec une sono­ri­sa­tion qui pas­sait des musiques de tous les hori­zons. L’ambiance était à la fête, une fête triste qui se vou­lait joyeuse. De grands sou­rires, des rires, de cris de joie, de la musique, sur un fond grave et déter­mi­né.

La sur­prise était grande : les gens se sou­riaient, se par­laient, comme cela ne leur était plus arri­vé depuis des années. Nous étions tristes d’être là, mais heu­reux d’être ensemble, de se sen­tir moins seuls et d’espérer, au moins une fois, que l’on pou­vait créer un monde meilleur ailleurs que dans nos rêves.

On mar­cha long­temps, au rythme des musiques jamaï­quaines et afri­caines, en dis­cu­tant, en criant, en sou­riant, et en repre­nant en choeur les chan­sons des camions de sono­ri­sa­tion.

De temps en temps, une infor­ma­tion nous par­ve­nait expli­quant où en étaient les adver­saires. On les voyait ain­si, plus à l’Est, des­cendre vers le Sud sur une route presque paral­lèle à la nôtre.

Les mani­fes­ta­tions pré­vues se dérou­lèrent glo­ba­le­ment dans le calme. Il faut pré­ci­ser que les cor­dons de CRS nous sui­vaient, gre­nades lacry­mo­gènes prêtes à l’emploi, en rangs d’oignons.

Sur le par­king du centre com­mer­cial, comme cela s’était pro­duit en 2002, des vété­rans de la seconde guerre mon­diale nous ont fait part de leur peur de voir reve­nir la droite la plus dure, la plus xéno­phobe, à l’image de celle qui avait diri­gé la France depuis Vichy de 1940 à 1945. Les applau­dis­se­ments fusaient à chaque phrase et, pour finir en beau­té, le chant des par­ti­sans fut repris par quelques dizaines de mil­liers de poi­trines.

En face, on le sut plus tard, des vété­rans de la seconde guerre mon­diale par­laient du com­mu­nisme hon­ni et de la France qui, au moins, mar­chait droit à l’époque de Pétain. Et quelques mil­liers de poi­trines reprirent en choeur la Mar­seillaise.

A qua­torze heures, la mani­fes­ta­tion de droite se ter­mi­na Ave­nue du Géné­ral de Gaulle. Nous étions tou­jours en train d’écouter les témoi­gnages de maqui­sards du Ver­cors. Si l’on avait su, alors, com­bien leur expé­rience devait nous être utile ! La plu­part des mani­fes­tants se dis­per­sèrent, mais quelques groupes se refor­mèrent tan­dis que leurs CRS se dis­per­saient.

Il leur fal­lut près d’une demie-heure pour se rap­pro­cher de nous. Nous venions de ter­mi­ner et quelques jeunes exci­tés vou­laient cou­rir Ave­nue du Géné­ral de Gaulle pour cas­ser du facho lorsqu’il débar­quèrent. Ils prirent à revers les CRS qui nous sur­veillaient, débor­dèrent le bar­rage et s’en prirent à nous.


La bagarre fut brève. J’eus juste le temps de prendre un oeil au beurre noir.

Du coté de la tri­bune impro­vi­sée, cela dura un peu plus long­temps. Les CRS inter­vinrent avec leur dou­ceur habi­tuelle, lan­çant trois lacry­mo­gènes et attra­pant au vol tout ce qui sor­tait du nuage de fumée.

Il y eut une per­sonne qui ne sor­tit pas.

Nous consi­dé­rons habi­tuel­le­ment que Guy Bouf­fier fut la pre­mière vic­time de la guerre civile. Le gou­ver­ne­ment le recon­naî­tra peut-être un jour… Pour l’instant, il reste un acci­dent, mort d’une crise d’asthme lors de l’intervention des forces de l’ordre qui ten­taient d’arrêter ses agres­seurs.

Il avait été par­mi les pre­miers rési­dents de la for­te­resse natu­relle du Ver­cors. Dès 1942, alors âgé de dix-sept ans, il avait par­ti­ci­pé régu­liè­re­ment à des opé­ra­tions de sabo­tage. Il avait fait par­tie ensuite de Front Natio­nal de Résis­tance et, à la fin de la guerre, s’était ins­crit au Par­ti Com­mu­niste Fran­çais. Dans les années 80, il avait pris posi­tion contre la mon­tée de l’extrême droite et par­ti­ci­pait à des réunions d’anciens com­bat­tants, allait dans les écoles pour expli­quer son expé­rience.

Il allait avoir quatre-vingts ans lorsqu’un bataillon de jeunes d’extrême droite, aidés par les lacry­mos des forces soi-disant de l’ordre, avaient réus­si à mettre fin à son com­bat.

Le choc fut grand, mais ce n’était rien par rap­port à ce qui devait suivre…


Le 23 jan­vier, un second tour à hauts risques s’annonçait. Je votais là où habi­taient mes parents, un petit vil­lage de la région de Dague, per­du dans les contre­forts des Alpes, au fond d’une val­lée des­ser­vie par une petite route. La val­lée, comme la rivière qui cou­lait au fond, s’appelait Rude­val, et l’on y trou­vait trois vil­lages : Furet, Bas­tide et Per­mon. J’habitais dans le pre­mier, de même qu’une tren­taine de per­sonnes. On avait ins­tal­lé un télé­vi­seur dans la mai­rie, ce qui per­met­tait de voir ce qui se pas­sait en France.

On vit ain­si, dans de nom­breux bureaux de vote, des indi­vi­dus ten­ter d’empêcher d’autres per­sonnes de voter. On vit des inci­dents, des bagarres écla­ter un peu par­tout entre ceux qui votaient contre Bré­hont et ceux qui votaient contre Ser­gen. Très peu de gens, en fait, votaient réel­le­ment pour quelqu’un. La plu­part des élec­teurs votaient pour celui qu’ils détes­taient le moins.

Je n’ai pas hési­té long­temps. Le dis­cours de Bré­hont avait beau s’être extra­or­di­nai­re­ment dur­ci, il res­tait com­pa­tible avec une démo­cra­tie, ce qui n’était pas le cas de celui de Ser­gen. J’ai mis mon bul­le­tin en début de mati­née, et suis res­té dans le bureau, dis­cu­tant avec les autres vil­la­geois. Joseph Bel­homme, le doyen, ancien résis­tant, était là aus­si, rap­pe­lant à cha­cun les dou­leurs subies lorsque Pétain régnait sur le Sud de la France.

– En 1941, on a fait le pre­mier dépôt d’armes de la résis­tance dans la région. C’était à Per­mon, dans une ferme à l’écart du vil­lage. On avait entas­sé des fusils de chasse et des car­touches. On savait déjà ce que l’on fai­sait : on pen­sait que les Alle­mands allaient enva­hir la zone libre un jour ou l’autre. Vous ima­gi­nez pas ce que ça repré­sente. On savait qu’on était en guerre, et on avait déci­dé de se battre. C’était pas facile, je dis pas ça, ça n’avait rien d’évident. J’étais déjà marié, j’avais une fille, et je n’étais pas le seul ! On était plein, là-bas, à avoir lais­sé une femme, des enfants, une famille, mais on pen­sait qu’il fal­lait quand même se pré­pa­rer parce que, si les nazis gagnaient la guerre, c’était la fin de tout : on ne pour­rait plus se marier avec qui l’on vou­lait, on serait jugé sur la cou­leur de sa peau ou la forme de son nez, on ne pour­rait plus avoir d’activité poli­tique. Alors,on s’est pré­pa­rés. On savait bien qu’on ne serait pas grand-chose, on était quelques mil­liers de pay­sans avec des fusils de chasse alors qu’il étaient toute une armée par­fai­te­ment équi­pée et entraî­née.

» Mais on était déci­dés. Une piqûre de mous­tique, ce n’est pas très dan­ge­reux, mais cent piqûres de cent mous­tiques, ça peut tuer. Tout était bon à prendre, si ça pou­vait nuire à l’envahisseur.

Joseph par­lait rare­ment de la guerre. Il l’avait vécue de trop près. Il pré­fé­rait l’oublier. Mais là, comme en 41, il était pous­sé par l’urgence. Il fal­lait abso­lu­ment mettre en garde les jeunes, ceux qui ne pou­vaient pas se sou­ve­nir. Alors, il racon­tait sa guerre. Il racon­tait les nuits gla­cées pas­sées dehors, immo­biles dans les brous­sailles, atten­dant un train. Les courses dans la mon­tagne pour aller prê­ter main-forte à un autre groupe de résis­tants. Les semaines entières pas­sées à se ter­rer, à fuir la peur au ventre en espé­rant échap­per à la traque des forces de l’ordre.

Joseph avait retrou­vé sa voix de conteur extra­or­di­naire, son débit cap­ti­vant, et les enfants, de sept à qua­rante ans, l’écoutaient atten­ti­ve­ment.

Joseph racon­tait l’horreur et ses mots ren­traient en nous mieux que dix mille cours d’histoire. Sa grande tête chauve s’agitait au rythme du récit, ponc­tuant chaque phrase d’une mimique, d’une atti­tude qui ren­for­çait la trame.

Joseph nous pas­sion­nait pour son his­toire, qui était aus­si un peu la nôtre, en mul­ti­pliant les paral­lèles avec l’histoire récente.

Et, en l’écoutant, on retrou­vait la source de cette expres­sion : un vieillard qui s’en va, c’est une biblio­thèque qui brûle.


Le soir, à minuit, nous étions encore qua­rante dans la mai­rie. Joseph était par­ti se cou­cher. Les autres regar­daient avec ani­ma­tion les résul­tats des élec­tions. Plus cela avan­çait, moins il y avait de doute. Il était désor­mais cer­tain que les années sui­vantes seraient extrê­me­ment dif­fi­ciles.

Le 25 jan­vier, le nou­veau pré­sident, Jean-Pierre Ser­gen, élu avec cin­quante-quatre pour cent des suf­frages, annon­çait la dis­so­lu­tion de l’Assemblée Natio­nale, les élec­tions légis­la­tives devant se dérou­ler les 6 et 13 février.


Ce fut le point d’orgue d’un mois poli­ti­que­ment très agi­té. La gauche, pous­sée par l’urgence, se regrou­pa der­rière les can­di­dats du MSP, si l’on excepte les irré­duc­tibles socia­listes, qui rêvaient de leur gran­deur pas­sée, et com­mu­nistes qui, mal­gré leur nom de “Com­mu­nisme renou­ve­lé”, n’avaient rien inven­té de nou­veau depuis 1917. Dans quelques cir­cons­crip­tions, les accords pré­voyaient que ce serait à un can­di­dat éco­lo­giste de por­ter les aspi­ra­tions de la gauche, en par­ti­cu­liers dans les régions où le trots­kisme du MSP pas­sait mal.

La droite, elle, res­ta fidèle à ses divi­sions habi­tuelles. Ce ne fut pour­tant pas suf­fi­sant.

On le sait aujourd’hui, la pro­cé­dure élec­to­rale ne fut pas res­pec­tée dans cer­taines cir­cons­crip­tions. Ain­si, un tiers des Lyon­nais eurent des dif­fi­cul­tés majeures pour accé­der à leur bureau de vote. Les bus des­ser­vant les zones tra­di­tion­nel­le­ment à gauche avaient été blo­qués au dépôt. Cer­tains pan­neaux d’affichage avaient été oubliés. Bref, tout avait été fait pour que cer­taines cir­cons­crip­tions, où le résul­tat pou­vait se jouer à quelques voix près, passent à droite.

Enfin, mal­gré une cam­pagne et un entre-deux tours très agi­tés, mar­qués par de nom­breuses agres­sions et la pho­bie tou­jours pré­sente de l’insécurité, on but le calice jusqu’à la lie.

On échap­pa de peu à une majo­ri­té abso­lue de la LRN. Avec leurs cou­sins du par­ti Liber­té et Gran­deur, qui seraient de toutes façons à leur botte, ils cumu­laient près de qua­rante-neuf pour cent des sièges. De quoi navi­guer confor­ta­ble­ment.


Pen­dant un mois, on avait mul­ti­plié les mani­fes­ta­tions, les réunions, on avait par­lé, on avait ten­té d’éduquer en vain. On avait pris des coups, aus­si, sou­vent de la part de ceux qui fai­saient exac­te­ment le contraire de nous, par­fois de celle des forces de l’ordre qui consi­dé­raient comme désordre toute assem­blée de plus de deux per­sonnes en place publique…

Pen­dant un mois, toute la France n’avait par­lé que poli­tique. Pen­dant un mois, les mises en garde s’étaient suc­cé­dées de part et d’autre. Pen­dant un mois, nous avions conser­vé un espoir…

Et puis, bru­ta­le­ment, tout s’était ache­vé. Le gou­ver­ne­ment comme l’Assemblée étaient bien ancrées sur les rochers vis­queux de l’extrême droite. L’espoir était mort, res­tait à cour­ber le dos, et encais­ser en atten­dant que ça passe. Cinq ans, cinq longues années s’annonçaient avant un retour plus que pro­bable à un sem­blant de liber­té. On savait déjà que les forces de l’ordre allaient se mul­ti­plier comme des lapins, que les réunions publiques allaient être inter­dites, que les mineurs seraient empri­son­nés pour de simples délits, que la peine de mort revien­drait, que les rares ser­vices publics ayant sur­vé­cu au gou­ver­ne­ment pré­cé­dent dis­pa­raî­traient.

C’était le retour de l’obscurantisme moyen­âgeux, et on ne pou­vait plus rien y faire par des moyens légaux. On ne pen­sait pas, quand même, que les élec­tions sui­vantes seraient contrô­lées par le pou­voir comme dans n’importe quelle dic­ta­ture.

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