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Dans les jours qui suivirent, il y eut beaucoup de mouvements chez les militaires de la région. Ils passaient d’interminables journées à patrouiller dans les montagnes à la recherche de maquisards, tirant à vue.

Les Chaslois avaient une ouverture, au nord, sur Dague. Ils s’étaient ainsi rendu compte que les Bouquetins prisonniers étaient cloîtrés dans la prison de la gendarmerie. Certains voulaient, dans la foulée de notre succès, attaquer la prison pour les libérer. D’autres pensaient qu’il valait mieux attendre que l’attention des militaires se relâche, un mouvement d’une centaine d’hommes en armes vers Dague passant difficilement inaperçu.

Nous fûmes mis à contribution pour transmettre ces discussions, les réactions qu’elles entraînaient et les informations nouvelles que les uns et les autres recueillaient çà et là. On passa donc quelques jours à courir la montagne, du nord au sud et d’est en ouest. Mona, Marie et moi étions officiellement devenus une « section de liaison » dont le rôle essentiel était d’assurer la transmission de messages.

Entre dimanche et lundi, les choses se précisèrent. Les partisans d’une attaque avaient peu à peu eu gain de cause. Ils avaient fait remarquer que, depuis que les militaires patrouillaient en permanence, c’était leur base même qui était devenue l’endroit le plus calme. Il n’y avait en général qu’une poignée de soldats sur Dague, les autres se dispersant avant l’aube sur l’ensemble de la région.

Cela fut donc décidé : nous attaquerions la gendarmerie de Dague à l’aube du mercredi 28. Nous avions deux jours pour parcourir les vingt-cinq kilomètres qui nous en séparaient ; mais le parcours réel devait être plus long, car il n’était pas question de former un seul troupeau des cinquante Chaslois et des quarante Rudevalois. Nous devions donc passer par des chemins situés au nord de Chasles, tandis que les Léhaultins passeraient au sud.

 

L’été tirait à sa fin et, déjà, les températures chutaient fortement. Les nuits hors des grottes promettaient d’être fraîches.

Nous partîmes lundi soir et nous réchauffâmes en marchant une bonne partie de la nuit. Nous nous étions séparés en deux groupes, le premier regroupant les bons marcheurs ; Mona nous menait et nous devions prendre de l’avance pour trouver un endroit pour la nuit. C’est à l’est de Chasles, dans une vieille ferme abandonnée, que nous trouvâmes l’endroit idéal. Peu d’aménagements furent nécessaires ; le toit effondré ne nous empêcha pas de dormir dans les caves.

Le lendemain, le réveil fut difficile pour beaucoup. Tous n’avaient pas notre entraînement de marcheurs et les huit kilomètres de la veille leur tiraient dans les jambes. Ajoutez à cela une nuit de cinq heures et un réveil à l’aube par une température à peine supérieure à zéro, et vous comprendrez les difficultés qu’ils eurent à repartir.

Cependant, à huit heures, les deux groupes étaient à nouveau en route. Comme la veille, nous devions trouver un gîte pour tous ceux qui ne pourraient nous suivre.

Il fallut contourner Chasles et sa région peuplée, ce qui nous rallongea encore le chemin et, surtout, nous obligea à passer sur des pistes à forte dénivellation. Ceci n’affecta pas terriblement les messagers et les chasseurs que nous étions, mais le second groupe dut s’arrêter plusieurs fois dans les montées pour attendre que chacun reprenne son souffle.

 

Nous trouvâmes pour la nuit, sur le flanc ouest de Garnasse, au-dessus de Dague, une grotte unique, profonde, dans laquelle on put tous entrer.

A vingt heures, nous dormions tous comme des souches. La courte nuit précédente, associée à huit à douze heures de marche en montagne, avait suffisamment fatigué chaque paire de jambes pour que l’heure précoce ne soit pas un obstacle au sommeil. Il nous restait pour le lendemain une heure de marche avant d’attaquer à l’aube.

 

Il était sept heures lorsque les rayons du Soleil passèrent la crête des montagnes. Nous étions en place, à quelques encablures de la gendarmerie. Puis le signal fut donné. Le Soleil nouvellement levé éclairait derrière nous et nous voyions magnifiquement bien notre cible. Comme un seul homme, nous fonçâmes.

J’avais retenu la leçon précédente. Je tirais de courtes rafales de deux ou trois balles, vers les fenêtres. Je restais avec le groupe. Mona était à mon flanc droit, sa soeur derrière elle. Claude était en première ligne.

Nous devions rester à l’extérieur, tandis que les Chaslois devaient pénétrer dans la cour. Les premiers eurent du mal à franchir la grille, mais ils purent l’ouvrir pour les suivants. Et, en quelques secondes, cinquante maquisards étaient dans la place.

Menacés de l’intérieur et de l’extérieur, les gendarmes et geôliers abandonnèrent rapidement la partie. Ils relevèrent quatre corps et une quinzaine de blessés, tandis que huit assaillants avaient été blessés.

J’avançais, éperdu. C’était tout. Il n’y avait pas eu deux minutes de combat. Nous avions les clefs, nous commencions à libérer les prisonniers, et nous n’étions pas là depuis dix minutes. J’avais tiré onze balles.

— Ça ne va pas ?, demanda Mona.

— C’est bizarre. J’ai l’impression que ça a été trop facile. Quand je vois comme ça a été dur à Bouquet et comme ça s’est passé ici…

— Ça s’est bien passé à Bouquet, Marc. Ça a duré un peu plus longtemps, mais ça n’était pas très différent. La différence, elle est dans ta tête.

 

Les prisonniers libérés, on récupéra du matériel, puis on repartit sans attendre le retour des patrouilles de l’armée. On marcha jusqu’au soir, puis on dormit encore dans une ferme abandonnée à l’écart de Chasles.

 

Il y avait quelqu’un sur le chemin. C’était un Chaslois que nous connaissions. Nous avions fait deux kilomètres depuis notre réveil, et un groupe de Chaslois nous intercepta.

— Salut Claude.

— Salut.

— On a trouvé ça, dit-il tandis que ses camarades poussaient un grand homme maigre en avant. Il dit qu’il est journaliste américain et qu’il vient faire un reportage de l’intérieur de la France. Vous avez de la place chez vous ?

— Vous pouvez pas vous en charger ?

— On est déjà dix de trop dans nos abris. Dans vos grottes, vous pourriez peut-être vous en charger.

— C’est pas un mouton ?

— Il y a un risque. On l’a fouillé de fond en comble sans rien trouver, mais on ne peut rien garantir.

Claude posa son sac et commença le déballage.

— Marc, tu as fait de la radio, non ?

— Oui, répondis-je avec hésitation.

— J’ai trouvé ça. Tu saurais t’en servir ?

Joignant le geste à la parole, il sortit un superbe scanner de fréquences. J’en avais déjà utilisé, mon père ayant été cibiste.

Me penchant sur l’appareil, je trouvai la sélection des gammes de fréquences et commençai un balayage. Trois minutes plus tard, le scanner n’avait rien trouvé.

— Il n’ a pas d’émetteur.

— C’est sûr ?

— Il n’émet rien entre cent kilohertz et six gigahertz, disons. Mais j’imagine mal un mouchard émettant en-dehors de cette gamme.

Le patient prit la parole :

— J’ai un émetteur dans mon sac. Il est éteint. Il émet dans les trois gigahertz et permet de prendre une ligne satellite pour atteindre mon rédacteur en chef aux États-Unis.

— Quel journal ?, demandai-je.

— Le Whisperer. J’y travaille depuis deux ans. Ma carte est dans mon sac.

Claude vérifia. La carte de presse venait du Whisperer et était au nom de Luka Firestone.

— Marc, The Whisperer, tu connais ?

— Un hebdo californien, spécialisé dans le foutage de merde.

— Sérieux ?

— A ma connaissance, ils n’ont jamais perdu un procès. Et avec les sujets qu’ils choisissent, ils en ont régulièrement. Ils ont toujours pu prouver ce qu’ils écrivaient. Enfin, si, ils ont perdu des procès quand ils ont été attaqués sur l’obscénité de leurs pages centrales…

Le Chaslois reprit la parole, demandant si nous pouvions le prendre. Il y eut une longue hésitation. Puis Claude finit par accepter.

— Par contre, on ne te fera pas confiance tout de suite. Et tu n’as pas intérêt à nous ralentir, conclut-il avant de repartir d’un pas rapide.

 

Le soir, nous étions au nord de Léhault. Les questions fusèrent vers le nouveau venu, et il s’y prêta de bonne grâce. Il répondit à tout, sans détour, décidé à jouer cartes sur table.

J’écoutais d’une oreille distraite. L’arrivée d’un élément étranger n’était pas faite pour me rassurer. Mon optimisme habituel m’incitait à penser que cet individu était un mouchard. Et, en même temps, mon oreille d’angliciste confirmé ne me laissait guère de doute : son léger accent américain était authentique.

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