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Fin février, j’attrapai, pour la première fois de ma vie, la grippe. Le moment n’était pas vraiment idéal ; pour tout dire, ça tombait mal. Les informations obtenues de Lefol devaient être utilisées rapidement. Nous savions maintenant où se trouvait le plus gros dépôt de vivres des militaires à Dague et comment il était défendu ; il fallait en profiter. En une opération, nous pouvions gagner plusieurs semaines de nourriture.

Et j’étais là, cloué avec quarante degrés de fièvre, grelottant et délirant toute la journée.

Régine décida pour moi. De toute façon, tout le monde n’irait pas à Dague ; seuls les plus endurants, les plus solides, pourraient faire le voyage assez rapidement. Je fus donc prié de garder le lit, et il ne fallut me le répéter que trois fois avant que je comprenne ce que l’on me disait — j’étais en pleine poussée délirante.

 

Le 2 mars, Mona et Anne partirent donc seules avec la vingtaine de combattants. Je commençais à prendre le dessus sur la maladie et je pus leur dire au revoir.

Le 6, je savais que nos camarades étaient en train de combattre. J’étais presque parfaitement remis et je regrettais de ne pas être là-bas. J’imaginais ce qui devait se passer. L’assaut sur les hangars, quelques échanges de brèves salves de fusil, la reddition des gardes… Ou bien, l’arrivée brutale de troupes de renfort, un combat qui se prolonge d’une cache à l’autre, une bataille perdue d’avance qui se solderait par la mort ou la capture…

Mona. En train de risquer sa vie pour un peu de nourriture. Qui savait si elle reviendrait ?

J’aurais tant souhaité être là…

 

Et puis, Mona revint. Avec Anne. Seules. Le soir même.

Tous ceux qui étaient restés se jetèrent en avant, inquiets, et les pressèrent de questions. Où étaient passés les autres ?

Elles étaient essoufflées, épuisées.

— Tout… Tout va bien…, pantela Mona. Soif…

On les laissa s’asseoir. On leur apporta de l’eau. Enfin, elles purent parler.

— Tout s’est bien passé. Mais on est revenues en urgence pour prévenir. Le convoi de demain, faut pas le louper.

— Quel convoi ?

— Au col du Cibrot.

 

Depuis que nous avions coupé, presque simultanément, la route du col et la voie ferrée, les militaires n’avaient plus aucun moyen pour ravitailler les troupes qu’ils avaient placées trente kilomètres après le col, de l’autre coté du désert de montagnes, vers le bourg d’Asvan. Aussi, très rapidement ils avaient lancé des opérations de réhabilitation de la route. Depuis une semaine, des véhicules passaient de nouveau par le col du Cibrot, circulant prudemment sur une terre encore meuble.

 

— Ils vont y renvoyer un convoi ?

— Quand on est arrivés à Dague, les entrepôts n’étaient pas tout à fait pleins. Les gardes nous ont dit qu’ils allaient prendre le risque de faire monter un convoi à Asvan. Les troupes sont à cours de vivres. Ce qui manquait dans l’entrepôt était dans les camions à la base militaire, où ils se préparaient à partir. Ils devraient passer le col dans la matinée.

— Pourquoi ils ne sont pas partis directement dans la journée ?

— Ils ont pris le ravitaillement pour plusieurs bases. Ils ont passé l’après-midi à ravitailler la région de Chasles. Ils y passent la nuit et ils repartent vers Asvan demain matin.

— Correction : ce matin. Il est deux heures, repris-je. Et vous avez couru depuis Dague pour ça ?

— Asvan est complètement bloqué. Si ce convoi n’arrive pas, ça va être un grand coup de main aux résistants de là-bas. Maman pense qu’on doit redétruire la route.

— On a plus assez d’explosifs.

— La terre est pas encore tout à fait stabilisée. Si on fait exploser le bas, le haut devrait descendre tout seul.

 

Les deux soeurs partirent dormir. Pendant ce temps, deux des nôtres partirent vers Lazest prévenir la dizaine de personnes qui y était restée.

Il n’était pas six heures du matin lorsque nous nous presentâmes dans l’amas de rocs de l’ancienne route. La terre nouvellement tassée était bien visible.

Un ancien artificier des travaux publics nous guida pour le placement des charges. Nous n’avions pas beaucoup d’explosifs, et il fallut être très précis pour obtenir l’effet souhaité : déstabiliser la masse de terre pour précipiter la nouvelle route dans le vide.

 

Nous eûmes à peine le temps de finir. Nous avions repris des postes en hauteur, au-dessus de la route, mais le soleil n’était pas encore levé lorsque le convoi arriva.

Les véhicules avancèrent au pas, un par un. La route semblait solide, et ils s’enhardirent et n’attendirent plus que le précédent soit revenu sur le bitume avant de s’engager. Puis il roulèrent tous, doucement, en file.

C’est à ce moment-là que l’explosion fut déclenchée. Des quinze véhicules, six étaient passés et cinq sur la terre.

La terre mit une dizaine de secondes à commencer à glisser, mais ensuite tout se passa très vite. Un tiers du convoi bascula avec la route et de nouvelles carcasses métalliques rejoignirent celles qui avaient déjà commencé à rouiller.

 

Le combat qui suivit fut très court. Nous avions l’avantage de la hauteur et de la surprise ; et, après la chute de cinq camions, même le nombre était pour nous !

En deux minutes, il n’y avait plus un militaire belliqueux. Ceux qui restaient avaient lâché leurs armes.

Nous pûmes manger à notre faim, enfin. Et lorsque, deux jours plus tard, nos camarades rapportèrent de Dague leurs sacs pleins, nous avions près de trois semaines de vivres.

 

Du coté d’Asvan, tout alla au-delà de nos espoirs : l’état-major de l’armée ne sut pas organiser le ravitaillement par hélicoptère de ses troupes, qui durent se rendre aux maquisards le 15 mars.

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