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Tant bien que mal, nous ten­tâmes de reprendre notre vie. Sans Claude. Sans Patrick, et sans nos cama­rades tom­bés. Régine avait repris le flam­beau de son mari : c’était elle, désor­mais, qui nous gui­dait.

Nous pen­sions sou­vent à nos morts. Je m’étais sur­pris à regret­ter Yoru et ses remarques acerbes, Marie et ses reproches silen­cieux, Claude et ses ordres. Luka avait envoyé un magni­fique article au Whis­pe­rer où il racon­tait la mort héroïque d’un grand chef de guerre. Une fin hol­ly­woo­dienne pour celui qui nous gui­dait, qui plut au public amé­ri­cain.

De temps à autres, pour­tant, nous oubliions. Pris par la tâche. Par le tra­vail. Dès le 13, il avait fal­lu reprendre la vie, trier nour­ri­ture et armes rame­nées du train, pro­fi­ter d’un cli­mat un peu moins violent pour chas­ser.

Et puis, Mona et moi avions désor­mais un élixir d’oubli. Pen­dant quelques minutes, le monde deve­nait beau et paci­fique.

 

Pen­dant deux semaines, il y eut un calme irréel, qui suc­cé­dait à une tem­pête comme nous n’en avions connue. Plus tard, nous com­prîmes : c’était l’oeil du cyclone.

Vint le 25. La pre­mière bour­rasque annon­çant le retour du vent.

 

Il y eut beau­coup de remue-ménage. Nous vîmes une patrouille mili­taire mon­ter par la piste, là où notre mou­ton avait don­né ren­dez-vous à l’ennemi, quelques semaines plus tôt.

Dans ses jumelles, Anne vit un homme qu’elle connais­sait. Il s’appelait Albert Lefol et habi­tait Furet. Il était avec les mili­taires.

Depuis la nuit des temps, Albert Lefol avait tou­jours voté très loin à droite. Il n’avait jamais caché sa sym­pa­thie pour Ser­gen et sa clique.

Et il était là, gui­dant les mili­taires vers l’accès le plus direct aux grottes.

 

Nous ne savions pas s’ils allaient tour­ner à droite, vers Lazest, ou à gauche, vers nous.

– Il faut y aller, affir­ma Régine. S’ils prennent vers nous, il vaut mieux les ren­con­trer plus bas, dans la forêt, avec la pente pour nous. S’ils prennent vers Lazest, on doit aller filer un coup de main.

On des­cen­dit donc, contour­nant les rochers, nous fau­fi­lant rapi­de­ment entre les pins.

Sou­dain, notre meneuse s’arrêta.

– Silence !, chu­cho­ta-t-elle.

On s’approcha d’elle. Luka deman­da, d’un souffle à peine audible :

– Quoi ?

– J’ai enten­du un bruit à gauche.

Presque aus­si­tôt, en ten­dant l’oreille, nous per­çûmes le bruit de pas sur la neige.

En silence, on se mit en posi­tion. Armes poin­tées dans la direc­tion du bruit, armées. Silen­cieux.

Il y eut une tâche de lumière qui contour­na un arbre. Et nos vingt gorges lais­sèrent pas­ser un sou­pir de sou­la­ge­ment.

C’était Paul Leblond.

Régine se rele­va, croas­sa et lui fit signe ; il s’approcha rapi­de­ment, sui­vi de ses hommes.

– Content de vous trou­ver. Il y a des bidasses là-des­sous.

– On les a vus. C’est pour ça qu’on est là.

– Bien. On va pou­voir les prendre en tenaille, alors.

 

La dis­cus­sion ne dura pas long­temps. Nous avions per­du les mili­taires de vue, mais il ne fai­sait guère de doute qu’ils remon­taient par un sen­tier le long du val­lon. C’était le meilleur accès, d’où il étaient par­tis, et où qu’ils aient vou­lu aller en pre­mier lieu.

Nous par­tîmes sur le flanc droit, les hommes de Paul Leblond des­cen­dant plus à gauche.

L’avancée fut déli­cate. Le sen­tier, bien mar­qué au fond du val­lon, pro­fi­tait du bord d’un ruis­seau et de l’absence d’arbres ; mais, dès que l’on remon­tait un peu sur un flanc ou l’autre, les pins étaient ser­rés et des brous­sailles pous­saient dru à leur pied.

Enfin, nous vîmes nos cibles. Nous étions huit bons tireurs et nous res­tâmes là, pen­dant que les autres des­cen­daient pour s’approcher. En face, Paul avait de même sépa­ré ses troupes.

Enfin, tout fut en place, les mili­taires étaient entre les deux branches des tenailles.

Un tireur fit feu, et ce fut le signal pour les autres. Pen­dant quatre ou cinq secondes, visant soi­gneu­se­ment, nous fîmes car­ton sur car­ton. Puis, les mili­taires répon­dirent ; alors Paul et Régine se lan­cèrent à l’assaut, et nous ces­sâmes le feu, des­cen­dant d’arbre en arbre pour aider nos cama­rades.

La bataille dura peu : la tenaille avait bien fonc­tion­né.

Il y eut une balle qui fit écla­ter un noi­se­tier à deux pas de moi. Je me cou­chai par réflexe alors que la seconde, bien cor­ri­gée, arri­vait pré­ci­sé­ment où j’étais. Je l’entendis sif­fler au ras de mon oreille et je res­tai dix bonnes secondes, age­nouillé dans la neige der­rière un buis, à essayer de reprendre mes esprits.

Lorsque je me rele­vai, tout était ter­mi­né.

 

Nous avions pour­tant deux morts. Ou, plu­tôt, nous devions en avoir deux.

Armand Plin­coux avait reçu une balle dans la poi­trine et était mort presque ins­tan­ta­né­ment.

Paul Leblond était griè­ve­ment bles­sé au ventre. Sans doute un chi­rur­gien eût-il pu lui sau­ver la vie ; mais nous ne pou­vions rien faire. Ceux qui avaient l’habitude de soi­gner les autres firent ce qu’ils purent, mais nul ne savait recoudre des intes­tins et nous n’avions pas de chambre sté­rile.

Paul ago­ni­sa près d’une heure, souf­frant le mar­tyre, tan­dis que nous le regar­dions se vider. Il finit par mou­rir et, j’en suis convain­cu, ce fut un sou­la­ge­ment pour lui.

 

Albert Lefol, indemne, voyait cela d’un oeil hagard. Il n’avait pas dû bien com­prendre ce que c’était que la guerre. Ce que c’était que mou­rir d’une balle.

Il fut inter­ro­gé. On sut ain­si qu’il avait éga­le­ment expli­qué aux sol­dats de Noël où étaient les grottes. Il avait ses entrées dans l’armée, son sou­tien poli­tique à Ser­gen étant connu de longue date. Il connais­sait bien la région.

Il apprit à Régine plein de choses sur la struc­ture mili­taire de la région, qui devaient être très utiles début mars.

Près d’une heure plus tard, alors qu’il nous aidait à enter­rer Paul dans le sol gla­cé, Tori se jeta sur lui.

Elle avait pris tout le monde par sur­prise. Je réa­li­sai brus­que­ment à quel point nous avions été chan­ceux qu’elle ait vidé son char­geur durant la bataille.

De toute la force de ses onze ans, elle avait ser­ré ses mains sur le cou du pri­son­nier.

Nous dûmes nous y mettre à trois pour la déta­cher de sa vic­time. A moi­tié étouf­fé, il reprit son souffle péni­ble­ment pen­dant que Tori, en larmes, ten­tait encore et tou­jours de l’atteindre.

 

On relâ­cha notre pri­son­nier en début d’après-midi. Se ven­ger n’aurait ser­vi à rien ; et les mili­taires ne lui feraient cer­tai­ne­ment plus confiance après le fias­co du jour.

Nous apprîmes plus tard, et je goûte encore aujourd’hui l’ironie de la chose, qu’il avait été condam­né pour aide aux ter­ro­ristes et exé­cu­té le 28.

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