Copa­ca­ba­na, début d’après-midi : je prends mon der­nier bus, celui qui m’emmène vers La Paz. Mon­tée raide, puis des­cente raide et arrêt pour le bac, qui per­met de pas­ser le détroit de Tiqui­na pour arri­ver du vrai côté boli­vien du Titi­ca­ca — et plus sur la pénin­sule au milieu par­ta­gée entre Pérou et Boli­vie. Pour cela, il faut faire confiance à de vieux bacs très colo­rés… et très arti­sa­naux, à peine plus grands que le bus et dont les planches du pont laissent voir la coque, qui font la tra­ver­sée en quelques minutes pous­sés par des moteurs de petits hors-bords.

P1000476

P1000482

Ensuite, la route remonte pour arri­ver à l’altiplano, le vrai, celui où tu fais cent kilo­mètres à plus de 4000 mètres d’altitude avec cent cin­quante mètres de déni­ve­lé à tout cas­ser. C’est entou­ré de mon­tagnes, pla­cées à un hori­zon dont il est à peu près impos­sible d’estimer la dis­tance, et c’est extra­or­di­nai­re­ment plat jusqu’au pied des­dites mon­tagnes.

P1000493

Comme j’aime véri­fier sur la carte, la voi­ture est à cin­quante mètres et la mon­tagne est l’Illimani, à 120 km du bac sur la pho­to du haut et à envi­ron 65 km sur la pho­to du bas si mon esti­ma­tion du cap est cor­recte. Au pas­sage, on trouve plein de petits bleds, quelques mai­sons de briques rouges, éven­tuel­le­ment un ter­rain de foot ou une mai­rie un poil plus volu­mi­neuses, ça n’est pas le dénue­ment total mais on sent que les autoch­tones n’ont pas énor­mé­ment de res­sources une fois les besoins vitaux finan­cés.

L’arrivée à El Alto est impres­sion­nante. C’est exac­te­ment comme un de ces petits bleds, mais qui aurait pous­sé comme un nénu­phar sur un étang : les petites mai­sons sont ali­gnées sur une dizaine de kilo­mètres, il faut plus d’une demi-heure pour pas­ser de l’entrée d’El Alto au début de l’autoroute qui des­cend vers La Paz, et tout cela est un gigan­tesque chan­tier où cer­tains vivent et tra­vaillent pen­dant que d’autres conti­nuent à construire.

Curieu­se­ment, le bus ne s’arrête pas au ter­mi­nal ter­restre, mais à l’ancienne gare, désaf­fec­tée depuis 2005 — je sup­pose que là aus­si, il doit y avoir une his­toire de taxe d’infrastructure à payer. Du coup, j’arrive hors du plan de La Paz dont je dis­pose. Un groupe de tou­ristes his­pa­no­phones n’a pas l’air de mieux savoir que moi, cherchent sur leur propre plan, puis finissent par me dire que ça doit être par là. Pen­dant ce temps, un être éden­té semble s’intéresser à moi et me parle dans une langue tota­le­ment incon­nue en s’énervant et en par­lant de plus en plus vite et de plus en plus fort, mal­gré mes “no entien­do, dis­culpe, habla len­ta­mente por favor”. Je finis par igno­rer ses impré­ca­tions et par­tir dans la direc­tion indi­quée, au bout de dix mètres il arrête de me suivre en criant et je conti­nue à tra­cer, et en presque trois semaines ça sera la seule ren­contre flip­pante que j’aie faite.

Après avoir tra­ver­sé un énorme rond-point, je vois des bus ali­gnés, du coup je repère une plaque de rue et saute sur le plan. Voi­là, je suis là, juste au des­sus du ter­mi­nal. Bon, ben si j’attaque la des­cente je suis à la place prin­ci­pale dans dix minutes… Je vais plu­tôt tour­ner à peu près à niveau jusqu’à avoir un point de vue sur la ville, qui a l’air plu­tôt encais­sée.

P1000500

P1000502

Après quelques cen­taines de mètres, je sur­plombe effec­ti­ve­ment la cité et oui, elle est encais­sée. Genre très encais­sée, avec cinq cents bons mètres de déni­ve­lé entre le bas et le haut.

P1000507

J’achète une glace à un tarif hon­teux pour la région… et ridi­cule pour un Euro­péen, je redes­cends dou­ce­ment vers la Pla­za mayor, je visite vite fait l’église San Fran­cis­co et là, il est six heures et je sais plus quoi faire. Conti­nuer à visi­ter, c’est sym­pa mais j’ai mes vingt kilos de bagages sur moi et tout ce que je des­cends, faut le remon­ter, et j’ai faim et sur­tout soif. Et puis, ça fait quatre jours que j’ai qua­si­ment pas eu de contact avec la civi­li­sa­tion occi­den­tale, et le Rou­tard dit qu’il y a un cyber-café recom­man­dable juste der­rière l’église.

Je tourne l’angle, com­mence à remon­ter la rue, un grin­go habillé en hybride rou­tard-ran­don­neur m’alpague, en résu­mé : “You speak English ? Or Spa­nish ? Ok, English, I will try. I see you are from moun­tain, we are a group from moun­tain and we make hot coats, alpa­ca coats, you unders­tand ? And cur­rent­ly we are giving them qua­si rega­lo, porque nece­si­ta­mos dine­ro para nues­tros acti­vi­dades en mon­taña, si nece­si­ta ir en mon­taña puede com­prar nos sacos y ayu­dar­nos.” Je lui explique gen­ti­ment que j’ai déjà une veste très bien, y’a des flics qui passent dans la rue et curieu­se­ment, il n’a d’un coup plus très envie de cau­ser et s’éclipse le long du mur. Bizarre.

Je trouve un bis­trot avec un logo Wi-Fi des­sus, la carte est fran­çaise, c’est amu­sant, j’entre. Je demande si le Wi-Fi marche, je véri­fie qu’il marche effec­ti­ve­ment, et je me pose avec un fra­puc­ci­no (spé­cia­li­té fran­çaise je sup­pose) et un muf­fin — aaaaah, ça m’avait man­qué. J’envoie des pho­tos, prends le temps de lire le jour­nal, et juste comme je suis sur le point de décol­ler y’a un couple de Belges fran­co­phones qui se posent où il y a de la place, donc à ma table. On dis­cute une bonne heure, ils viennent de pas­ser une semaine de galères dans les tem­pêtes de neige du sud-Lipez et n’ont rien pu voir et là, ils reprennent l’avion vers Paris, d’où ils vont sau­ter dans un Tha­lys. His­toire de pas trop les faire rager, je dis que moi non plus j’ai pas vu le Sal­kan­tay parce que brume et neige, mais après je dois bien avouer que j’ai vu plein d’autres choses et que j’ai fran­che­ment eu un sacré beau temps. Il est huit heures quand je sors du bis­trot, bien cre­vé par le voyage, et comme je dois embar­quer à cinq heures du matin je compte filer direc­te­ment à l’aéroport.

P1000503

Les trans­ports en com­mun à La Paz sont encore plus spec­ta­cu­lai­re­ment bor­dé­liques qu’à Are­qui­pa et Cuz­co : y’a pas deux Boli­viens qui sont d’accord sur le départ des bus vers El Alto. Au bout d’une demi-heure je n’en ai tou­jours vu aucun et je finis par prendre un taxi. Arri­vé à l’aéroport, je dîne dans un Star­bucks et squatte jusqu’à la fer­me­ture, puis j’essaie de trou­ver un coin pas trop froid pour dor­mir, mais ça marche moyen vu que toute l’aérogare est dans le vent. Tant pis, je dor­mi­rai dans un des avions