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Il avait fait un peu plus chaud du 22 au 28 ; mais, fin janvier, une vague de nuages déferla sur la France. Les températures s’effondrèrent début février, et nous eûmes de pointes à moins trente degrés. Même la rivière souterraine où nous puisions notre eau fut touchée : elle gela çà et là, seuls les endroits où le courant était plus fort restant liquides.

Des tempêtes de neige suivirent, qui clouaient les gens dans leurs abris, résistants comme militaires. Même pour relever des collets, il n’était plus possible de sortir. La faim se fit sentir plus que d’habitude.

Le 8 février, il y eut une accalmie de quelques heures que nous mîmes à profit pour faire le tour de tous les collets. Ils étaient pleins depuis plus d’une semaine, et les animaux morts avaient déjà été dévorés par les carnivores.

Le tour des réserves ne fut guère plus fructueux : nous manquions de nourriture. Il n’en restait que pour quelques jours.

 

Le 10 au matin, une opération désespérée commença. La matinée promettait un temps relativement calme pour quelques heures ; on les mit à profit pour rejoindre la route du col du Cibrot, espérant trouver quelque camion de nourriture à piller.

Mais seuls passèrent des convois militaires. La route avait été fermée aux véhicules civils, suite à de nombreuses attaques plus bas dans la vallée.

Les militaires étaient armés et prêts à se défendre, accompagnés d’automitrailleuses plus manoeuvrables que des chars sur cette route étroite.

Alors, entre deux convois, on mina la route. Sur cinquante mètres, sous le bitume, on plaça des explosifs.

Il nous fallait le peu de nourriture qu’ils devaient transporter.

 

La route explosa sous les véhicules, qui basculèrent dans le ravin. Nous avions choisi l’endroit spécialement : leur chute s’éternisa sur quatre-vingts mètres. Lorsque nous approchâmes, il y avait peu de survivants, et personne d’indemne, dans ceux qui avaient fait le plongeon.

Quatre-vingts mètres plus haut, les véhicules restant commencèrent à tirer sur nous, touchant autant leurs propres camarades que les assaillants.

L’instinct de survie prenant le dessus sur la faim, nous courûmes à couvert ; mais nous eûmes à peine le temps d’arriver qu’un camion du milieu du convoi, apparemment bourré d’explosifs, partit en fumée, soufflant les autres épaves et arrachant arbres et terre à vingt mètres à l’entour.

L’onde de choc remonta la pente, presque verticale. Quelqu’un hurla :

— Ça tombe !

En effet, des morceaux de roches et de terre, ébranlés par le choc, dégringolaient.

Ce fut une panique indescriptible, alors que chacun des squelettes ambulants que nous étions courait de l’autre coté pour éviter les chutes de pierres.

Et puis, il y eut un gros bloc qui se détacha. Il tomba directement, avec un seul rebond à mi-pente, sur les épaves ; sa chute finit de déstabiliser ce qu’il restait de la pente. Ce qu’il restait de la route glissa, la falaise s’effondra et nous courûmes encore, priant pour s’éloigner rapidement de l’éboulement.

Pendant près d’une minute, les pierres tombèrent. Et puis, le silence revint. Le haut de la falaise, là où, quelques minutes plus tôt, se trouvaient une route et des véhicules, avait disparu, précipité dans quatre-vingts mètres de vide. La tôle et les hommes qu’elle contenait avaient été enfouis sous des dizaines de tonnes de gravats. Rien ni personne n’était récupérable, et nous devions à une chance inouïe de ne compter dans nos rangs que des blessés.

Nous rentrâmes aux grottes. Nous venions de perdre près de dix kilos d’explosifs pour rien. La route était détruite et il ne fallait plus espérer y gagner quelque nourriture que ce soit. Plus rien, désormais, ne devait y circuler.

Le temps s’améliora un peu. Mais le gibier ne suffisait pas à nous nourrir tous. L’absence des quelques attaques ponctuelles de camions qui nous valaient le complément habituel se faisait sentir.

 

Nous n’avions plus que quatre alternatives : nous laisser mourir sur place ; nous rendre, ce qui était un suicide pour la plupart d’entre nous ; déménager pour trouver ailleurs des endroits plus propices, mais la plupart d’entre nous, nourris au minimum depuis deux semaines, étaient bien faibles pour un voyage ; ou bien, attaquer un train.

Malgré nos quelques succès initiaux, nous avions abandonné les attaques de trains. Il était trop facile à l’armée de prévoir où se ferait une attaque de voie ferrée. Il lui était également facile de monter dans les wagons des armes de fortes puissance en grandes quantités.

Mais le choix, finalement, n’existait plus. C’était la seule solution qui nous permettrait de gagner rapidement de grandes quantités de nourriture.

Il n’y avait plus de sentinelles le long des voies. Certaines étaient mortes de froid fin janvier, et l’armée y avait renoncé. Nous avions donc besoin d’une quantité limitée d’explosifs pour faire exposer les boulons qui, à chaque traverse, retenaient les rails.

 

Nous étions le 12 février 2006. Le temps n’était pas très froid, mais venteux et orageux. Un petit crachin tombait par intermittence et l’air était lourd.

Pour une fois, j’étais plutôt à l’arrière. Comme d’habitude, Mona était à mon flanc ; Anne n’était pas loin et Tori, qui avait bien gagné son fusil lors de l’attaque de Lestas, était à coté d’elle. Les partisans de Paul Leblond étaient en première ligne. Tout le monde était néanmoins retranché derrière des talus, des arbres, tout ce qui pouvait offrir une protection.

Un train arriva, et, tout au long de la voie, une série d’explosions souligna les rails. Ceux-ci, privés de soutien, basculèrent ; les bogies se posèrent dans le gravier, les roues de gauche labourèrent les traverses tandis que celles de droit s’effondraient dans le ballast.

Le train continua sur son aire quelques secondes, avançant d’une cinquantaine de mètres, avant de s’arrêter. Il n’avait pas basculé.

 

Nous attendîmes quelques secondes, mais les portes ne s’ouvrirent pas. Ils savaient que nous étions là.

Je portais une VHF, et son scanner s’agita. En quelques fractions de secondes, il se cala sur une fréquence et j’eus le son. Le machiniste appelait les secours.

— Claude !

— Quoi ?

— Ils ont appelé des renforts ! L’armée va débarquer ! A mon avis, ils veulent attendre tranquillement qu’on soit pris à revers !

 

Paul avait entendu. Il releva la main, et les premiers rangs firent feu à volonté.

La mitraille faucha les vitres des wagons. Je plaçai une grenade sur le lance-grenades de mon fusil, et elle arriva directement dans la voiture que je visais. L’explosion ravagea l’intérieur, et d’autres m’imitèrent.

Les voitures étaient vidées. Restaient les fourgons. Et c’était une autre paire de manches.

Il n’y avait pas de vitres. Juste de la tôle. Cependant, ici et là, quelques meurtrières nous assuraient que nous étions surveillés.

Quelqu’un lança une grenade fumigène, et c’était la meilleure idée qu’il pouvait avoir. Ainsi, les premiers assaillants purent s’approcher des fourgons sans être vus.

Cependant, il manquait toujours l’ouvre-boîte. Il fallut utiliser des charges pour faire exploser les verrous.

Dès lors, nous pûmes ouvrir les portes. Et la bataille commença.

 

Sitôt les portes ouvertes, des mitrailleuses lourdes commencèrent à tirer. Dans le même temps, au fusil mitrailleur, des soldats arrosaient le bas des wagons pour interdire aux nôtres de trop approcher.

Les lance-grenades furent de nouveau mis à contribution. Mais il fallut cinq secondes pour faire taire la dernière mitrailleuse ; cinq secondes durant lesquelles elle avait fait de gros dégâts dans nos rangs.

Et tout n’était pas fini. Les fourgons avaient été équipés de protections intérieures et les grenades, si elles étaient venues à bout des mitrailleuses, n’avaient pas vidé les véhicules. Soigneusement barricadés, les soldats continuèrent à tirer.

Claude lança le premier lot de maquisards en avant. C’était, de toute manière, prendre le train ou mourir de faim.

A peine étions-nous levés que Anne hurla. Nous nous retournâmes. Elle avait la cuisse en sang.

— Les blessés à couvert !, hurla Claude, toujours en avant, à toutes ses troupes.

Anne était tombée ; Mona et moi l’attrapâmes rapidement, un sous chaque épaule, et courûmes à l’abri. A chaque pas, Anne criait de douleur, mais elle continuait à courir comme elle le pouvait sur sa jambe valide.

Enfin nous fûmes à couvert. Sans plus penser aux camarades toujours à l’assaut. Nous couchâmes Anne et je remarquai, par endroits, d’autres blessés et d’autres personnes qui s’en occupaient.

Anne avait cessé de crier, mais elle gémissait toujours. Son pantalon épais nous empêchait de voir la blessure. Mona dégrafa sa ceinture et abaissa la toile. La balle avait transpercé le haut du flanc intérieur de la cuisse, à deux doigts du fémur.

— Désinfectant !, ordonna Mona.

Je pris la trousse de secours qu’elle portait dans son sac. Avant, dans une autre vie, Mona avait souvent soigné des brebis blessées, y compris par les plombs de chasseurs imprudents.

La trousse avait déjà servi et il ne restait qu’un désinfectant alcoolique. Tant pis, il faudrait faire avec.

Anne continuait à gémir en se tordant de douleur. J’ouvris la fiole et en versai directement sur sa blessure. Elle se tendit brusquement, sa cuisse se contracta au-delà de l’imaginable, soulevant tout son corps ; le gémissement se transforma en hurlement déchirant puis, d’un coup, elle retomba.

Je craignis un moment pour sa vie, mais sa respiration continuait, saccadée, et le sang continuait à gicler par petits coups de la blessure.

Mona me prit la fiole et en imbiba une compresse.

— Appuie là !, m’ordonna-t-elle en montrant un point précis, à la jonction de la cuisse et de l’aine.

Je m’exécutai, et le sang cessa de s’écouler. Mona nettoya, et chaque contact de la compresse alcoolisée avec la plaie entraînait une contraction de la cuisse.

— Bouge pas.

Je ne bougeais pas. Mona nettoyait. Lorsqu’elle eut fini, un léger filet de sang s’écoulait encore, malgré tous mes efforts pour rester en appui. Une crampe terrible venait de me prendre dans les avant-bras.

J’eus peur lorsque je vis Mona sortir un fil et une aiguille courbe de la trousse. À chaque fois, elle piquait et ressortait l’aiguille. Elle remettait un peu de désinfectant sur chaque point, cousant serré et s’appliquant.

La vision de cette aiguille pénétrant, traversant et ressortant des chairs à vif me traumatisa autant que toutes les plaies par balles que j’avais pu voir auparavant. Je crus défaillir, et je finis par détourner le regard, tout en maintenant la pression sur le pli de l’aine.

— Voilà… Tori, tu peux me passer les bandages ?

Je regardai. Huit points serrés avaient ramené les lèvres de la plaie bord à bord sur la sortie de la balle, et quatre fermaient l’entrée.

Brusquement, j’eus l’impression d’un grand changement dans notre environnement. Il me fallut un moment pour en trouver l’origine. Le bruit avait disparu. Les gémissements et les cris des blessés étaient toujours là, bien sûr, mais les détonations avaient cessé. La bataille avait pris fin.

— Reste appuyé !, me rappela Mona, et je m’aperçus que j’avais relâché la pression. Une goutte de sang avait perlé entre les points, et Mona remit un peu d’alcool avant de couvrir chaque orifice d’une compresse stérile et de bander le tout. Enfin, elle me fit signe de lâcher.

Il me fallut un moment pour arriver à retirer mon poing du pli où il avait appuyé si fort pendant près de dix minutes. Mes bras étaient tétanisés, bloqués. Enfin j’arrivai à me détendre, et Mona regarda anxieusement le bandage.

Deux minutes après, il n’avait pas rougi, et elle pensa que les points avaient bien résisté.

 

En nous relevant, nous vîmes que les autres blessés étaient tous pris en charge. Chacun avait deux ou trois personnes autour de lui, en train de soigner ses blessures.

Je retournai sur le champ de bataille.

Nous avions gagné. Si l’on peut dire. Le train avait chuté et les éléments de ravitaillement étaient en train d’être dispersés. Malgré l’appel du machiniste, les militaires n’étaient pas arrivés. Le lendemain, nous sûmes qu’ils avaient été bloqués vers Le Fond par un éboulement sur la route : il avait dégelé la veille au soir, pour la première fois depuis un mois, et des blocs de plusieurs tonnes étaient tombés sur leur chemin.

Les soldats soignaient eux aussi leurs blessés, comme ils le pouvaient. Une fois désarmés, personne n’avait eu le coeur de les en empêcher.

Plus tard, des soldats devaient nous considérer comme leurs égaux, parce que nous avions ainsi appliqué les « lois de la guerre », contrairement à d’autres groupes de résistants qui massacraient les patrouilles jusqu’au dernier.

Je cherchais Claude, pour lui donner des nouvelles de sa fille. En vain. Je finis par tomber sur Paul Leblond, qui relevait le cadavre de Patrick Poulet.

— T’as pas vu Claude ?

— Non. Je sais pas s’il s’en sera sorti… Il était avec Patrick, dans le premier groupe à l’assaut…

Il y avait une trentaine de corps déchiquetés, en uniforme ou en civil, mêlés à même le sol.

— Il s’est passé quoi, ici ?

— Vous étiez pas là ?

— Anne, la fille de Claude. Elle a été blessée, on l’a évacuée à couvert. Elle pissait le sang, donc on est restés sur elle.

— Bon, ben… Y’a un groupe qui est parti en tête, avec Claude, et puis deux autres sont partis juste derrière. Les militaires ont eu qu’à tirer dans le tas. Mais ils ont réussi à arriver au pied des wagons, suffisamment près pour tirer les grenades à la main et nettoyer l’intérieur. Les soldats ont aussi répliqué à la grenade, et il y a eu une contre-attaque. Et voilà le charnier.

Il se retourna brusquement :

— Grouillez-vous, les gars ! Il faut dégager les vivres, les munitions et les blessés ! Les bidasses vont sûrement pas tarder !

Je repartis à la recherche de Claude. Je finis par le trouver, en déplaçant un cadavre en uniforme.

Ce n’étaient pas des balles qui l’avaient fini. Il avait sauté sur une grenade et son torse était à dix mètres de ses pieds.

Claude Vanel, Patrick Poulet, Gérard Grizbeck, Michel Leloir, Philippe Marchiani et Steve Vieux. Ce sont les « héros » du premier groupe qui donna l’assaut sur le train. C’est grâce à eux que nous avons pu récupérer armes et vivres en quantités suffisantes.

Aucun d’eux n’est revenu.

 

Je retrouvai Mona. Elle était en train de faire une piqûre à sa soeur. Un composé de quinine et d’autres produits fébrifuges et anti-bactériens.

— Ça va comment là-bas ?

— On a perdu une quinzaine d’hommes, répondis-je. Dont Claude.

Elle redressa la tête.

Je m’attendais à ce qu’elle crie, qu’elle frappe, qu’elle pleure. Qu’elle réagisse, quoi.

Mais elle murmura juste, en pâlissant un peu :

— Purée… Oh purée…

Je m’approchai d’elle, mais elle repoussa ma main.

— Ça va, vas-y, va t’occuper des autres… Purée…

Tori la rejoignit, et je laissai ensemble les deux orphelines.

 

Nonobstant l’odeur, nous mangeâmes sur place. C’était, à tous, notre besoin le plus vital, si l’on exceptait ceux qui se vidaient de leur sang et pour lesquels on ne pouvait plus rien. Sans prendre le temps d’enterrer les corps, nous nous chargeâmes de provisions et partîmes.

Anne s’était réveillée. La douleur restait violente, bien qu’elle tentât de la masquer. Elle récupéra des béquilles sur le cadavre d’un passager du train, sans doute un soldat démobilisé suite à une blessure, et réussit un moment à avancer ainsi.

Je marchais à son coté et je la surveillais. Elle était exceptionnellement pâle. Je vis ses yeux vaciller et je la rattrapai juste avant qu’elle ne tombe. Elle voulut protester, mais je passai son bras gauche autour de mes épaules. Loin, très loin devant, Mona et Régine semblaient décidées à noyer leur chagrin dans la marche.

 

Le soir, Régine ne supporta pas la couche vide à coté d’elle. Elle fuit vers une autre grotte ; après le bilan de la journée, ce n’étaient, hélas, pas les places qui manquaient.

Anne avait été couchée avec les blessés, dans une grande grotte où les soigneurs pouvaient naviguer debout. Tori était restée avec elle.

Mona et moi restâmes donc seuls dans notre grotte habituelle. Et ce n’est qu’alors que Mona commença à manifester une réaction aux événements, en commençant à pleurer :

— J’ai tué mon père…

J’essayai de comprendre, et elle expliqua :

— Sans moi, y’aurait pas ce bordel… J’ai tué mon père, j’ai blessé ma soeur…

— T’as sauvé la vie de ta soeur, corrigeai-je, et elle se mit à me frapper :

— C’est pas vrai ! Tu sais bien que c’est pas vrai ! Ça veut rien dire de sauver quelqu’un qui aurait pas été blessé sans moi !

J’essayais de la calmer, de parer ses coups et de la convaincre qu’elle n’était pour rien dans tout ça, qu’on aurait pété les plombs de toute façon, qu’on aurait quand même pris le maquis…

Et, soudain, elle se jeta sur mon épaule. Je continuai mon discours, mais elle murmura fermement :

— Ta gueule. Tais-toi, Marc. Tais-toi.

 

Quelques minutes plus tard, elle se remit à chuchoter.

— Tu le prends comme tu veux, c’est moi qui suis à l’origine de tout ça. Ça serait peut-être arrivé de la même manière sans moi, et c’est quelqu’un d’autre qui aurait déclenché la guerre, mais non. Ça a été moi. Et ce sera toujours moi. Me donne pas de leçons, parce que c’est pas toi qui vis avec. C’est moi. Et ça, tu peux pas le comprendre. C’est pas toi.

Je donnai la meilleure réponse possible : le silence. Je la serrai juste un peu plus fort.

— Dis, après ce qu’on a vécu…

J’attendis qu’elle finisse sa phrase.

— Tu crois qu’on arrivera encore à aimer ?

Je ne savais pas que répondre. Elle finit par reprendre :

— Tu crois qu’un jour, la paix reviendra, qu’on sera encore vivants, qu’on reprendra goût à cette putain de vie, que je pardonnerai à Dieu et qu’on aimera encore ?

— Je sais pas, répondis-je enfin.

— Tu sais jamais rien…

Je laissai glisser le reproche.

— Marc, tu sais à quoi je pense ?

— Non.

— L’amour… Avant, y’avait plein de garçons qui me tournaient autour, au collège. J’en avais plein, des amours. Quand ça cassait avec un, il n’y avait pas une semaine avant qu’un autre prenne sa place…

Je repensais à avant, justement. Les petits copains de Mona, qui faisaient trente kilomètres en mobylette pour venir draguer à Furet. Qui s’extasiaient devant sa plastique exemplaire. Qui prenaient le moindre prétexte — allez, un coup de main en maths — pour passer un quart d’heure avec elle.

S’ils la voyaient aujourd’hui, pensais-je… Un sac d’os et de muscles, nerveuse, torturée, perdue. Griffée sur tout le corps. Les cheveux agglomérés en feutre. Les joues creuses. Les yeux livides et cernés. Ruinée par une guerre absurde. Détruite par sa culpabilité. Dégoûtée de la vie et de Dieu.

— Ça fait presque un an que j’ai pas fait l’amour, murmura-t-elle. J’aurais jamais cru ça possible.

Je masquai une légère surprise, mais elle sembla s’en rendre compte :

— Quoi ? Tu pensais que j’étais vierge ?

Elle rit une seconde.

— Je sais bien que j’étais plutôt en avance, mais quand même ! Avec le nombre de mecs qui me tournaient autour… La première fois, j’avais quatorze ans…

Elle laissa un silence, puis reprit :

— J’ai l’impression que c’était il y a longtemps, tellement longtemps…

Je repensai à celle que j’avais laissé à Grenoble, qui n’était pas vraiment une fiancée mais plutôt une copine très intime, et je m’aperçus que je ne me souvenais pas de son visage. Ni de sa voix. C’était il y a des décennies, me dis-je.

— Marc ?

— Mmmh ?

— J’ai envie d’oublier. D’oublier aujourd’hui et de revenir en arrière. J’ai envie de ne plus penser, de croire que rien n’est arrivé, de faire l’amour comme avant… Aide-moi, fais-moi oublier…

En disant cela, elle avait resserré son étreinte autour de mon tronc, et je sentis sa jambe qui se frayait un passage entre les miennes.

— Je sais bien que je suis qu’une gamine et que je suis pas aussi jolie que l’année dernière… S’il te plaît, j’ai envie…

— Euh, hésitai-je… J’ai pas vu de capote dans nos trousses…

— Tais-toi… Si t’as pas envie, dis-le, mais sinon, la ferme. J’aurai mes règles la semaine prochaine, donc je risque pas de tomber enceinte. Et quand bien même… On sera tous morts avant que j’accouche, alors ta gueule…

 

Ce n’était pas vraiment ça, faire l’amour. Il ne s’agissait pas de se montrer de l’affection, ni même de se faire plaisir.

C’était un élixir d’oubli. Pendant quelques minutes, l’amnésie totale. Plus de problème, plus de guerre, plus de souffrance. Juste l’oubli et, pour noyer tant de violence, un moment tendre, très doux, très lent.

Le seul souvenir, à ce moment précis, qui m’est revenu, c’était une chanson. Une chanson que j’avais aimée, avant. Une chanson que je n’avais pas écoutée depuis une éternité. Une chanson qui disait :

 

Méfie-toi de la dictature qui sommeille,
Le bruit des bottes est un mauvais réveil
Et crois-moi :
La vraie lumière n’est pas celle du vitrail.
N’oublie jamais le revers de la médaille,
Souviens-toi
Que l’homme qui travaille
Ne sera pas de taille
En face d’un pouvoir
Qui a tout prévu pour la bataille !

Oh, soutiens-moi,
Porte-moi à bout de bras,
Faire l’amour, ça sert à ça !
Soulève-moi.
Serre-moi fort,
Prends-moi au creux de ton corps,
Fait pleuvoir les perles d’or,
Cris multicolores.
4

 

4Daniel Balavoine, Soulève-moi

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