Pré­cé­dent Intro­duc­tion Sui­vant

Il avait fait un peu plus chaud du 22 au 28 ; mais, fin jan­vier, une vague de nuages défer­la sur la France. Les tem­pé­ra­tures s’effondrèrent début février, et nous eûmes de pointes à moins trente degrés. Même la rivière sou­ter­raine où nous pui­sions notre eau fut tou­chée : elle gela çà et là, seuls les endroits où le cou­rant était plus fort res­tant liquides.

Des tem­pêtes de neige sui­virent, qui clouaient les gens dans leurs abris, résis­tants comme mili­taires. Même pour rele­ver des col­lets, il n’était plus pos­sible de sor­tir. La faim se fit sen­tir plus que d’habitude.

Le 8 février, il y eut une accal­mie de quelques heures que nous mîmes à pro­fit pour faire le tour de tous les col­lets. Ils étaient pleins depuis plus d’une semaine, et les ani­maux morts avaient déjà été dévo­rés par les car­ni­vores.

Le tour des réserves ne fut guère plus fruc­tueux : nous man­quions de nour­ri­ture. Il n’en res­tait que pour quelques jours.

 

Le 10 au matin, une opé­ra­tion déses­pé­rée com­men­ça. La mati­née pro­met­tait un temps rela­ti­ve­ment calme pour quelques heures ; on les mit à pro­fit pour rejoindre la route du col du Cibrot, espé­rant trou­ver quelque camion de nour­ri­ture à piller.

Mais seuls pas­sèrent des convois mili­taires. La route avait été fer­mée aux véhi­cules civils, suite à de nom­breuses attaques plus bas dans la val­lée.

Les mili­taires étaient armés et prêts à se défendre, accom­pa­gnés d’automitrailleuses plus manoeu­vrables que des chars sur cette route étroite.

Alors, entre deux convois, on mina la route. Sur cin­quante mètres, sous le bitume, on pla­ça des explo­sifs.

Il nous fal­lait le peu de nour­ri­ture qu’ils devaient trans­por­ter.

 

La route explo­sa sous les véhi­cules, qui bas­cu­lèrent dans le ravin. Nous avions choi­si l’endroit spé­cia­le­ment : leur chute s’éternisa sur quatre-vingts mètres. Lorsque nous appro­châmes, il y avait peu de sur­vi­vants, et per­sonne d’indemne, dans ceux qui avaient fait le plon­geon.

Quatre-vingts mètres plus haut, les véhi­cules res­tant com­men­cèrent à tirer sur nous, tou­chant autant leurs propres cama­rades que les assaillants.

L’instinct de sur­vie pre­nant le des­sus sur la faim, nous cou­rûmes à cou­vert ; mais nous eûmes à peine le temps d’arriver qu’un camion du milieu du convoi, appa­rem­ment bour­ré d’explosifs, par­tit en fumée, souf­flant les autres épaves et arra­chant arbres et terre à vingt mètres à l’entour.

L’onde de choc remon­ta la pente, presque ver­ti­cale. Quelqu’un hur­la :

– Ça tombe !

En effet, des mor­ceaux de roches et de terre, ébran­lés par le choc, dégrin­go­laient.

Ce fut une panique indes­crip­tible, alors que cha­cun des sque­lettes ambu­lants que nous étions cou­rait de l’autre coté pour évi­ter les chutes de pierres.

Et puis, il y eut un gros bloc qui se déta­cha. Il tom­ba direc­te­ment, avec un seul rebond à mi-pente, sur les épaves ; sa chute finit de désta­bi­li­ser ce qu’il res­tait de la pente. Ce qu’il res­tait de la route glis­sa, la falaise s’effondra et nous cou­rûmes encore, priant pour s’éloigner rapi­de­ment de l’éboulement.

Pen­dant près d’une minute, les pierres tom­bèrent. Et puis, le silence revint. Le haut de la falaise, là où, quelques minutes plus tôt, se trou­vaient une route et des véhi­cules, avait dis­pa­ru, pré­ci­pi­té dans quatre-vingts mètres de vide. La tôle et les hommes qu’elle conte­nait avaient été enfouis sous des dizaines de tonnes de gra­vats. Rien ni per­sonne n’était récu­pé­rable, et nous devions à une chance inouïe de ne comp­ter dans nos rangs que des bles­sés.

Nous ren­trâmes aux grottes. Nous venions de perdre près de dix kilos d’explosifs pour rien. La route était détruite et il ne fal­lait plus espé­rer y gagner quelque nour­ri­ture que ce soit. Plus rien, désor­mais, ne devait y cir­cu­ler.

Le temps s’améliora un peu. Mais le gibier ne suf­fi­sait pas à nous nour­rir tous. L’absence des quelques attaques ponc­tuelles de camions qui nous valaient le com­plé­ment habi­tuel se fai­sait sen­tir.

 

Nous n’avions plus que quatre alter­na­tives : nous lais­ser mou­rir sur place ; nous rendre, ce qui était un sui­cide pour la plu­part d’entre nous ; démé­na­ger pour trou­ver ailleurs des endroits plus pro­pices, mais la plu­part d’entre nous, nour­ris au mini­mum depuis deux semaines, étaient bien faibles pour un voyage ; ou bien, atta­quer un train.

Mal­gré nos quelques suc­cès ini­tiaux, nous avions aban­don­né les attaques de trains. Il était trop facile à l’armée de pré­voir où se ferait une attaque de voie fer­rée. Il lui était éga­le­ment facile de mon­ter dans les wagons des armes de fortes puis­sance en grandes quan­ti­tés.

Mais le choix, fina­le­ment, n’existait plus. C’était la seule solu­tion qui nous per­met­trait de gagner rapi­de­ment de grandes quan­ti­tés de nour­ri­ture.

Il n’y avait plus de sen­ti­nelles le long des voies. Cer­taines étaient mortes de froid fin jan­vier, et l’armée y avait renon­cé. Nous avions donc besoin d’une quan­ti­té limi­tée d’explosifs pour faire expo­ser les bou­lons qui, à chaque tra­verse, rete­naient les rails.

 

Nous étions le 12 février 2006. Le temps n’était pas très froid, mais ven­teux et ora­geux. Un petit cra­chin tom­bait par inter­mit­tence et l’air était lourd.

Pour une fois, j’étais plu­tôt à l’arrière. Comme d’habitude, Mona était à mon flanc ; Anne n’était pas loin et Tori, qui avait bien gagné son fusil lors de l’attaque de Les­tas, était à coté d’elle. Les par­ti­sans de Paul Leblond étaient en pre­mière ligne. Tout le monde était néan­moins retran­ché der­rière des talus, des arbres, tout ce qui pou­vait offrir une pro­tec­tion.

Un train arri­va, et, tout au long de la voie, une série d’explosions sou­li­gna les rails. Ceux-ci, pri­vés de sou­tien, bas­cu­lèrent ; les bogies se posèrent dans le gra­vier, les roues de gauche labou­rèrent les tra­verses tan­dis que celles de droit s’effondraient dans le bal­last.

Le train conti­nua sur son aire quelques secondes, avan­çant d’une cin­quan­taine de mètres, avant de s’arrêter. Il n’avait pas bas­cu­lé.

 

Nous atten­dîmes quelques secondes, mais les portes ne s’ouvrirent pas. Ils savaient que nous étions là.

Je por­tais une VHF, et son scan­ner s’agita. En quelques frac­tions de secondes, il se cala sur une fré­quence et j’eus le son. Le machi­niste appe­lait les secours.

– Claude !

– Quoi ?

– Ils ont appe­lé des ren­forts ! L’armée va débar­quer ! A mon avis, ils veulent attendre tran­quille­ment qu’on soit pris à revers !

 

Paul avait enten­du. Il rele­va la main, et les pre­miers rangs firent feu à volon­té.

La mitraille fau­cha les vitres des wagons. Je pla­çai une gre­nade sur le lance-gre­nades de mon fusil, et elle arri­va direc­te­ment dans la voi­ture que je visais. L’explosion rava­gea l’intérieur, et d’autres m’imitèrent.

Les voi­tures étaient vidées. Res­taient les four­gons. Et c’était une autre paire de manches.

Il n’y avait pas de vitres. Juste de la tôle. Cepen­dant, ici et là, quelques meur­trières nous assu­raient que nous étions sur­veillés.

Quelqu’un lan­ça une gre­nade fumi­gène, et c’était la meilleure idée qu’il pou­vait avoir. Ain­si, les pre­miers assaillants purent s’approcher des four­gons sans être vus.

Cepen­dant, il man­quait tou­jours l’ouvre-boîte. Il fal­lut uti­li­ser des charges pour faire explo­ser les ver­rous.

Dès lors, nous pûmes ouvrir les portes. Et la bataille com­men­ça.

 

Sitôt les portes ouvertes, des mitrailleuses lourdes com­men­cèrent à tirer. Dans le même temps, au fusil mitrailleur, des sol­dats arro­saient le bas des wagons pour inter­dire aux nôtres de trop appro­cher.

Les lance-gre­nades furent de nou­veau mis à contri­bu­tion. Mais il fal­lut cinq secondes pour faire taire la der­nière mitrailleuse ; cinq secondes durant les­quelles elle avait fait de gros dégâts dans nos rangs.

Et tout n’était pas fini. Les four­gons avaient été équi­pés de pro­tec­tions inté­rieures et les gre­nades, si elles étaient venues à bout des mitrailleuses, n’avaient pas vidé les véhi­cules. Soi­gneu­se­ment bar­ri­ca­dés, les sol­dats conti­nuèrent à tirer.

Claude lan­ça le pre­mier lot de maqui­sards en avant. C’était, de toute manière, prendre le train ou mou­rir de faim.

A peine étions-nous levés que Anne hur­la. Nous nous retour­nâmes. Elle avait la cuisse en sang.

– Les bles­sés à cou­vert !, hur­la Claude, tou­jours en avant, à toutes ses troupes.

Anne était tom­bée ; Mona et moi l’attrapâmes rapi­de­ment, un sous chaque épaule, et cou­rûmes à l’abri. A chaque pas, Anne criait de dou­leur, mais elle conti­nuait à cou­rir comme elle le pou­vait sur sa jambe valide.

Enfin nous fûmes à cou­vert. Sans plus pen­ser aux cama­rades tou­jours à l’assaut. Nous cou­châmes Anne et je remar­quai, par endroits, d’autres bles­sés et d’autres per­sonnes qui s’en occu­paient.

Anne avait ces­sé de crier, mais elle gémis­sait tou­jours. Son pan­ta­lon épais nous empê­chait de voir la bles­sure. Mona dégra­fa sa cein­ture et abais­sa la toile. La balle avait trans­per­cé le haut du flanc inté­rieur de la cuisse, à deux doigts du fémur.

– Dés­in­fec­tant !, ordon­na Mona.

Je pris la trousse de secours qu’elle por­tait dans son sac. Avant, dans une autre vie, Mona avait sou­vent soi­gné des bre­bis bles­sées, y com­pris par les plombs de chas­seurs impru­dents.

La trousse avait déjà ser­vi et il ne res­tait qu’un dés­in­fec­tant alcoo­lique. Tant pis, il fau­drait faire avec.

Anne conti­nuait à gémir en se tor­dant de dou­leur. J’ouvris la fiole et en ver­sai direc­te­ment sur sa bles­sure. Elle se ten­dit brus­que­ment, sa cuisse se contrac­ta au-delà de l’imaginable, sou­le­vant tout son corps ; le gémis­se­ment se trans­for­ma en hur­le­ment déchi­rant puis, d’un coup, elle retom­ba.

Je crai­gnis un moment pour sa vie, mais sa res­pi­ra­tion conti­nuait, sac­ca­dée, et le sang conti­nuait à gicler par petits coups de la bles­sure.

Mona me prit la fiole et en imbi­ba une com­presse.

– Appuie là !, m’ordonna-t-elle en mon­trant un point pré­cis, à la jonc­tion de la cuisse et de l’aine.

Je m’exécutai, et le sang ces­sa de s’écouler. Mona net­toya, et chaque contact de la com­presse alcoo­li­sée avec la plaie entraî­nait une contrac­tion de la cuisse.

– Bouge pas.

Je ne bou­geais pas. Mona net­toyait. Lorsqu’elle eut fini, un léger filet de sang s’écoulait encore, mal­gré tous mes efforts pour res­ter en appui. Une crampe ter­rible venait de me prendre dans les avant-bras.

J’eus peur lorsque je vis Mona sor­tir un fil et une aiguille courbe de la trousse. À chaque fois, elle piquait et res­sor­tait l’aiguille. Elle remet­tait un peu de dés­in­fec­tant sur chaque point, cou­sant ser­ré et s’appliquant.

La vision de cette aiguille péné­trant, tra­ver­sant et res­sor­tant des chairs à vif me trau­ma­ti­sa autant que toutes les plaies par balles que j’avais pu voir aupa­ra­vant. Je crus défaillir, et je finis par détour­ner le regard, tout en main­te­nant la pres­sion sur le pli de l’aine.

– Voi­là… Tori, tu peux me pas­ser les ban­dages ?

Je regar­dai. Huit points ser­rés avaient rame­né les lèvres de la plaie bord à bord sur la sor­tie de la balle, et quatre fer­maient l’entrée.

Brus­que­ment, j’eus l’impression d’un grand chan­ge­ment dans notre envi­ron­ne­ment. Il me fal­lut un moment pour en trou­ver l’origine. Le bruit avait dis­pa­ru. Les gémis­se­ments et les cris des bles­sés étaient tou­jours là, bien sûr, mais les déto­na­tions avaient ces­sé. La bataille avait pris fin.

– Reste appuyé !, me rap­pe­la Mona, et je m’aperçus que j’avais relâ­ché la pres­sion. Une goutte de sang avait per­lé entre les points, et Mona remit un peu d’alcool avant de cou­vrir chaque ori­fice d’une com­presse sté­rile et de ban­der le tout. Enfin, elle me fit signe de lâcher.

Il me fal­lut un moment pour arri­ver à reti­rer mon poing du pli où il avait appuyé si fort pen­dant près de dix minutes. Mes bras étaient téta­ni­sés, blo­qués. Enfin j’arrivai à me détendre, et Mona regar­da anxieu­se­ment le ban­dage.

Deux minutes après, il n’avait pas rou­gi, et elle pen­sa que les points avaient bien résis­té.

 

En nous rele­vant, nous vîmes que les autres bles­sés étaient tous pris en charge. Cha­cun avait deux ou trois per­sonnes autour de lui, en train de soi­gner ses bles­sures.

Je retour­nai sur le champ de bataille.

Nous avions gagné. Si l’on peut dire. Le train avait chu­té et les élé­ments de ravi­taille­ment étaient en train d’être dis­per­sés. Mal­gré l’appel du machi­niste, les mili­taires n’étaient pas arri­vés. Le len­de­main, nous sûmes qu’ils avaient été blo­qués vers Le Fond par un ébou­le­ment sur la route : il avait dége­lé la veille au soir, pour la pre­mière fois depuis un mois, et des blocs de plu­sieurs tonnes étaient tom­bés sur leur che­min.

Les sol­dats soi­gnaient eux aus­si leurs bles­sés, comme ils le pou­vaient. Une fois désar­més, per­sonne n’avait eu le coeur de les en empê­cher.

Plus tard, des sol­dats devaient nous consi­dé­rer comme leurs égaux, parce que nous avions ain­si appli­qué les “lois de la guerre”, contrai­re­ment à d’autres groupes de résis­tants qui mas­sa­craient les patrouilles jusqu’au der­nier.

Je cher­chais Claude, pour lui don­ner des nou­velles de sa fille. En vain. Je finis par tom­ber sur Paul Leblond, qui rele­vait le cadavre de Patrick Pou­let.

– T’as pas vu Claude ?

– Non. Je sais pas s’il s’en sera sor­ti… Il était avec Patrick, dans le pre­mier groupe à l’assaut…

Il y avait une tren­taine de corps déchi­que­tés, en uni­forme ou en civil, mêlés à même le sol.

– Il s’est pas­sé quoi, ici ?

– Vous étiez pas là ?

– Anne, la fille de Claude. Elle a été bles­sée, on l’a éva­cuée à cou­vert. Elle pis­sait le sang, donc on est res­tés sur elle.

– Bon, ben… Y’a un groupe qui est par­ti en tête, avec Claude, et puis deux autres sont par­tis juste der­rière. Les mili­taires ont eu qu’à tirer dans le tas. Mais ils ont réus­si à arri­ver au pied des wagons, suf­fi­sam­ment près pour tirer les gre­nades à la main et net­toyer l’intérieur. Les sol­dats ont aus­si répli­qué à la gre­nade, et il y a eu une contre-attaque. Et voi­là le char­nier.

Il se retour­na brus­que­ment :

– Grouillez-vous, les gars ! Il faut déga­ger les vivres, les muni­tions et les bles­sés ! Les bidasses vont sûre­ment pas tar­der !

Je repar­tis à la recherche de Claude. Je finis par le trou­ver, en dépla­çant un cadavre en uni­forme.

Ce n’étaient pas des balles qui l’avaient fini. Il avait sau­té sur une gre­nade et son torse était à dix mètres de ses pieds.

Claude Vanel, Patrick Pou­let, Gérard Griz­beck, Michel Leloir, Phi­lippe Mar­chia­ni et Steve Vieux. Ce sont les “héros” du pre­mier groupe qui don­na l’assaut sur le train. C’est grâce à eux que nous avons pu récu­pé­rer armes et vivres en quan­ti­tés suf­fi­santes.

Aucun d’eux n’est reve­nu.

 

Je retrou­vai Mona. Elle était en train de faire une piqûre à sa soeur. Un com­po­sé de qui­nine et d’autres pro­duits fébri­fuges et anti-bac­té­riens.

– Ça va com­ment là-bas ?

– On a per­du une quin­zaine d’hommes, répon­dis-je. Dont Claude.

Elle redres­sa la tête.

Je m’attendais à ce qu’elle crie, qu’elle frappe, qu’elle pleure. Qu’elle réagisse, quoi.

Mais elle mur­mu­ra juste, en pâlis­sant un peu :

– Purée… Oh purée…

Je m’approchai d’elle, mais elle repous­sa ma main.

– Ça va, vas-y, va t’occuper des autres… Purée…

Tori la rejoi­gnit, et je lais­sai ensemble les deux orphe­lines.

 

Non­obs­tant l’odeur, nous man­geâmes sur place. C’était, à tous, notre besoin le plus vital, si l’on excep­tait ceux qui se vidaient de leur sang et pour les­quels on ne pou­vait plus rien. Sans prendre le temps d’enterrer les corps, nous nous char­geâmes de pro­vi­sions et par­tîmes.

Anne s’était réveillée. La dou­leur res­tait vio­lente, bien qu’elle ten­tât de la mas­quer. Elle récu­pé­ra des béquilles sur le cadavre d’un pas­sa­ger du train, sans doute un sol­dat démo­bi­li­sé suite à une bles­sure, et réus­sit un moment à avan­cer ain­si.

Je mar­chais à son coté et je la sur­veillais. Elle était excep­tion­nel­le­ment pâle. Je vis ses yeux vaciller et je la rat­tra­pai juste avant qu’elle ne tombe. Elle vou­lut pro­tes­ter, mais je pas­sai son bras gauche autour de mes épaules. Loin, très loin devant, Mona et Régine sem­blaient déci­dées à noyer leur cha­grin dans la marche.

 

Le soir, Régine ne sup­por­ta pas la couche vide à coté d’elle. Elle fuit vers une autre grotte ; après le bilan de la jour­née, ce n’étaient, hélas, pas les places qui man­quaient.

Anne avait été cou­chée avec les bles­sés, dans une grande grotte où les soi­gneurs pou­vaient navi­guer debout. Tori était res­tée avec elle.

Mona et moi res­tâmes donc seuls dans notre grotte habi­tuelle. Et ce n’est qu’alors que Mona com­men­ça à mani­fes­ter une réac­tion aux évé­ne­ments, en com­men­çant à pleu­rer :

– J’ai tué mon père…

J’essayai de com­prendre, et elle expli­qua :

– Sans moi, y’aurait pas ce bor­del… J’ai tué mon père, j’ai bles­sé ma soeur…

– T’as sau­vé la vie de ta soeur, cor­ri­geai-je, et elle se mit à me frap­per :

– C’est pas vrai ! Tu sais bien que c’est pas vrai ! Ça veut rien dire de sau­ver quelqu’un qui aurait pas été bles­sé sans moi !

J’essayais de la cal­mer, de parer ses coups et de la convaincre qu’elle n’était pour rien dans tout ça, qu’on aurait pété les plombs de toute façon, qu’on aurait quand même pris le maquis…

Et, sou­dain, elle se jeta sur mon épaule. Je conti­nuai mon dis­cours, mais elle mur­mu­ra fer­me­ment :

– Ta gueule. Tais-toi, Marc. Tais-toi.

 

Quelques minutes plus tard, elle se remit à chu­cho­ter.

– Tu le prends comme tu veux, c’est moi qui suis à l’origine de tout ça. Ça serait peut-être arri­vé de la même manière sans moi, et c’est quelqu’un d’autre qui aurait déclen­ché la guerre, mais non. Ça a été moi. Et ce sera tou­jours moi. Me donne pas de leçons, parce que c’est pas toi qui vis avec. C’est moi. Et ça, tu peux pas le com­prendre. C’est pas toi.

Je don­nai la meilleure réponse pos­sible : le silence. Je la ser­rai juste un peu plus fort.

– Dis, après ce qu’on a vécu…

J’attendis qu’elle finisse sa phrase.

– Tu crois qu’on arri­ve­ra encore à aimer ?

Je ne savais pas que répondre. Elle finit par reprendre :

– Tu crois qu’un jour, la paix revien­dra, qu’on sera encore vivants, qu’on repren­dra goût à cette putain de vie, que je par­don­ne­rai à Dieu et qu’on aime­ra encore ?

– Je sais pas, répon­dis-je enfin.

– Tu sais jamais rien…

Je lais­sai glis­ser le reproche.

– Marc, tu sais à quoi je pense ?

– Non.

– L’amour… Avant, y’avait plein de gar­çons qui me tour­naient autour, au col­lège. J’en avais plein, des amours. Quand ça cas­sait avec un, il n’y avait pas une semaine avant qu’un autre prenne sa place…

Je repen­sais à avant, jus­te­ment. Les petits copains de Mona, qui fai­saient trente kilo­mètres en moby­lette pour venir dra­guer à Furet. Qui s’extasiaient devant sa plas­tique exem­plaire. Qui pre­naient le moindre pré­texte — allez, un coup de main en maths — pour pas­ser un quart d’heure avec elle.

S’ils la voyaient aujourd’hui, pen­sais-je… Un sac d’os et de muscles, ner­veuse, tor­tu­rée, per­due. Grif­fée sur tout le corps. Les che­veux agglo­mé­rés en feutre. Les joues creuses. Les yeux livides et cer­nés. Rui­née par une guerre absurde. Détruite par sa culpa­bi­li­té. Dégoû­tée de la vie et de Dieu.

– Ça fait presque un an que j’ai pas fait l’amour, mur­mu­ra-t-elle. J’aurais jamais cru ça pos­sible.

Je mas­quai une légère sur­prise, mais elle sem­bla s’en rendre compte :

– Quoi ? Tu pen­sais que j’étais vierge ?

Elle rit une seconde.

– Je sais bien que j’étais plu­tôt en avance, mais quand même ! Avec le nombre de mecs qui me tour­naient autour… La pre­mière fois, j’avais qua­torze ans…

Elle lais­sa un silence, puis reprit :

– J’ai l’impression que c’était il y a long­temps, tel­le­ment long­temps…

Je repen­sai à celle que j’avais lais­sé à Gre­noble, qui n’était pas vrai­ment une fian­cée mais plu­tôt une copine très intime, et je m’aperçus que je ne me sou­ve­nais pas de son visage. Ni de sa voix. C’était il y a des décen­nies, me dis-je.

– Marc ?

– Mmmh ?

– J’ai envie d’oublier. D’oublier aujourd’hui et de reve­nir en arrière. J’ai envie de ne plus pen­ser, de croire que rien n’est arri­vé, de faire l’amour comme avant… Aide-moi, fais-moi oublier…

En disant cela, elle avait res­ser­ré son étreinte autour de mon tronc, et je sen­tis sa jambe qui se frayait un pas­sage entre les miennes.

– Je sais bien que je suis qu’une gamine et que je suis pas aus­si jolie que l’année der­nière… S’il te plaît, j’ai envie…

– Euh, hési­tai-je… J’ai pas vu de capote dans nos trousses…

– Tais-toi… Si t’as pas envie, dis-le, mais sinon, la ferme. J’aurai mes règles la semaine pro­chaine, donc je risque pas de tom­ber enceinte. Et quand bien même… On sera tous morts avant que j’accouche, alors ta gueule…

 

Ce n’était pas vrai­ment ça, faire l’amour. Il ne s’agissait pas de se mon­trer de l’affection, ni même de se faire plai­sir.

C’était un élixir d’oubli. Pen­dant quelques minutes, l’amnésie totale. Plus de pro­blème, plus de guerre, plus de souf­france. Juste l’oubli et, pour noyer tant de vio­lence, un moment tendre, très doux, très lent.

Le seul sou­ve­nir, à ce moment pré­cis, qui m’est reve­nu, c’était une chan­son. Une chan­son que j’avais aimée, avant. Une chan­son que je n’avais pas écou­tée depuis une éter­ni­té. Une chan­son qui disait :

 

Méfie-toi de la dic­ta­ture qui som­meille,
Le bruit des bottes est un mau­vais réveil
Et crois-moi :
La vraie lumière n’est pas celle du vitrail.
N’oublie jamais le revers de la médaille,
Sou­viens-toi
Que l’homme qui tra­vaille
Ne sera pas de taille
En face d’un pou­voir
Qui a tout pré­vu pour la bataille !

Oh, sou­tiens-moi,
Porte-moi à bout de bras,
Faire l’amour, ça sert à ça !
Sou­lève-moi.
Serre-moi fort,
Prends-moi au creux de ton corps,
Fait pleu­voir les perles d’or,
Cris mul­ti­co­lores.
4

 

4Daniel Bala­voine, Sou­lève-moi

Pré­cé­dent Intro­duc­tion Sui­vant