Lun­di 15 juillet, début des choses sérieuses : le trek du Sal­kan­tay. Cinq jours de marche, dont deux en auto­no­mie com­plète (les der­niers achats se font à Mol­le­pa­ta, en des­cen­dant du mini­bus, et le pre­mier com­plé­ment a été ache­té à Coll­pa­pam­pa).

Même si j’ai une cer­taine expé­rience de la marche en mon­tagne, celle-ci remonte pour l’essentiel à l’enfance et c’est la pre­mière fois que je pars ain­si en haute alti­tude ― le col du Sal­kan­tay est à plus de 4600 m d’altitude, pour ceux qui voient pas ce que ça repré­sente, le som­met du Mont Blanc est à peine 200 m plus haut.

J’irai pas jusqu’à dire que j’ai peur, mais j’ai quand même une petite pointe d’appréhension. D’abord, la fatigue : mar­cher vingt bornes ne m’a jamais impres­sion­né, mais avec plus de 1000 m de déni­ve­lé posi­tif et à plus de 3000 m d’altitude, c’est autre chose. Sur­tout que depuis mon arri­vée à Paris, j’ai rare­ment mar­ché plus d’une heure et jamais trou­vé plus de qua­rante mètres de déni­ve­lé. Évi­dem­ment, je savais gérer ça quand j’avais 10 ans et que je sui­vais le trou­peau toute la jour­née… mais est-ce que ça s’oublie ?

L’autre source de méfiance, c’est le “soroche”, nom local du mal de l’altitude. For­cé­ment inquié­tant : je ne le connais pas per­son­nel­le­ment, mais les rangs du club d’escalade de la fac bruis­saient d’histoires d’alpinistes atteints, redes­cen­dant en urgence à peine conscients ou vrillés de migraines pen­dant plu­sieurs jours. Je me ras­sure en recomp­tant les quatre jours entre 2000 et 3000 m d’altitude, puis les trois jours à Cus­co, à 3400 m, et en me disant que ça fait quand même une belle période d’acclimatation.

Au départ à l’aube, l’hôtelier nous hèle un taxi et gère le tarif avec lui, nous disant juste “es cin­co soles” avant de nous faire mon­ter. Il paraît que les tarifs sont sou­vent à la tête du client et que tous les chauf­feurs sont pas super fiables avec les étran­gers ; en tout cas, les poli­ciers et les hôte­liers n’hésitent pas à gérer ça eux-mêmes en négo­ciant et en notant quel taxi prend les grin­gos de pas­sage. En haut, on trouve un mini­bus par­tant pour Mol­le­pa­ta, ça fait 90 bornes et ça coûte 15 soles par per­sonne : rien que dire bon­jour à un taxi pari­sien, c’est déjà deux fois plus cher — en com­pen­sa­tion, on est un peu entas­sés, mais le rap­port qua­li­té-prix est incom­pa­rable.

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La pre­mière jour­née de marche n’est pas pas­sion­nante : il s’agit juste de suivre la piste car­ros­sable de Soray­pam­pa. Au départ, le ciel est voi­lé d’un nuage situé quelques cen­taines de mètres au-des­sus de Mol­le­pa­ta ; 17 km plus loin, nous sommes 1000 m plus haut et en plein dedans. C’est donc dans la brume, sous un cra­chin gla­cial, que nous mon­tons la tente pour le pre­mier bivouac, un peu au-des­sus du vil­lage. Le riz met une plombe à cuire, vu que l’eau doit bouillir à 85 °C : on va ensuite se concen­trer sur les pâtes, plus tolé­rantes à l’eau pas tout à fait aus­si chaude qu’en bas.

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On traîne donc pas à l’extérieur, Clé­mence bou­quine, je teste un Pana­so­nic LF1, et on attaque une nuit humide et un peu fraîche avant un réveil gla­cial à l’aube, avec givre par terre et tente détrem­pée : j’ai bien fait d’emprunter un sac de cou­chage 0°C à une col­lègue.

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La seconde jour­née, de Soray­pam­pa à Chaul­lay, est répu­tée la plus dure : c’est celle du pas­sage le plus haut. Le déni­ve­lé est en fait infé­rieur à celui de la veille, mais au lieu d’une mon­tée pro­gres­sive il s’agit d’un vrai fran­chis­se­ment de col, avec un pas­sage très raide fran­chi en lacets ser­rés (les autoch­tones appellent cette por­tion de che­min “sept cou­leuvres”, c’est expli­cite). La pluie devient neige, quelques cen­ti­mètres de pou­dreuse fraîche. À plus de 4000 m d’altitude, le souffle est très sen­si­ble­ment dimi­nué, et il faut gérer les pas­sages de trou­peaux de tou­ristes en voyage orga­ni­sé et les colonnes de mules qui les accom­pagnent. Joie : je tiens tout de même mon rythme, sans m’arrêter tous les dix mètres et sans vrai­ment souf­frir, quitte à aha­ner comme un souf­flet de forge. Et si j’ai un début de migraine à l’attaque des Sept cou­leuvres, elle s’efface quand je fais l’effort de res­pi­rer bien à fond à chaque pas pour ne pas me lais­ser hypoxier.

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Et à l’arrivée au col (pho­to © Clé­mence Rebours), la satis­fac­tion d’avoir géré la dif­fi­cul­té s’ajoute à la simple joie d’en voir le bout et à la beau­té du pay­sage ― un peu nua­geux il est vrai : on ne ver­ra pas le Sal­kan­tay de tout le trek.

Les six heures de des­cente qui suivent sont plus dures, mes genoux demandent grâce dans les sec­tions les plus pen­tues, mais nous fai­sons fina­le­ment deux bornes de plus que pré­vu pour nous arrê­ter au vil­lage sui­vant, Coll­pa­pam­pa, signe que bon, ben ça allait plu­tôt bien, quoi.

Au pas­sage, un petit mot pour noter l’équipement et les tenues par­fois som­maires des por­teurs et mule­tiers : beau­coup n’ont que des chaus­sures de base, et quelques-uns sont en san­dales. Le moment où on se dit qu’on aurait vrai­ment honte à la place des tou­ristes en vête­ments tech­niques et chaus­sures d’alpinisme assis sur les mules…

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La nuit est plus aisée que la pré­cé­dente : nous sommes à peine à 2800 m d’altitude, au sur­plomb du confluent de deux rios, et le temps a clai­re­ment bas­cu­lé au sec. Par contre, le mode pano­ra­mique de l’appareil a du mal à encais­ser l’écart de lumi­no­si­té entre la par­tie gauche et la par­tie droite et l’assemblage est un peu visible…

La suite est sans his­toire sur le plan spor­tif : il ne s’agit plus que de des­cendre le rio, avant de tour­ner à droite pour retour­ner vers Machu Pic­chu.

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Notons tout de même de ne pas rater le départ du che­min, juste avant le pont, un peu après la sor­tie de Coll­pa­pam­pa : ser­pen­tant en rive gauche sous forme de sen­tier buco­lique, il offre évi­dem­ment un tout autre spec­tacle que la piste car­ros­sable d’en face.

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Alors que la veille, nous étions en pleine mon­tagne, avec quelques lichens épars sous la neige, nous sommes bru­ta­le­ment en pleine zone tro­pi­cale. La végé­ta­tion change du tout au tout d’un virage à l’autre, les insectes sont de retour, ça donne vague­ment l’impression d’être pas­sé d’un octobre en Haute-Savoie à un mai dans le Var.

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Nous pré­voyons le troi­sième bivouac à Sahuaya­co (alias “La Playa”), mais y étant arri­vés avant 13 h, nous fai­sons juste quelques courses ― des bananes et des man­da­rines à prix fra­cas­sé chez une ven­deuse qui nous explique pra­ti­quer le tarif unique, “porque somos todos cris­tia-, eh, huma­nos”, de l’eau chez une autre qui nous observe de haut en bas avant de deman­der huit soles pour une bou­teille ven­due trois ailleurs.

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Après avoir pro­fi­té d’un accès à la rivière pour faire un peu de toi­lette, déjeu­ner, papo­ter avec un minot autoch­tone… et nour­rir géné­reu­se­ment des espèces de taons minus­cules mais super dou­lou­reux,  nous déci­dons de nous avan­cer un peu. Deux heures plus loin, en l’absence de ter­rain cam­pable et acces­sible depuis la piste, nous arri­vons dans un petit lodge en construc­tion, Los Rosales, bâti et tenu par un cer­tain Esta­nis­lao.

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Nous avions deman­dé un bout de ter­rain, nous aurons beau­coup plus : café le soir, longue et pas­sion­nante dis­cus­sion allant des curio­si­tés bio­lo­giques locales aux abon­ne­ments télé­pho­niques en pas­sant par la pho­to pay­sa­gère et la famille péru­vienne, et au matin le retour du café et une démons­tra­tion d’écossage et tri de grains de café, avec expli­ca­tion du fonc­tion­ne­ment d’un tor­ré­fac­teur manuel. En plus, Esta­nis­lao parle suf­fi­sam­ment len­te­ment pour que je com­prenne lar­ge­ment la dis­cus­sion, un vrai bon­heur.

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Le len­de­main, il ne nous reste que deux heures de marche pour arri­ver à San­ta Tere­sa, où l’étape est inévi­table : y’a des sources chaudes ! Sans soufre, donc très dif­fé­rentes des islan­daises, les pis­cines sont très agréables entre midi et deux, mais sont prises d’assaut en fin d’après-midi.

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Leur vrai défaut est tout de même l’accessibilité : la piste pul­vé­ru­lente qui y mène ser­pente dans le lit de la rivière, sans rien d’intéressant à obser­ver à part un bull­do­zer tom­bé lors de la construc­tion de la route au-des­sus, au point que nous remon­tons en stop le len­de­main ― les trois seuls kilo­mètres que nous n’avons pas faits à pied entre Mol­le­pa­ta et Aguas Calientes.

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Enfin, la der­nière étape nous mène au pied du Machu Pic­chu, après une dizaine de kilo­mètres de piste assez mono­tone en plein cagnard, sui­vis d’une dizaine de kilo­mètres de marche le long de la voie fer­rée qui lie Hydroe­lec­tri­ca à Aguas Calientes.

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Cette der­nière par­tie est très buco­lique, plu­tôt agréable, mais le vrai bon­heur du jour est de plan­ter la tente à côté du pont du Machu Pic­chu, dans un cam­ping (le seul du trek) un peu cher mais idéa­le­ment pla­cé. C’est le moment où on se sent arri­vés et où on se retourne sur le che­min par­cou­ru.

90 km mar­chés en quatre jours et demi, un col à 4600 m pas­sé avec un sac esti­mé à 12 à 15 kg (pas de balance au départ), pas trop de souf­france mal­gré une dou­leur tenace au genou droit dans la des­cente, deux sec­tions vrai­ment splen­dides de Coll­pa­pam­pa à Sahuaya­co et le long de la voie fer­rée, avec des pay­sages et une végé­ta­tion chan­geant tota­le­ment d’une minute à l’autre. À la sor­tie, l’effet “oua­hou, on l’a fait, et en por­tant toutes nos affaires, et sans prendre les rac­cour­cis, bus, trains, mules et autres conforts de fei­gnasses” est bien là : une pointe de fier­té, une grande dose de satis­fac­tion.

J’ajoute tout de même que si ce fut phy­sique, c’était loin d’être l’épreuve de force dont j’avais enten­du par­ler : soit je suis en meilleure forme que je pen­sais, soit ceux qui l’ont fait ont ten­dance à exa­gé­rer un peu pour se la péter. Le truc le plus désa­gréable a fina­le­ment été le pre­mier bivouac sur un ter­rain un peu pen­tu, à près de 4000 m, dans une atmo­sphère humide et gla­ciale ; le reste a été assez tem­pé­ré, sans cani­cule ni vrai froid et avec un temps plu­tôt enso­leillé (j’ai d’ailleurs gar­dé trois semaines la trace de bron­zage de la genouillère que j’avais mise après la des­cente du col).

Quant à la ques­tion récur­rente pour le trek du Sal­kan­tay : “faut-il prendre un guide ?”, la réponse me parait évi­dente : non. À moins de tenir à son petit confort et de pas vou­loir por­ter sa tente, ou d’avoir un pro­blème de san­té jus­ti­fiant le secours d’une mule, ou enfin de n’avoir jamais mis les pieds en mon­tagne, le guide ne sert à rien. Même sans être un expert de la navi­ga­tion à la carte et à la bous­sole, le che­min est de bout en bout trop bien mar­qué pour pou­voir le perdre et le pas­sage inces­sant de colonnes de tou­ristes fait un point de repère inra­table. Prendre un guide pour ce trek, c’est juste le plai­sir de gas­piller son argent.

Bien sûr, si vous avez bien tout lu, vous vous dites qu’on n’est pas vrai­ment arri­vés : y’a le Machu Pic­chu, ça doit être pour ça qu’on est là. Bon, pour être hon­nête, per­son­nel­le­ment, j’ai plus été au Machu Pic­chu pour faire un trek que le contraire. Mais effec­ti­ve­ment, le len­de­main, on se réveille tôt