Pré­cé­dent Intro­duc­tion Sui­vant

Dans la nuit du 18 au 19 juillet, des mes­sa­gers firent le tour de la région. La mobi­li­té des petits maquis, com­pa­rée à une armée orga­ni­sée, venait de mon­ter sa force essen­tielle : en une nuit, l’opération fut mise sur pied. Avec Régine, j’avais beau­coup mar­ché, allant de Léhault à Barin en pas­sant par toutes les planques. Les radios avaient aus­si annon­cé notre arri­vée, puis s’étaient tues : les mili­taires auraient pu nous entendre.

Nous avions dor­mi un peu avant l’aube, puis nous étions par­tis. Cin­quante per­sonnes mar­chèrent deux heures pour se pla­cer. C’était sur la route du col du Cibrot, au-des­sus de Barin, que nous atten­dions un convoi com­plet.

La route du col mon­tait à flanc de mon­tagne. J’étais juste en-des­sous d’elle, un fusil à la main. Comme d’habitude, les Vanel n’étaient pas loin, à peine un peu plus bas, sur ma droite. Les Bres­son étaient plus haut, tan­dis que les Plain­coux et les Serf s’étaient ins­tal­lés au-des­sus de la route. Au total, une cin­quan­taine de per­sonnes s’étaient répar­ties sur plu­sieurs dizaines de mètres ; plus des deux tiers étaient en amont du pas­sage. Nous autres, en aval, devions dans un pre­mier temps tirer dans les pneus afin d’empêcher les véhi­cules de s’enfuir.

Armand, cumu­lant ses expé­riences de gen­darme et de chas­seur, avait fait le tour du dis­po­si­tif. Il avait assi­gné à cha­cun une place pré­cise, qui devait lui évi­ter de se faire abattre par ses alliés d’en face.

Je réus­sis à m’endormir. En atten­dant un convoi, nous n’avions rien de mieux à faire, et nous avions pas­sé une bonne par­tie de la nuit à cou­rir.

Une radio était en veille et, vers huit heures, les maqui­sards du Fond nous appe­lèrent.

Ils venaient de voir pas­ser trois camions de trans­port. Deux quatre-quatre armés les enca­draient, de même qu’un char léger.

Dix minutes plus tard, nous voyions le convoi sor­tir de Barin. Les Jeeps étaient décou­vertes et por­taient une mitrailleuse sur pivot. Il y avait là une dizaine de sol­dats, bien pro­té­gés et armés.

Lorsque les véhi­cules arri­vèrent à notre niveau, nous fumes les pre­miers à tirer. Les huit roues du char fai­saient une magni­fique cible. Il ne fal­lut que quelques secondes pour que les pneus fussent à plat.

Cepen­dant, les conduc­teurs du char ne s’en inquié­tèrent pas. Tan­dis que les camions s’arrêtaient sur une tra­jec­toire approxi­ma­tive, le blin­dé les contour­na. La tou­relle fai­sait simul­ta­né­ment un demi-tour qui l’amena à s’orienter sur nous. Une série d’obus de moyen calibre fon­dit sur nous.

La mon­tagne sem­bla explo­ser. Tous les fusils, aus­si bien en amont qu’en aval de la route, tirèrent simul­ta­né­ment.

Un cri par­tit d’un coté. Mona cou­rait, cour­bée en deux, en des­cen­dant la pente. Je tirai quelques coups, puis je vis le canon de la tou­relle s’orienter vers moi.

Je sau­tai en arrière et tom­bai six ou sept mètres plus bas, caché par le bas-coté. J’entendis un vol d’obus me pas­ser à vingt cen­ti­mètres au-des­sus de la tête, et les arbres der­rière moi m’arrosèrent d’écorce.

Le déluge de feu conti­nuait. Tout le monde tirait un peu par­tout. Mona remon­tait en cou­rant vers la route, fusil à la main. Une explo­sion d’obus cou­cha un noi­se­tier à trois mètres au-des­sus de moi, et il tom­ba à mon coté. Je le regar­dai. C’était un jeune arbre dont le tronc attei­gnait à peine les quatre cen­ti­mètres de dia­mètre. Je res­tai un moment ain­si, à regar­der cette jeune pousse cou­pée en plein crois­sance.

Sou­dain, je repris conscience du bruit qui m’entourait. Les coups de feu conti­nuaient à cla­quer, les explo­sions se suc­cé­daient. Je repar­tis à la mon­tée, ram­pant le plus plat pos­sible dans les herbes. Je vis le toit des camions, puis la tou­relle du char. En mon­tant encore un peu, je trou­vai enfin un angle de tir utile. J’avais l’impression de me déta­cher des arbres comme le nez d’une figure et je me deman­dais com­ment je n’avais pas déjà été abat­tu.

Je mis le levier en posi­tion mitrailleur et appuyai sur la gâchette. Mes balles frap­pèrent les roues et les alen­tours. J’eus l’impression d’avoir réus­si à cas­ser une biel­lette. Aujourd’hui encore, je revois cette salve au ralen­ti, comme dans un rêve. Tou­chai-je vrai­ment une biel­lette qui com­man­dait une roue ? Je n’en sais encore rien. La char s’immobilisa, mais sa tou­relle conti­nuait à vomir ses obus.

Des gre­nades volèrent. Une vint de Claude, d’autres arri­vèrent d’ailleurs, pour rou­ler sous le char. L’explosion le sou­le­va de quelques cen­ti­mètres, et il retom­ba. Une explo­sion eut lieu sous un camion, dont une roue se déta­cha. Il bas­cu­la sur son essieu et res­ta ain­si, bizar­re­ment pen­ché, un bout d’essieu posé par terre.

Sou­dain, une explo­sion de feu recou­vrit le char. Un cock­tail Molo­tov impro­vi­sé vint ain­si cacher l’extérieur, et le canon ces­sa de tirer. Les ser­vants des Jeeps avaient été abat­tus et les chauf­feurs des camions ces­sèrent le feu. Une autre bou­teille d’essence atter­rit sur le char, l’aveuglant tou­jours.

Enfin, les tan­kistes sor­tirent de leur véhi­cule. Cela fai­sait près d’une minute qu’ils cui­saient à l’étouffée dans leur cocotte-minute.

Le silence s’installa. L’incendie du char s’était éteint.

Puis les mili­taires res­tant levèrent les mains. Nous avions pour ain­si dire gagné la bataille.

Pour ain­si dire.

En réa­li­té, nous avions moins per­du que les autres.

Nous avions plu­sieurs bles­sés. Mona avait été tou­chée par la chute d’un arbre, abat­tu par un feu nour­ri, et son épaule droite por­tait une cou­pure de plu­sieurs cen­ti­mètres. Et deux maqui­sards avaient été tués.

En revanche, nous avions cap­tu­ré deux camions bour­rés d’armement et de quoi nous nour­rir envi­ron deux semaines. Quelques bon­bonnes de gaz com­plé­taient le bilan de notre réus­site.

Les mili­taires par­tirent à pied dès qu’on leur en inti­ma l’ordre. Ils n’avaient pas de bles­sé grave, quoique huit fussent morts.

Nous enter­râmes les deux corps des maqui­sards, puis l’on par­tit. Nous avions enfin de quoi armer tous le monde, et nous avions cha­cun une tren­taine de kilos de muni­tions. Mona avait tenu à empor­ter une charge, mal­gré sa bles­sure.

Le retour ne fut pas beau­coup plus long que l’aller. Cela fai­sait plu­sieurs mois que nous cou­rions la mon­tagne. Même Gilles Serf, mar­cheur hési­tant s’il en était, avait acquis un souffle dont il n’aurait pas osé rêver trois mois plus tôt. En ce qui me concer­nait, j’arrivais main­te­nant sans peine à suivre le rythme de Mona, qui res­tait tout de même une mar­cheuse excep­tion­nelle.

 

C’est à cette période que je recom­men­çais à dor­mir presque nor­ma­le­ment. Cette étape fran­chie, mon état phy­sique comme men­tal s’améliora gran­de­ment en quelques jours. Depuis un mois envi­ron, j’arrivais à prendre un vrai repos de temps à autres, mais ça n’avait rien de régu­lier et je res­tais fati­gué.

Je repris sans doute aus­si un peu de poids. Nous n’avions pas de balance, mais il y a fort à parier que j’étais des­cen­du sous les soixante-dix kilos. Pour la pre­mière fois de ma vie, j’avais réus­si à voir mes abdo­mi­naux. Cepen­dant, après cette attaque, après ce pre­mier moment qui me sem­bla res­sem­bler à une guerre (quelle naï­ve­té !), ma fatigue s’estompa et je revis mes muscles s’enrober un peu.

 

Quelques jours après l’attaque, Mona et moi tom­bâmes, en pleine forêt, sur une patrouille mili­taire. Ils étaient quatre et nous virent. Quelques coups de feu cla­quèrent. Mona par­tit en ram­pant vers l’amont, tan­dis que j’allais vers l’aval.

Après une explo­sion sèche, un sol­dat s’effondra. Aus­si­tôt, je me levai pour cou­vrir Mona en lâchant deux balles, coup sur coup. Je ne vis que deux uni­formes. Je plon­geai de coté, et me trou­vai au pied du qua­trième.

– J’en tiens un !, cria-t-il.

Ses col­lègues se retour­nèrent vers lui puis, regar­dant fébri­le­ment autour d’eux, avan­cèrent pour le rejoindre.

– Lève-toi.

Je me mis à quatre pattes, et m’apprêtais à me lever lorsque Mona sur­git de der­rière un pin. En deux coups d’une pré­ci­sion exem­plaire, elle cou­cha deux mili­taires. Je bon­dis sans réflé­chir sur le mien. Il bas­cu­la en arrière et j’arrivai sur lui, à genoux, tenant son fusil et l’appuyant de toutes mes forces sur sa poi­trine.

Mona s’approcha et le mit en joue. Je le lâchai.

Les mains en l’air, il se rele­va. Je le désar­mai.

– Adieu, lui dit Mona.

Elle se détour­na brus­que­ment, et je la sui­vis.

– Mer­ci, lui dis-je plus loin.

– De rien.

Ce fut tout. Je com­pris à son ton que ce n’était pas le meilleur moment pour lui par­ler.

Je ne me sou­viens plus de la rai­son qui nous avait pous­sés à sor­tir. Mais nous fîmes ce que nous avions à faire et nous étions sur le retour lorsqu’elle s’assit entre deux four­rés.

– Il est presque huit heures, on va man­ger, non ?

On com­men­ça donc à gri­gno­ter les réserves que nous por­tions. En silence au début, puis :

– Ça m’aurait fait chier que tu te fasses des­cendre pen­dant que je te garde, iro­ni­sa-t-elle.

– Moi aus­si.

– J’ai pas bien com­pris com­ment tu t’étais retrou­vé à quatre pattes devant l’autre… T’avais oublié de regar­der avant de plon­ger ?

– Ben… Tu venais de tirer, je vou­lais faire diver­sion…

– On peut dire que c’est réus­si. T’as eu peur, j’espère ?

– Même pas. Quand j’ai vu les bottes, j’ai pen­sé : Oh, merde, y’en avait que deux. Après, je sais pas, j’ai dû boguer. Féli­ci­ta­tions pour ton tir, en tous cas.

– Mer­ci…

 

Le soir, elle n’avait pas l’air d’aller très fort. J’ai été la voir.

– Ça va ?

Elle ne répon­dit pas.

– Qu’est-ce qu’il y a ?

Elle ne répon­dit tou­jours pas. Je m’assis à coté d’elle, devant un rocher, sans savoir quoi faire.

Je mis ma main sur son épaule, deman­dant aus­si dou­ce­ment que pos­sible :

– Mona, qu’est-ce qu’il y a ?

Elle glis­sa sur mon bras pour se caler sa tête contre mon épaule. Elle res­ta ain­si.

– Ça doit vrai­ment pas aller pour que tu te laisses aller comme ça…

Elle mur­mu­ra, lasse :

– Tu peux te taire, s’il te plaît ? J’ai pas envie de par­ler.

Je me tus donc. Je m’appuyai sur le rocher, et elle se reca­la pour se blot­tir contre mon épaule.

Marie pas­sa sans rien dire, sinon par un regard triste.

 

Après un long moment, Mona se déci­da à par­ler.

– Trois de plus.

– Quoi donc ?

– J’en ai tué trois de plus.

– Mer­ci, mur­mu­rai-je en res­ser­rant ma main sur son épaule.

– Je dis pas ça par rap­port à toi. J’ai tué trois être humains.

– C’est pas les pre­miers.

– Peut-être. Mais les autres, on les a tués. Tous ensemble. C’était pas moi. C’était nous.

Elle se tut encore, avant de reprendre :

– Tu sais com­bien de per­sonnes j’ai tuées ?

– Non.

– Tu sais com­bien tu en as tué ?

– Non plus. Tu sais, toi ?

– Dix-huit. J’ai tiré sur dix-huit per­sonnes qu’on a retrou­vés mortes.

– Et com­bien de per­sonnes tu as sau­vées en fai­sant ça ?

– Quelle impor­tance ?

– Mona, on a tous tiré sur des gens. Pas par plai­sir. Pour se défendre, pour défendre des êtres qui nous étaient chers.

– Mais c’est moi qui ai déclen­ché cette merde. Sans moi, vous seriez tran­quille­ment en train de jouer aux boules sur la place du vil­lage.

– C’est pas vrai. Tu sais bien que c’est pas vrai.

Elle gro­gna.

– C’est pas vrai, je te dis. C’est Ser­gen et ses sbires qui ont fait cette merde. Toi, qu’est-ce que tu as fait ? Tu as vou­lu conti­nuer à aller à l’école ! C’est un crime, ça ?

Je fis l’effort de me cal­mer un peu, puis je repris dou­ce­ment :

– Mona, on fait ce qu’on peut avec ce qu’on nous donne. Tu y es pour rien. Et per­sonne ne nous a obli­gés à venir avec toi. Mek­toub.

– Quoi ?

– Mek­toub. C’est le des­tin.

– Le des­tin ? C’est pra­tique, ça. Le des­tin est res­pon­sable de tout ce qui se passe. Si j’ai tué des gens, c’est le des­tin. Si Jean est mort, c’est le des­tin. Si un jour tu mau­dis le jour de ma nais­sance, j’aimerais croire que c’est juste le des­tin.

– C’est pas ça le des­tin, Mona. Ça, c’est la chance.

– C’est une jolie façon de voir les choses… Quand je pense que c’est moi qui suis croyante et toi athée…

– Par­don, c’était une cita­tion. Les pas­sa­gers du vent, c’est une BD de Bour­geon. Sin­cè­re­ment, des­tin, chance ou dieu, ça a un air de famille, non ? Non, ici, le res­pon­sable, c’est Ser­gen, et les mil­lions de demeu­rés qui ont voté pour lui. Prends la res­pon­sa­bi­li­té de tes actes, c’est déjà beau­coup. N’y ajoute pas celle de l’état du monde. Celle-là, laisse-la à Dieu…

– Tu pro­voques, là ?

– J’avoue. Mais c’est toi qui m’as rap­pe­lé que t’étais pro­tes­tante.

– Et c’est une rai­son ?

– Peut-être pas, en effet. Déso­lé. Je vou­lais pas te bles­ser.

– Qu’est-ce qui te gêne au juste dans la reli­gion ?

– Les inté­gristes reli­gieux. Les gens comme toi, ceux qui croient sans me prendre le chou avec, je m’en fous. Ça rentre dans la liber­té de pen­ser. Ce qui me fout hors de moi, c’est les connards qui veulent impo­ser leur croyance au monde entier. En fait, je suis pas anti­clé­ri­cal, mais je suis laïc et je ne sup­porte pas ceux qui remettent la laï­ci­té en cause.

– Tu crois en Dieu ?

– Non. Je ne crois pas non plus qu’il n’existe pas, d’ailleurs. Je n’ai pas d’idée sur la ques­tion. Disons que, vu ce qui se passe ici et ailleurs, je ne crois pas en un Dieu infi­ni­ment bon. Pour le reste, celui qui a détruit Sodome et Gomorrhe peut par­fai­te­ment exis­ter. Je ne peux pas nier son exis­tence, ni l’affirmer. Et je suis pas cer­tain que la ques­tion m’intéresse.

– Et après la mort, il y a quoi ?

– J’en sais rien. Rien, peut-être ?

– Je sais pas si j’ai peur de ce qu’il y a après ou si c’est juste mon carac­tère, mais je vois des fan­tômes. Dès que je dors, je revois tous ceux que j’ai tués. Alors, je me réveille et je pleure jusqu’à ce que je sois trop fati­guée pour rêver. A pro­pos, tu dors vache­ment mieux, toi, depuis quelques jours ?

– C’est vrai. Je sais pas pour­quoi, mais j’arrive à dor­mir presque bien.

– Tu me donnes un peu de som­meil ?

– Mon solde est encore néga­tif.

– Tu n’y penses jamais, toi, à ceux que tu as tués ?

– Si, bien sûr. Ils ne m’ont jamais empê­ché de dor­mir, mais bien sûr que j’y pense.

– J’aimerais être comme toi…

– Pas sûr. Ça m’inquiète un peu, quand même, cette indif­fé­rence. Tu vois, je sais pas, je me dis que je devrais y pen­ser, que ça devrait me tra­vailler. Mais non, ça me laisse froid. Mais c’est vrai qu’il fau­drait que tu dormes de temps en temps. C’est mieux…

– D’ailleurs, c’est l’heure, non ?

– Pour dor­mir ? Sûre­ment.

– En tous cas, tout le monde est cou­ché. Allez, bonne nuit.

Elle attra­pa son sac, qu’elle avait à coté d’elle, en sor­tit un duvet qu’elle éta­la sur la sol. Elle se cou­cha des­sus, tan­dis que je fai­sais de même de ma cou­ver­ture.

Elle s’endormit rapi­de­ment. Mais, moins d’une demie-heure plus tard, elle s’agita, remua, puis s’éveilla en sur­saut, en hale­tant.

– Ils sont venus ?

Elle me regar­da, les yeux grands ouverts.

– Une fois de plus.

Elle se recou­cha en sou­pi­rant.

Cela arri­va encore deux fois, puis elle s’endormit pour de bon.

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