Pré­cé­dent Intro­duc­tion Sui­vant

Le 17 et le 23 pas­sèrent deux lois qui sont tou­jours en appli­ca­tion. Elles ne choquent plus guère, mais le tol­lé fut impres­sion­nant à l’époque.

Le 17 fut votée une loi sans grande impor­tance, qui enté­ri­nait un état de fait connu depuis plu­sieurs mois : n’importe quel repré­sen­tant des forces de l’ordre ou d’une milice asser­men­tée pou­vait fouiller n’importe quelle per­sonne sur simple pré­somp­tion. C’était en fait une simple exten­sion d’une loi de 2002, et la fouille libre était la règle depuis long­temps…

L’autre vote à l’assemblée du 17 mai por­tait sur un point sym­bo­lique, mais fon­da­men­tal, de l’État Fran­çais : la loi de 1905 dite de sépa­ra­tion de l’Église et de l’État. Il est peut-être dif­fi­cile aujourd’hui d’imaginer ce que cela repré­sen­tait pour les Fran­çais. La France était un des raris­simes états dont le chef ne priait pas au nom du peuple, ne jurait pas sur la Bible et où n’importe qui pou­vait croire en ce qu’il vou­lait. C’était un des fon­de­ments de la liber­té, cette liber­té qui était le pre­mier point de la devise du pays.

Et, le 17 mai 2005, cette loi fut pure­ment et sim­ple­ment abro­gée.

“D’aucuns disent que les Fran­çais sont athées. Ils pré­tendent que ce pays de s’est fon­dé sur aucune croyance reli­gieuse. Ceux-là sont des men­teurs ! Ce n’est pas par hasard que notre socié­té res­pecte les pré­ceptes de la Bible : elle a été fon­dée par des Chré­tiens. Nier cet héri­tage, c’est renier nos ancêtres, nos ori­gines. C’est avoir honte de ceux qui ont fon­dé ce pays ! Aujourd’hui, il est impor­tant, au contraire, de se sou­ve­nir. Dans notre mémoire, quelque part, il doit y avoir cette idée que, si nous vivons dans un pays libre, c’est parce que des Chré­tiens l’ont peu­plé et y ont appor­té leur ouver­ture et leur liber­té. Ceux sont eux qui ont mis fin à la bar­ba­rie pré-moyen­âgeuse. Ce sont les arti­sans de notre liber­té actuelle. Abro­ger la loi de 1905, ce n’est pas nier aux non-Chré­tiens leurs droits, comme je l’entends dire ici ou là. C’est recon­naître enfin nos racines, recon­naître notre atta­che­ment à Jésus Christ et plus par­ti­cu­liè­re­ment à l’Église romaine. Car, oui, disons-le sans honte : les Fran­çais sont majo­ri­tai­re­ment chré­tiens et, pour la plu­part, catho­liques. Aujourd’hui, trop de Fran­çais ont peur de recon­naître leur foi. Se dire chré­tien, c’est hon­teux, c’est rin­gard. Et bien non ! Il faut savoir dire : je suis Chré­tien et j’en suis fier !”

Ce n’est qu’un extrait du dis­cours dont Ser­gen se fen­dit pour jus­ti­fier le retour de la vieille France, fille aînée de l’Église.

 

Le 23, c’est un autre pan de la France qui s’effondrait. Le Salaire Mini­mum Inter­pro­fes­sion­nel de Crois­sance dis­pa­rut.

Il avait déjà été mis à mal par le gou­ver­ne­ment pré­cé­dent, qui avait créé des emplois payés en-des­sous du SMIC. Mais là, c’était autre chose. Avec sa dis­pa­ri­tion, c’était à la négo­cia­tion entre l’employeur et l’employé de fixer un salaire. Dans un pays où l’on comp­tait plus de trois mil­lions de chô­meurs, la négo­cia­tion n’était pas égale. Il ne fal­lait pas beau­coup d’imagination pour com­prendre que ce chan­ge­ment légis­la­tif don­nait au patron toute lati­tude pour dic­ter sa loi.

Ceci dit, pour ceux qui s’en plain­draient, il faut se sou­ve­nir d’une chose : cela fai­sait par­tie du pro­gramme élec­to­ral de Ser­gen…

 

Au milieu de cette semaine agi­tée poli­ti­que­ment, on vécut éga­le­ment un grand choc. Les patrouilles de gen­darmes se mul­ti­pliaient. Ils mon­taient de plus en plus haut dans la mon­tagne. Ils n’avaient pas repris leurs fouilles des mai­sons, ni les ras­sem­ble­ments en place publique, mais leur pré­sence était plus sen­sible que jamais aupa­ra­vant. Ils véri­fiaient sys­té­ma­ti­que­ment les iden­ti­tés des gens qu’ils croi­saient et, dans la mon­tagne, exi­geaient de leurs ren­contres qu’elles rentrent immé­dia­te­ment chez elles.

Le 19 fut donc un choc violent. Ce jour-là, les gen­darmes vinrent avec l’infanterie et une ambu­lance.

Ils frap­pèrent chez moi. Mon père fut embar­qué dans l’ambulance, ma mère fut arrê­tée. Le motif était simple : pré­somp­tion de com­pli­ci­té de fuite. Autre­ment dit, ils étaient arrê­tés sim­ple­ment parce que l’on sup­po­sait qu’ils avaient pu aider des fugi­tifs.

Plus loin, ils arrê­tèrent ceux qui étaient res­tés de la famille Serf. Jeanne Serf, qui nous avait ame­né quelques packs de lait, était la seule à avoir réel­le­ment appor­té une aide quel­conque.

Ils des­cen­dirent à Barin et arrê­tèrent les parents de Jean Bres­son, la femme et la fille de Paul Leblond et le frère de Régine Vanel.

Puis ils remon­tèrent à Léhault et arrê­tèrent trois familles, dont un enfant de six ans.

 

Dès le len­de­main, nous vîmes arri­ver de nou­veaux maqui­sards. L’armée avait pas­sé les bornes en arrê­tant arbi­trai­re­ment des familles inno­centes. Et, le 22, il y avait vingt-quatre per­sonnes dans les grottes de Char­vest et seize dans celles de Lazest. La plus grande grotte, lar­ge­ment ouverte, de Char­vest avait été amé­na­gée juste à temps pour les accueillir. Au-des­sus de Léhault, on comp­tait vingt-deux per­sonnes dans les ruines. On savait éga­le­ment que d’autres maquis s’étaient for­més dans les vil­lages voi­sins.

Le 24, pour la pre­mière fois, des mili­taires virent un maqui­sard.

C’est une per­sonne de Léhault qui arri­va chez nous.

– On s’est fait tirer des­sus !

Aus­si­tôt, les ques­tions fusèrent dans le désordre le plus com­plet. C’est Claude qui, d’un cri, cal­ma les gens et obtint le silence.

– Com­ment, tirer des­sus ?

– Avec des fusils d’assaut.

– Raconte.

– Bon. Alors voi­là, on était par­tis rele­ver des col­lets.

– Com­bien de per­sonnes ?

– Trois. Donc, on avait récu­pé­ré deux lapins quand on a enten­du un bruit de pas. On a pen­sé à d’autres maqui­sards, alors on ne s’est pas inquié­tés. Puis le bruit s’est arrê­té, et on a vu ram­per quelqu’un.

– Ram­per ?

– Ouais. Là, on s’est dit que ça pou­vait pas être un maqui­sard. Alors on s’est mis à cou­rir à la des­cente.

– Ils vous ont sui­vis ?

– J’y viens. En fait, il y avait un type qu’on n’avait pas enten­du qui s’était pla­cé en-des­sous de nous. Alors, comme on était lan­cés, on a tour­né à droite. On s’est enfi­lés dans la forêt. Ils se sont mis à cou­rir der­rière nous.

– C’étaient des mili­taires ?

– Oui. On avait juste eu le temps de voir leur uni­forme. Y a pas de doute là-des­sus. A moins que d’autres gars se pro­mènent en uni­forme de com­bat en forêt avec des fusils mitrailleurs et des gre­nades et s’appellent par leur grade… C’étaient bien des mili­taires. Ils nous ont sui­vis un moment, puis ils se sont arrê­tés. Alors, ils ont tiré.

– Sans som­ma­tion ?

– Si, ils ont dit : “Arrê­tez-vous ou on tire”. Alors on a conti­nué à cou­rir. Ils ont cou­ru un moment der­rière nous puis, quand ils ont vu qu’ils ne nous attra­pe­raient pas, ils ont tiré.

– Et après ?

– Après ? Ben, ils s’étaient arrê­tés pour mettre en joue, alors on les a semés en quelques secondes. Je crois que je n’ai jamais cou­ru aus­si vite. Quand tu vois un arbre à coté de toi écla­ter sous un impact, ça te donne des ailes. On s’est arrê­tés deux cents mètres plus loin. Per­sonne n’était bles­sé. Alors on a mar­ché, pour pas res­ter sur place, en écou­tant et en fai­sant atten­tion à ne pas se faire repé­rer. Puis on s’est sépa­rés pour pré­ve­nir un maxi­mum de monde.

Il regar­da un moment autour de lui.

– S’ils tombent sur vous, ils n’hésiteront pas à tirer. C’est ça qu’on vou­lait dire. On pen­sait qu’ils venaient nous arrê­ter, mais c’est clair main­te­nant : s’ils ne peuvent pas, ils tirent. Il fal­lait que ça se sache.

Le mutisme s’installa. Cha­cun réflé­chis­sait. Cer­tains étaient sous le choc de savoir que l’on tirait sur des civils ; je n’arrivais même pas à être sur­pris.

Ce fut Mona qui bri­sa le silence.

– Il faut s’armer. On a des fusils, et même des fusils d’assaut de l’armée. Il faut les por­ter. On doit pou­voir se défendre s’ils nous attaquent.

– Tu sais te ser­vir d’un fusil d’assaut, toi ?, deman­da quelqu’un.

– Ceux qui ont fait leur ser­vice doivent savoir, non ?

Claude s’approcha de sa fille.

– Pas for­cé­ment. Les fusils ont chan­gé ces der­nières années.

– Mais fon­da­men­ta­le­ment, ça reste la même chose ?

– Je sup­pose, oui…

On remon­ta aux grottes. On sor­tit un fusil et ses muni­tions. Claude l’examina.

– Je ne connais pas ce modèle. Je suis trop vieux… Mon ser­vice date trop.

Je ten­dis la main.

– Fais voir… On voit le même dans tous les films récents…

Je pris le fusil.

– C’est ça. On enfile le char­geur là. Si je ne me trompe, ça doit être le levier d’armement…

Je tirai, et il y eut un déclic.

– Écar­tez-vous…

Les gens s’écartèrent. J’appuyai sur la détente. Un coup par­tit.

– Main­te­nant, si je ne m’abuse, ces modèles sont mitrailleurs… Ah, voi­là le com­mu­ta­teur.

Je bas­cu­lai un levier, et appuyai de nou­veau sur la détente. Trois coups par­tirent d’affilée avant que je la relâche.

Je remis pré­cau­tion­neu­se­ment le levier en posi­tion coup par coup et sor­tit le char­geur avec la balle de la culasse.

– Il y a un lance-gre­nades au bout du canon. Si quelqu’un trouve une gre­nade, ça pour­rait ser­vir.

– Alors, c’est déci­dé ? On s’arme ?

– Je pense pas qu’il soit utile d’armer tout le monde. D’autant qu’un fusil, c’est très bruyant, c’est lourd et c’est pas dis­cret. On devrait peut-être faire des groupes, avec un fusil cha­cun.

– De toutes façons, si ça en vient là, il est temps de s’organiser, non ? Pour l’instant, cha­cun fait son truc… Ils fau­drait syn­chro­ni­ser tout ça.

On com­men­ça à réflé­chir à la façon de s’organiser au mieux. Cette réflexion prit plu­sieurs jours. En fin de compte, ce n’est que le 3 juin que l’on devait mettre en place l’organisation défi­ni­tive, en col­la­bo­ra­tion avec les maquis voi­sins.

 

Fina­le­ment, on déci­da de ne plus se dépla­cer que par groupes de quatre ou cinq, avec un fusil d’assaut ou deux fusils de chasse. Pour évi­ter les acci­dents, on déci­da que les fusils devaient être désar­més lors des dépla­ce­ments. Le Léhaul­tin retour­na dans son maquis pour rap­por­ter, tan­dis que Mona et moi par­tions vers Lazest.

 

On n’utilisa qu’une fois les fusils avant que les struc­tures plus pré­cises eussent été mises en place. Ce fut notre pre­mier accro­chage avec l’armée, et il pro­vo­qua une bru­tale accé­lé­ra­tion de la suite des évé­ne­ments.

 

Le pre­mier juin, j’étais avec Mona sur Lazest. Nous étions sur le flanc ouest, à bonne hau­teur, loin des grottes ; l’ancien gen­darme Armand Plain­coux expli­quait le fonc­tion­ne­ment des armes à un groupe, qui com­pre­nait les Bres­son. Nous avions deux fusils d’assaut. Je por­tais l’un et Armand l’autre.

 

Un gosse arri­va, disant qu’il y avait des mili­taires qui mon­taient par le sen­tier de grande ran­don­née.

On se sépa­ra en groupes de quatre ou cinq, et l’on ten­ta de rejoindre les grottes.

J’étais par­ti avec Mona, Anne et Claude. Nous mar­chions à cou­vert vers les grottes lorsqu’un coup de feu nous arrê­ta.

– Quelqu’un s’est fait voir.

– Qu’est-ce qu’on fait ?

On hési­ta un moment. Le coup de feu avait été sui­vi d’autres. Une bataille se dérou­lait, là, en-des­sous de nous.

Fina­le­ment, on s’approcha dou­ce­ment. On vit un sol­dat. Il cher­chait à voir quelque chose à tra­vers la végé­ta­tion. Il était sépa­ré des autres.

Je me retour­nai pour deman­der ce que je devais faire, et je m’aperçus que Claude avait dis­pa­ru. Il réap­pa­rut trente secondes plus tard, à trois mètres du sol­dat, der­rière lui. Il s’approcha sans bruit puis, sou­dain, lui écra­sa la gorge de son avant-bras. Le sol­dat lâcha son fusil et se débat­tit. Claude tint bon, tan­dis que nous le rejoi­gnions en silence.

Lorsque nous arri­vâmes, le sol­dat était vio­let. Il s’évanouit presque aus­si­tôt. On le dépouilla, puis on l’attacha à un arbre, bâillon­né. Une rafale cla­qua un peu plus loin.

– Claude, son fusil.

Claude prit le fusil. C’était le même que le mien. Nous recom­men­çâmes à avan­cer pru­dem­ment.

Il y eut un long moment où l’on mar­cha ain­si, pen­chés, de buis­son en buis­son en ten­tant de faire le moins de bruit pos­sible. Il y avait des coups de feu, mais ils n’étaient pas pour nous. On ne voyait rien. On savait juste qu’il y avait un enne­mi quelque part, qui tirait sur des amis. On cher­chait où. On avan­çait sans rien savoir, le coeur bat­tant, en priant pour voir l’ennemi avant qu’il ne nous voit. Je n’avais même pas peur ; j’étais trop concen­tré pour cela. J’écoutais le moindre bruit, je regar­dais de tous les cotés.

On vit un autre sol­dat. Il nous enten­dit, se retour­na vers nous, puis se cou­cha, une balle dans la tête.

Ç’avait été un réflexe. J’avais à peine sen­ti la secousse et la déto­na­tion m’avait sur­pris.

Claude souf­fla :

– Bon tir.

Et l’on vit deux autres sol­dats qui regar­daient celui que je venais d’abattre. On se pla­qua dans les four­rés. Ils regar­dèrent autour d’eux.

Ils ne virent rien. L’un d’eux cria :

– On se replie !

Et ils repar­tirent à la des­cente.

On fit rapi­de­ment l’inventaire. Le groupe qu’ils avaient trou­vé com­pre­nait les Bres­son et les Plain­coux. Armand avait bles­sé un mili­taire. Ils étaient par­tis en emme­nant Jeanne.

Mais ce n’était pas le plus grave.

Tori pleu­rait. Elle pleu­rait à chaudes larmes, sans san­glot, sans cri. Je m’approchai d’elle. Je vis alors ce qu’elle avait vu.

Jean avait deux trous rouges en pleine poi­trine. Il avait été tué sur le coup.

 

Nous avons enter­ré Jean som­mai­re­ment ; il n’eut pas plus de pierre tom­bale que d’oraison funèbre ou de cer­cueil. Sa tombe est tou­jours visible, pour qui sait où elle se trouve : sa tête est au pied d’un jeune pin sur lequel nous avions gra­vé ses ini­tiales.

Le retour fut pénible. Devant, Mona tirait le groupe avec son train habi­tuel. Kumi­ko et Yoru mar­chaient en silence, la tête pen­chée. Peut-être un reste d’éducation japo­naise les rete­nait-il de mani­fes­ter leur peine, peut-être étaient-elles sim­ple­ment trop assom­mées pour réagir.

Tori, elle, réagis­sait. Après avoir pleu­ré fixe­ment plu­sieurs minutes durant, elle avait com­men­cé à san­glo­ter et s’était age­nouillée. Elle res­ta là, immo­bile, et je m’agenouillai à son coté, ma main sur son épaule. Nous res­tâmes là, jusqu’à ce que, Jean enter­ré, l’on pût repar­tir. Alors, mar­chant len­te­ment en queue de pelo­ton, nous sui­vîmes le mou­ve­ment.

Je res­tai avec elle toute la nuit. Elle dor­mit peu, d’un som­meil agi­té. Elle pas­sa des heures à pleu­rer, blot­tie dans mes bras. A dix ans, elle était par­tie se battre pour pro­té­ger sa mère, et c’était son père qui mou­rait…

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