Le combat ordinaire

Chef-d’œuvre de Manu Larcenet

Rappelez-vous de ce premier blabla à propos des trois premiers tomes. C’est bon, vous vous souvenez ?

Le troisième tome, Ce qui est précieux, se terminait, après moult tergiversations qui voyaient Marco flipper comme un malade parce que sa vétérinaire préférée voulait s’installer avec lui, puis trouver une maison plus habitable, puis maintenant qu’on a de la place y manque plus qu’un bébé, mais putain tu peux pas penser à autre chose, non je peux pas, (toute ressemblance avec quelqu’un que je connais serait totalement fortuite), bref, le troisième tome se terminait sur cette phrase-choc : « vous êtes enceinte ».

D’aucuns prétendaient que ce troisième tome serait le dernier de la série. Pour ma part, je trouvais que ce serait dommage et que Larcenet passerait complètement à côté de son sujet en ne confrontant pas Marco à l’aventure la plus terrifiante de l’humanité.

On l’aura attendu longtemps, ce quatrième tome. Il est enfin arrivé, et c’est un bonheur.

Première surprise : Manu zappe complètement la découverte de la paternité. La fille de Marco a, mettons, quatre ou cinq ans lorsque Planter des clous commence. Et tout le début de cette aventure est résumée par une phrase du style : « ma fille et moi avons eu deux ans de tendre méfiance réciproque, jusqu’à ce qu’elle commence à parler ».

Marco a retrouvé un travail, dans un journal local. Il illustre la vie ordinaire des gens du cru. Il est toujours en contact avec les anciens collègues de son père, des types qui ont suivi les vagues de l’industrie parce qu’ils ne savaient rien faire d’autre que planter des clous. Des types que l’on va brutalement plaquer, parce que si la loi permet à des patrons de délocaliser, il faut être hypocrite ou encarté au PS pour s’étonner qu’ils le fassent.

Marco a 300 chaînes de télévision par satellite, et trouve terriblement ironique d’avoir arrêté de couvrir des guerres pour être tranquille et les voir avec encore plus de détails à la télé.

Marco a une fille, ne sait pas exactement ce qu’est un enfant, panique, se plante lamentablement, a envie de tout plaquer, adore et admire ce petit être bizarre qui accepte sans sourciller les absurdités du monde, et se retrouve parfois figé en revivant de l’autre côté de la barrière des anecdotes vécues avec son père. Bref, comme d’habitude, il essaie de trouver ses marques dans un monde pour lequel il n’est pas vraiment fait, mais auquel il faut bien s’adapter.

Et, bizarrement, il n’a pas une seule crise d’angoisse de tout l’album.

Planter des clous paraît une bien meilleure conclusion que ne l’était Ce qui est précieux, et si Larcenet arrête là (comme il l’a annoncé, mais peut-on vraiment faire confiance à un artiste ?), je ne lui en voudrai pas. Curieusement, toujours un peu flippé, toujours maladroit et caractériel, toujours adorablement niais par moments (« Et naturellement, en père responsable, tu t’es assuré qu’il était stérilisé, tatoué et vacciné ? — Ah non, la responsabilité, c’est ton domaine. Je ne me permettrai pas d’empiéter sur tes prérogatives ; moi, je suis juste le genre à offrir un chaton. »), Marco semble trouver une espèce d’équilibre, presque même de sérénité, un peu comme s’il avait une place quelque part sur cette planète.

D’une certaine manière, ce tome 4 est très différent des trois premiers ; en même temps, il est indéniablement dans la lignée, génialement ordinaire, terriblement précieux.

PS : Manu (tu permets que je t’appelle Manu ?), tu auras compris que je laisse reposer un peu la pâte avant de pondre un billet sur un bouquin, et que je prends soin de ne pas replonger dedans en rédigeant icelui. J’espère que tu ne m’en voudras pas, en conséquence, de ne fournir que des citations approximatives par lesquelles j’espère ne pas trahir l’esprit de tes phylactères. Si c’est le cas, n’hésite pas à me contacter pour que je corrige et que je t’envoie une caisse de clairette en dédommagement.