Animal instinct

Dar­win, et sur­tout ses sui­veurs, nous le disent : le but suprême de la vie, c’est la repro­duc­tion. Les phi­lo­sophes s’en paient une bonne tranche sur le thème “la vie n’a pas de but en soi, c’est juste son essence que de croître et mul­ti­plier”, et ils n’ont pas tort, mais on va pas pinailler : en gros, des mil­lé­naires d’évolution n’ont lais­sé arri­ver jusqu’à nous que ceux dont le fonc­tion­ne­ment assu­rait une repro­duc­tion maxi­male et renou­ve­lable — on peut faire deux ou trois petits et s’assurer de leur sur­vie, comme la plu­part des céta­cés, ou cinq cents petits qui auront une chance sur 200 d’arriver à l’âge adulte, comme la plu­part des cépha­lo­podes, mais faire dix mille petits tous voués à la dis­pa­ri­tion revient sur le plan repro­duc­tif à la même chose que le sui­cide.

La plu­part des humains uti­lisent une méthode proche de celle des céta­cés. Et pour assu­rer la sur­vie de leurs rares petits jusqu’à l’âge adulte, la stra­té­gie qu’ils adoptent est celle du regrou­pe­ment à diverses échelles, dont les deux fon­da­men­tales sont la tri­bu — on ne dit pas “meute” dans leur cas, pour une rai­son qui m’échappe un peu — et le couple. Cepen­dant, l’instinct de cer­tains bipèdes remet en cause cette stra­té­gie. Et c’est un sujet de prise de courge inté­res­sant.

En gros, toute cette réflexion est par­tie d’une dis­cus­sion sur un thème qui a ten­dance à me tenir à cœur ces temps-ci (cf. la conclu­sion de mon billet d’il y a dix jours). Dis­cus­sion qui por­tait en fait sur la ques­tion sui­vante : il a des êtres humains, de sexe fémi­nin plus pré­ci­sé­ment, qui portent une pré­fé­rence mar­qué aux bipèdes mas­cu­lins que nos ancêtres qua­li­fiaient de “mau­vais gar­çons” et que les lec­teurs de Kerouac appel­le­ront Dean Moriar­ty, connus pour leur refus obs­ti­né de tout enga­ge­ment.

Côté mâles, c’est assez simple : ces cou­reurs façon lapins maxi­misent leurs chances de se repro­duire en fon­çant de femelle en femelle, avec un taux de sur­vie de la pro­gé­ni­ture assez limi­té puisqu’ils refusent de s’en occu­per. À l’autre bout de l’échelle, on trouve des mâles fiables, qui eux maxi­misent leur espé­rance repro­duc­tive en sélec­tion­nant une femelle, en lui fai­sant deux ou trois petits et en s’assurant avec elle de leur sur­vie. La coexis­tence (rare­ment paci­fique) des deux groupes per­met de sup­po­ser qu’in fine leur taux de repro­duc­tion est à peu près le même, sans doute un poil au-des­sus des deux petits par indi­vi­du.

Côté femelles, c’est plus com­pli­qué. Si l’on com­prend bien la stra­té­gie des per­ruches (vous connais­sez les insé­pa­rables ?) qui sélec­tionnent un mâle de la caté­go­rie fiable et se repro­duisent exclu­si­ve­ment avec lui, celle des lapines qui pré­fèrent les Moriar­ty paraît sui­ci­daire : il est évident qu’à court terme, elles vont se retrou­ver avec un petit dont le père ne s’occupera pas ; celui-ci repré­sente un risque de sur­mor­ta­li­té pour la mère et, dans le cas où elle l’abandonne, les risques entraî­nés par la mise-bas ne sont pas ren­ta­bi­li­sés.

Au final, il appa­raît que si les mâles ont autant d’intérêt à jouer la carte Moriar­ty qu’à miser sur la fia­bi­li­té, les femelles devraient logi­que­ment lar­ge­ment favo­ri­ser les mâles de la seconde caté­go­rie, seuls sus­cep­tibles d’offrir des chances de sur­vie éle­vées à leur pro­gé­ni­ture.

Cepen­dant, il m’est récem­ment appa­ru cette réa­li­té : cer­tains mâles que l’on pour­ra consi­dé­rer comme fiables ont ten­dance à pré­fé­rer les femelles de nature plus, disons, fluc­tuante (ouais, c’est ça, des lapines). Quelque part, c’est eux qui sont les plus mal bar­rés : en toute logique, ils doivent res­ter frus­trés fort long­temps, étant inté­res­sés par des femelles pour les­quelles ils ne pré­sentent aucun atout.

Cepen­dant, il m’apparaît que ceux-ci sont peut-être pré­ci­sé­ment ceux qui offrent la com­bi­nai­son idéale. On l’a déjà vu, les femelles sus­cep­tibles d’enchaîner les Moriar­ty ont une pro­ba­bi­li­té extrê­me­ment éle­vée de se retrou­ver rapi­de­ment avec un petit gra­cieu­se­ment offert par un fan­tôme. Or, la pré­sence du petit exerce sur ce type de mâles le plus rebu­tant des effets ; la femelle de ce type, habi­tuée à séduire rapi­de­ment, devient donc répul­sive pour les mâles qu’elle vise. Elle pour­rait ici choi­sir d’abandonner son petit, mais on a vu que sur un plan repro­duc­tif cette stra­té­gie est sui­ci­daire ; celles qui l’ont fait ont sans doute eu bien rai­son, mais leurs gènes ont dis­pa­ru de la cir­cu­la­tion en une géné­ra­tion.

On peut donc ima­gi­ner que les lapines, rapi­de­ment ren­dues soli­taires par la pré­sence du reje­ton, finissent natu­rel­le­ment par se conten­ter, si je puis dire, d’un mâle a prio­ri peu inté­res­sant mais qui pré­sen­te­rait l’avantage de bien vou­loir s’occuper d’elles et de leurs petits.

Atten­tion, c’est là que ça devient magique : ces femelles récu­pèrent donc in fine un mâle frus­tré, d’autant plus fiable et fidèle. Leur pre­mier petit vient d’un lapin qui sème à tout vent et qui les atti­rait par la grâce du seul ins­tinct rep­ti­lien, leurs sui­vants pro­viennent d’un mâle fiable qui s’en occu­pe­ra jusqu’à l’âge adulte ; et tous leurs petits seront éle­vés par le couple, uni­té de base évo­quée plus haut, le mâle per­ruche n’ayant géné­ra­le­ment pas l’instinct de se débar­ras­ser des reje­tons qui ne sont pas de son sang.

Bilan : ces femelles peuvent en fin de compte espé­rer un taux de repro­duc­tion com­pa­rable à celles que leur natu­rel pousse à sélec­tion­ner un mâle unique, mais leurs petits pro­viennent de (au moins) deux mâles dif­fé­rents ; la pro­ba­bi­li­té qu’au moins l’un d’eux résiste à la grippe ou au palu­disme du moment est aug­men­tée d’autant. Bien enten­du, les risques supé­rieurs encou­rus pen­dant la pre­mière ges­ta­tion et les pre­miers temps d’existence de leur pre­mier petit, avant de trou­ver le per­ruche idéal, viennent ter­nir un peu ce tableau idyl­lique, expli­quant sans doute que les femelles fiables soient tout de même plu­tôt plus répan­dues dans l’espèce humaine.

On note­ra tout de même ce para­doxe amu­sant : les bipèdes fonc­tion­nant selon cette stra­té­gie, a prio­ri plu­tôt effi­cace sur le plan repro­duc­tif, sont par essence frus­trés. Le mâle per­ruche pré­fé­rant les lapines l’est jusqu’au moment où il adopte une femelle sui­tée, la femelle cor­res­pon­dante l’est à comp­ter de cet ins­tant puisqu’elle devra se conten­ter d’un mâle peu sus­cep­tible de com­bler son appé­tit — ou pro­fi­ter des moments où il regarde ailleurs, bien sûr.

L’autre expé­rience amu­sante, bien sûr, est d’introduire un moyen contra­cep­tif dans l’équation. Il pour­rit tota­le­ment l’objectif de repro­duc­tion, c’est son rôle ; mais au-delà, il va se pro­duire deux phé­no­mènes inté­res­sants :

– le mâle per­ruche appré­ciant les femelles lapines va pas­ser sa vie dans la frus­tra­tion, aucune rai­son n’existant plus pour lui rame­ner à terme (hi, hi, hi, à terme, jeu de mots, tout ça) les­dites femelles ;

– la lapine va pas­ser sa vie à pas­ser d’une rela­tion sans len­de­main à l’autre, méca­nisme qui ne l’amènera qu’à la soli­tude lorsque ses charmes seront épui­sés (Ron­sard, si tu me lis, on t’oublie pas).

Bref, le pape a rai­son : la contra­cep­tion est dia­bo­lique. ^_^