Des hauts et des bas

Il y a des articles qu’on est heu­reux d’avoir écrit. Parce qu’ils sont équi­li­brés, faciles à lire, clairs, qu’ils vont au-delà du dis­cours d’un com­mu­ni­qué, apportent une mise en pers­pec­tive par­ti­cu­lière, mettent le doigt sur un truc que peu ont vu…

Il y en a d’autres. Des qui vont à l’essentiel, qui se contentent de leur infor­ma­tion sans aller plus loin, ou qui com­portent des phrases mal fichues qu’on ne sait trop com­ment allé­ger.

Le truc amu­sant, c’est que bien sou­vent, on peut dire avant de l’avoir fini, et par­fois même avant de l’avoir com­men­cé, à quelle caté­go­rie l’article du jour appar­tien­dra. Parce qu’un bon article est avant tout un article qu’on a pris plai­sir à rédi­ger. Cela n’a rien à voir avec la faci­li­té : il peut arri­ver qu’on passe des heures à ten­ter de com­prendre l’information, à recher­cher à quoi la lier, quel sens lui don­ner, bref, qu’on en chie, et que le résul­tat soit excellent ; la plu­part du temps, le rédac­teur a eu la satis­fac­tion d’avancer, d’apprendre des choses, de voir son puzzle aus­si mal enga­gé soit-il s’assembler et se résoudre. Inver­se­ment, il est des articles ne pré­sen­tant aucune dif­fi­cul­té mais qui demeu­re­ront peu satis­fai­sants.

Pis, il est des cas où c’est tout sim­ple­ment le moral de l’auteur qui influe sur le résul­tat. Des jours où le goût est là, d’autre où il n’y est pas. L’avantage d’un blog, de nou­velles ou même de romans, c’est que s’il est impor­tant d’écrire régu­liè­re­ment, rien n’y oblige les jours où l’esprit n’y est pas. La situa­tion est dif­fé­rente lorsqu’on en fait une pro­fes­sion, en par­ti­cu­lier dans la presse en ligne où la publi­ca­tion se fait lar­ge­ment au fur et à mesure de l’écriture.

On m’a récem­ment fait remar­quer quelque chose dont j’étais par­ti­cu­liè­re­ment conscient : l’inconstance de mon tra­vail, en par­ti­cu­lier de début mai à la mi-juin — depuis, ça se sta­bi­lise peu à peu, même si “y’a des moments où on sent que t’es à fond et d’autres où on a l’impression que tu fais des news pour que le site soit pas mort” — je dirai pas mieux, donc je cite. Ce à quoi je ne m’attendais pas, en revanche, c’est qu’on me dise qu’auparavant, j’avais enchaî­né les mer­veilles, les articles nickels, géniaux à chaque fois, for­çant l’admiration ahu­rie de mes pairs les plus bla­sés.

Le truc, c’est que j’ai l’impression pour ma part que ça n’a jamais été le cas, ou très briè­ve­ment.

Deux phé­no­mènes sont néces­saires à une pro­duc­tion de qua­li­té à la fois éle­vée et régu­lière. Le pre­mier est une ques­tion d’énergie, le second de moral, lequel est direc­te­ment lié à l’intérêt.

L’énergie, c’est simple : ça néces­site un repos régu­lier. Très facile quand on tra­vaille deux jours par semaine, comme c’était le cas à mes débuts ; beau­coup moins lorsqu’on enchaîne cinq jours, comme tout tra­vailleur à plein temps. Mon pro­blème per­son­nel, à ce niveau, c’est que je n’ai pas le réflexe de com­pen­ser sys­té­ma­ti­que­ment les sautes de repos : si je bosse un jour de plus, comme ce fut le cas la semaine pas­sée pour les nou­veau­tés d’un construc­teur ou comme lorsqu’une confé­rence est calée un mer­cre­di ou un jeu­di — curieu­se­ment, même s’il ne s’agit géné­ra­le­ment pas d’un effort intel­lec­tuel intense et même lorsque je n’ai pas à écrire dans la fou­lée, ce n’est pas vrai­ment un moment de détente, au contraire du séjour por­tu­gais d’il y a quelque temps qui fut phy­si­que­ment éprou­vant mais mora­le­ment un vrai décro­chage.

Je n’ai pas non plus l’idée de prendre des vacances sans rai­son, et j’ai ten­dance à res­ter connec­té : si quelqu’un passe au bureau ou fait une confé­rence sans que j’y sois, j’ai sou­vent l’impression d’avoir raté quelque chose même si rien de pas­sion­nant n’en est res­sor­ti.

L’intérêt, c’est plus com­plexe. Dans mon cas, il y a une constante depuis fort long­temps : j’aime apprendre, étu­dier de nou­veaux trucs et bouf­fer de l’information. À mes débuts dans ce milieu, j’ai énor­mé­ment décou­vert dans des domaines extrê­me­ment variés. L’intérêt était constant parce qu’à chaque sujet abor­dé, j’apprenais quelque chose. On en revient à la notion de plai­sir : m’éclatant à étu­dier, je m’éclatais à écrire et à trans­mettre mes décou­vertes. J’ai pas­sé près de trois heures same­di après-midi à étu­dier la recherche de che­mins par les recom­bi­nai­sons d’ADN, ce qui m’a fait replon­ger dans des notions bio­lo­giques oubliées depuis le bac (à sup­po­ser que je les eusse maî­tri­sées à un ins­tant quel­conque) ; j’ai redé­cou­vert des trucs, en anglais bien tech­nique de pré­fé­rence, et ayant fina­le­ment com­pris com­ment ça mar­chait, me suis mis au défi d’en faire quelque chose d’intelligible en moins long­temps par des gens qui n’avaient pas envie d’un trai­té de bac­té­rio­lo­gie. Les retours me laissent pen­ser que je suis pas le seul à avoir appré­cié cet article…

En revanche, j’ai en géné­ral beau­coup moins à apprendre main­te­nant : dans la plu­part des domaines tou­chés par notre acti­vi­té, j’en sais suf­fi­sam­ment pour rédi­ger une “news” sur mes acquis. Il s’agit plus de trier et four­nir une infor­ma­tion que de la décou­vrir, ce qui est intrin­sè­que­ment moins pas­sion­nant — en gros égoïste, j’aime apprendre plus qu’enseigner.

L’intérêt est éga­le­ment inti­me­ment lié à la las­si­tude, laquelle vient de la répé­ti­tion (j’ai détes­té l’école jusqu’en pre­mière, gros­so modo : au moment où on vous met dans une case, S ou L selon l’humour du conseiller d’orientation, on part du prin­cipe que vous sui­vez et on répète beau­coup moins). Para­doxa­le­ment, j’en viens presque à regret­ter le temps des piges pour la presse écrite, qui m’ont fait copieu­se­ment hur­ler en leur temps — ligne édi­to­riale impo­sant des articles loin du stan­dard de qua­li­té habi­tuel, délais impo­sant un abat­tage bâclé sur les der­niers jours… En effet, ces articles hors de l’univers des Nums étaient une forme d’alternance : d’une contrainte de qua­li­té tech­nique, on pas­sait à des néces­si­tés didac­tiques et volu­miques, entraî­nant une fatigue tota­le­ment dif­fé­rente et, donc, une cer­taine forme de… détente. Enfin, je disais pas ça quand ils ont com­man­dé 22 pages en une semaine, hein. ^^

Il y a éga­le­ment une ques­tion de temps. Celle-ci se pose sur­tout sur les week-ends : il y a un an, il y avait chaque jour une ou deux annonces d’arrivées en maga­sins. L’intégration des recherches de prix aux pré­sen­ta­tions ini­tiales fait que ce type de brèves est plus rare : on les fait sur­tout pour les pro­duits par­ti­cu­liè­re­ment atten­dus ou pour ceux dont les prix sont sur­pre­nants. Il faut donc les rem­pla­cer par des brèves sur d’autres sujets, for­cé­ment plus chro­no­phages — d’une part, trou­ver un sujet, d’autre part, une rédac­tion géné­ra­le­ment elle-même plus longue. Prendre trois heures pour abor­der un sujet inté­res­sant n’est donc pas for­cé­ment pos­sible, sauf à envi­sa­ger serai­ne­ment des jour­nées à mi-temps (douze heures tra­vail, douze heures repos, comme disait l’autre).

Enfin, il y a des per­tur­ba­tions plus ou moins aléa­toires évo­quées plus haut — des jours avec et des jours sans, quoi.

Si c’est en mai que d’autres se sont ren­du compte de l’opposition entre articles rédi­gés par envie et articles four­nis par néces­si­té du tra­vail, ce n’est sans doute pas parce que ceux-ci sont mira­cu­leu­se­ment appa­rus ex nihi­lo : ils exis­taient aupa­ra­vant, et avaient tou­jours exis­té sans doute. Être à fond par­tout, tout le temps, n’est pas pos­sible chez un ath­lète blin­dé par ce que la phar­ma­co­pée pro­pose de meilleur, je n’aurai pas la pré­ten­tion d’en être capable. Le pro­jec­teur a été ame­né là-des­sus par des consi­dé­ra­tions annexes, de longs enchaî­ne­ments de jours sans ont sans doute entraî­né cer­taines prises de conscience chez les obser­va­teurs, mais croire que c’était nou­veau serait faire preuve de naï­ve­té ou d’aveuglement.

Et ceux qui croi­raient à un retour d’un rédac­teur idéal ne pon­dant que des papiers cise­lés à la per­fec­tion doivent sans doute en faire leur deuil. Dieu ne sau­rait reve­nir : il n’a jamais exis­té.