Reflex et piratage

Bon, j’espère que mon esti­mé confrère web­maistre de l’excellent declencheur.com¹ ne lira pas ceci, vu qu’à chaque fois qu’on aborde le sujet on finit fâchés jusqu’à la bière sui­vante, mais il faut que je fasse part de cette décou­verte sur ma mania­que­rie : il n’y a pas que le reflex qui m’énerve.

Je sens que j’ai éga­ré quelques per­sonnes en route, sans doute par­mi celles n’ayant pas sui­vi la polé­mique sur la clas­si­fi­ca­tion des appa­reils pho­to µ4/3. Donc, il y a plein de gens, Benoît Mar­chal et la FNAC en tête, qui classent sans hési­ta­tion ni ver­gogne ces appa­reils dans les reflex, parce que le tarif est simi­laire, qu’on peut chan­ger les objec­tifs et que ça uti­lise les mêmes cap­teurs. Et des emmer­deurs dans mon genre qui attendent avec impa­tience un néo­lo­gisme adap­té, et se contentent de les qua­li­fier d’hybrides en atten­dant, au pré­texte que l’élément consti­tu­tif du reflex, c’est le miroir et le dépo­li en face, que si on a ça, c’est un reflex, même s’il est aus­si moche qu’un Yashi­ca Mat 124 G, et que si on l’a pas, c’est pas un reflex, même s’il fait aus­si bien sem­blant qu’un Pana­so­nic G1.

Je découvre ici, car je n’avais jamais fait le lien avant, qu’il est un autre exemple ana­logue qui me casse sévè­re­ment les burnes : la façon dont l’ensemble de mes confrères, et des simples citoyens qui prennent leur réfé­rence en langue fran­çaise au 20 h de France 2 (condo­léances), uti­lisent le terme pira­tage à tort et à tra­vers.

Le pira­tage est la contre­fa­çon d’une œuvre ou d’une inven­tion, nous dit le dic­tion­naire de l’Académie (qui n’est qu’une réfé­rence par­mi d’autres, mais me paraît plus fiable que, au hasard, Chris­tine Alba­nel). Ce qui du reste est logique au vu de l’utilisation ordi­naire du suf­fixe -age : ins­tinc­ti­ve­ment, on se dit que le pira­tage et l’action de pira­ter.

Il en découle que ce n’est pas l’ensemble des actions, ou si vous pré­fé­rez l’activité des pirates. Il s’agit là, non de pira­tage, mais de pira­te­rie.

Quand le petit Sté­phane, 45 ans et avo­cat de pro­fes­sion (oui, j’en pro­fite pour ten­ter mal­adroi­te­ment de remettre en cause le dogme “pirate = jeune inculte igno­rant du droit”), télé­charge l’excellent Show­biz sur eMule, il est en droit cou­pable de contre­fa­çon et com­met en lan­gage cou­rant un pira­tage.

Mais quand Uni­ver­sal, qui si je ne m’abuse doit être titu­laire des droits sur les œuvres de Muse, se plaint de ce type de com­por­te­ment, il se plaint de l’ensemble des contre­fa­çons réa­li­sées par l’ensemble des pirates ; il ne souffre donc pas de pira­tage, mais de pira­te­rie.

Au-delà du pinaillage lin­guis­tique dont j’avoue être friand, il s’agit ici d’un pro­blème de com­mu­ni­ca­tion, en fait. Les mots ont un sens, comme disait un ministre qui se pre­nait pour de Gaulle, et le but de ce sens est de per­mettre d’exprimer pré­ci­sé­ment les idées que l’on sou­haite véhi­cu­ler.

Amal­ga­mer pira­te­rie et pira­tage, c’est perdre la pos­si­bi­li­té de dis­tin­guer un phé­no­mène mas­sif d’un acte iso­lé. C’est bien pra­tique lorsqu’il s’agit de punir un contre­fac­teur en fei­gnant d’ignorer que toute la socié­té consi­dère son acte comme nor­mal² et je ne doute guère que les prin­ci­pales socié­tés d’édition pho­no­gra­phique aient inté­rêt à cette confu­sion : lorsque, à l’occasion d’un pro­cès, elles disent perdre des mil­liards du fait du pira­tage, elles entre­tiennent l’idée que le pirate jugé est à lui seul res­pon­sable de ces pertes, alors qu’en dis­tin­guant son acte de l’ensemble de la pira­te­rie, elles se ver­raient rapi­de­ment deman­der : “oui, mais on juge ici un pirate pour un unique acte de pira­te­rie, pas ses mil­lions de frères de la fli­buste ; et ce pira­tage-ci, concrè­te­ment, il vous a coû­té com­bien ?”, ce qui ris­que­rait de com­pli­quer leur exi­gence de mil­lions d’euros de dom­mages et inté­rêts.

Mais du point de vue de celui qui a fait pro­fes­sion d’écrire — et, que je sache, les jour­na­listes sont dans ce cas —, il me paraît plus gênant de confondre ain­si des mots dif­fé­rents. En l’espèce, c’est comme si l’ensemble de la langue avait bru­ta­le­ment déci­dé qu’œuf et bœuf fussent iden­tiques, parce qu’un ven­deur de disques leur a souf­flé un vieux pro­verbe du cru.

De même, amal­ga­mer µ4/3 et reflex, c’est perdre de vue que le µ4/3 se pro­pose jus­te­ment de rompre avec l’architecture du reflex ; que c’est là sa rai­son d’être essen­tielle. Le µ4/3 pro­pose un truc nou­veau, qui pose cer­tains pro­blèmes (mise au point en mode rafale), apporte cer­taines solu­tions (sys­tème à objec­tifs inter­chan­geables et à grand cap­teur, tout en res­tant com­pact), amé­liore cer­tains aspects (on attend encore un reflex capable d’arriver à la che­ville du GH1 en vidéo)…

En gros, un reflex demeure un appa­reil pho­to des années 60, lar­ge­ment évo­lué certes, mais reste un appa­reil pho­to exclu­si­ve­ment, et les contor­sions qu’on lui impose pour deve­nir capable de fil­mer (viser sur un écran n’est jamais qu’une façon de fil­mer sans enre­gis­trer) le placent le cul entre deux chaises, don­nant des appa­reils schi­zo­phrènes dont la per­son­na­li­té change du tout au tout selon la façon dont on vise.

Le µ4/3 est un truc nou­veau, conçu dès le départ pour fil­mer même si leur pre­mier repré­sen­tant ne savait point enre­gis­trer ses vidéos ; réuti­li­ser pour ce concept un terme dési­gnant une archi­tec­ture concur­rente est à la fois faire injure au reflex (et à sa capa­ci­té unique à faire la mise a point à l’œil par l’objectif même de prise de vue) et au µ4/3 (et à ce qu’il repré­sente de défi tech­no­lo­gique et de nou­veau­té à défri­cher).

C’est, sur­tout, se pri­ver à l’avenir de pou­voir dis­tin­guer les deux, alors qu’il me paraît clair qu’à terme les deux sys­tèmes coexis­te­ront avec des buts extrê­me­ment dif­fé­rents : le reflex devrait res­ter fort long­temps imbat­table pour ce qui est de mesu­rer une dis­tance de mise au point, avant de régler à l’aveugle (chose indis­pen­sable lorsqu’on veut prendre neuf ou dix images par seconde d’un sujet mobile), tan­dis que le µ4/3 et les sys­tèmes ana­logues gar­de­ront des avan­tages pour fil­mer et pour ana­ly­ser l’image, donc pour pro­po­ser des auto­ma­tismes plus avan­cés. Et jamais un reflex ne pour­ra être aus­si com­pact qu’un µ4/3, tan­dis que jamais sans doute un µ4/3 ne pour­ra faire mille ou deux mille pho­tos sans rechar­ger, tant il est occu­pé à gas­piller son éner­gie à fil­mer en per­ma­nence.

¹ Au pas­sage, ne ratez pas son récent enre­gis­tre­ment avec Lâm Hua sur l’ana­lo­gie entre bac à gla­çons et cap­teur numé­rique, qui ne manque pas de me lais­ser sur le cul vu que j’ai dit quelque part en sep­tembre à mon rédac-chef véné­ré un truc comme “mon ana­lo­gie avec le puits est pas mal, mais en fait, c’est le bac à gla­çons qui ferait bien le truc”, et qu’il m’a répon­du “arrête tes conne­ries, per­sonne va plus rien y piger” — enfin, il a peut-être uti­li­sé d’autres mots.

² À com­men­cer par les four­nis­seurs d’accès à Inter­net et autres ven­deurs de réseaux télé­pho­niques, qui font une publi­ci­té mas­sive pour le télé­char­ge­ment sans jamais rap­pe­ler qu’il peut être délic­tueux dans cer­taines condi­tions.