Sauvez le français : butez un secrétaire d’État

Tout le monde en parle : notre secré­taire d’État char­gé entre autres de la fran­co­pho­nie vient de publier les résul­tats d’un concours bap­ti­sé “Fran­co­mot”, inci­tant le peuple à pro­po­ser des sub­sti­tuts bien d’cheu nous à cinq angli­cismes sup­po­sés cou­rants : “tuning”, “buzz”, “news­let­ter”, “chat” et “talk” (d’où le “sup­po­sés” ci-avant : je n’avais jamais enten­du ce der­nier en-dehors d’un slo­gan publi­ci­taire pour une radio que je n’écoute pas).

Quin­té dans l’ordre : boli­dage, ram­dam, info­lettre, éblabla/tchatche, débat.

Soit une belle exhu­ma­tion, une évi­dence, un coup dans l’eau et deux monstres lin­guis­tiques.

Ram­dam. Oui, très bien. “Mani­fes­ta­tion bruyante et dépla­cée”, nous dit le Tré­sor de la langue fran­çaise, tan­dis que Larousse ren­voie plus sobre­ment à tapage ou vacarme. “Faire du ram­dam”, dans le lan­gage cou­rant, c’était bien faire du bruit ou faire par­ler de soi pour rien, ce qui est l’essence du “buzz” au sens inter­nau­tique du terme. On perd l’évidente méta­phore de la ruche où tout le monde fait le même bruit, mais on garde l’essentiel du fond à mon humble avis.

Débat. Bon, rien à dire : c’est tou­jours le mot que j’ai enten­du pour qua­li­fier les émis­sions que le CSA nomme “talk”. On aurait pu plus sim­ple­ment choi­sir “bavar­dage”, car ce type d’émissions com­porte sou­vent des “débats” très consen­suels et ter­ri­ble­ment mous, mais ça passe. Et puis de toute manière, en-dehors de RMC, du cabi­net de Marc-Oli­vier Fogiel et, semble-t-il, de celui du secré­ta­riat d’État à la fran­co­pho­nie, per­sonne n’utilise jamais cet angli­cisme, donc on s’en cogne un peu.

Ébla­bla et tchatche, c’est un peu plus déli­cat. D’abord parce que si les membres du cabi­net de mon­sieur Joyan­det s’étaient don­né la peine de faire une petite recherche pré­li­mi­naire, ils auraient décou­vert avec émoi que “chat” dis­pose déjà d’un néo­lo­gisme fran­çais stric­te­ment équi­valent : le “cla­viar­dage” inven­té par les Qué­be­cois (or, quoiqu’ils en disent, les Fran­çais ne sont pas les seuls à employer cette langue et les autres fran­co­phones ont tout autant le droit de la faire évo­luer). Ensuite parce que “to chat” est un verbe signi­fiant ni plus, ni moins que “bavar­der”, et que “bavar­dage” existe déjà en fran­çais. Enfin parce qu’il s’agit de contre­sens évi­dents.

Ébla­bla ren­voie direc­te­ment à “bla bla”, “dis­cours vide ou men­son­ger des­ti­né à éblouir” selon Larousse, “énon­cé […] ver­beux […] des­ti­né à mas­quer le vide de la pen­sée” d’après le TLF. Or, le chat ne vise pas qu’à bla­bla­ter. Il s’agit d’un moyen d’échanges ins­tan­ta­nés, uti­li­sé plu­tôt à la manière du télé­phone, mais en ver­sion écrite : cer­tains vont pas­ser des heures à par­ler dans le vide — et pour eux, “ébla­bla” est jus­ti­fié —, mais d’autres vont l’utiliser pour orga­ni­ser des pro­jets, syn­chro­ni­ser leur tra­vail, échan­ger de véri­tables infor­ma­tions… Inutile donc de don­ner un sens péjo­ra­tif à un terme que ne l’est pas dans la langue de John Major.

Tchatche, c’est un mot argo­tique qui existe en fran­çais depuis des lustres. Il désigne en vrac le carac­tère de celui qui parle beau­coup (“il a une tchatche, la m’a tenu la jambe pen­dant trois heures !”) ou qui pro­fite de son bagout (“lui, il a la tchatche : il te sort des mots tu sais pas d’où et à la fin, tu com­prends plus la ques­tion que t’avais posée”). Lui ajou­ter la com­mu­ni­ca­tion ins­tan­ta­née de groupe par voie élec­tro­nique connue sous le voca­bu­laire anglais de “chat”, qui n’a rien à voir avec l’un ou l’autre de ses sens ini­tiaux, est faire injure au fran­çais, à l’argot et au mot “tchatche” lui-même.

Pas­sons au cas plus per­tur­bant d’infolettre, qui a hélas déjà quelques années der­rière lui et se voit désor­mais pro­mu par une offi­cine offi­cielle de l’État. Ce mot, je l’abhorre, pour une rai­son simple : le créer est une atteinte aux carac­té­ris­tiques fon­da­men­tales de la langue fran­çaise.

Ah, par­don, on va com­men­cer par voir quelques moyens de carac­té­ri­ser une langue, la fran­çaise en par­ti­cu­lier.

Les langues ont un voca­bu­laire, autre­ment un ensemble de mots. Ceux-ci vont et viennent, tra­versent la manche dans les deux sens (cut­ter, de l’anglais cut­ter, du fran­çois cuter, même racine que char­cu­tier), la Médi­ter­ra­née pareil (alcool, qui montre que Charles Mar­tel n’a pas arrê­té en terre poi­te­vine tout ce qui était arabe), et même la pla­nète (ori­ga­mi par exemple, que les Japo­nais nous ont lais­sé en échange de sabo­tage).

Elles ont éga­le­ment une gram­maire, c’est-à-dire l’art d’agencer les­dits mots. Je peux tout à fait appli­quer une gram­maire à un voca­bu­laire dif­fé­rent : par exemple, “moi-thème japon­langue-objet étu­de­fai­re­vou­loir­po­li­pas­sé”. Ici, une phrase japo­naise (“私は日本語を勉強したいました”, toute erreur est pos­sible vu que la fac est désor­mais loin) se voit appli­quer un voca­bu­laire rigou­reu­se­ment fran­çais, mais ça ne veut abso­lu­ment rien dire parce que la gram­maire fran­çaise est radi­ca­le­ment dif­fé­rente de la gram­maire japo­naise, qui donne le thème de la phrase comme elle peut don­ner le sujet ou le COD, marque sys­té­ma­ti­que­ment la poli­tesse par la conju­gai­son du verbe et agglu­tine volon­tiers les mots : “pour ma part, volon­té d’étudier le japo­nais, mon­sieur” pour­rait ras­sem­bler les dif­fé­rents sens don­nés par la gram­maire, mais le rem­pla­ce­ment du seul voca­bu­laire ne donne rien de com­pré­hen­sible.

Les mots vont et viennent, mais la gram­maire est beau­coup plus longue à évo­luer et se forge des carac­té­ris­tiques par­ti­cu­lières direc­te­ment liées au mode de pen­sée des locu­teurs. La gram­maire japo­naise est for­te­ment impré­gnée par la hié­rar­chie (il existe deux formes ver­bales et trois niveaux de poli­tesse, à uti­li­ser selon le rap­port vous unis­sant à votre inter­lo­cu­teur), et elle est agglu­ti­nante : on crée nor­ma­le­ment de nou­veaux mots en assem­blant des mots pré-exis­tants. D’ailleurs, “nihon” signi­fiant “Japon” est l’assemblage de ni, soleil et de hon, ori­gine (le Soleil levant, ça vous dit quelque chose ?), “nihon­go” est l’agglutination de Japon et de lan­gage, et ain­si de suite.

La gram­maire fran­çaise se fiche tota­le­ment de la poli­tesse. Vous choi­si­rez des mots dif­fé­rents pour par­ler à un vieux pote ou à votre patron, mais la struc­ture de votre phrase res­te­ra la même. En revanche, elle est extrê­me­ment pré­cise pour ce qui est des enchaî­ne­ments d’événements : dans “quand j’aurai man­gé, je dor­mi­rai”, la simple uti­li­sa­tion de cette salo­pe­rie de futur anté­rieur indique que “man­ger” est un évé­ne­ment futur, mais qu’il pré­cé­de­ra l’événement de la pro­po­si­tion prin­ci­pale (“dor­mir”). En une seule conju­gai­son, je donne la chro­no­lo­gie rela­tive de trois élé­ments dont deux futurs ; en japo­nais, qui ne connaît que deux temps (pas­sé d’une part, le reste d’autre part), rendre cette nuance demande pas mal d’adverbes (genre “demain, man­ger, ensuite dor­mir”).

On l’aura com­pris, la gram­maire est bien plus à même de carac­té­ri­ser une langue que le voca­bu­laire. L’anglicisme dans le choix des mots n’est guère gênant : si je dis “quand j’aurai eaten, je slee­pe­rai”, la phrase conserve l’échelonnement des temps, cette carac­té­ris­tique assez insup­por­table mais magni­fique et par­fois si pré­cise de notre langue.

Reste la ques­tion de la lexi­ca­li­sa­tion des mots. Voyez-vous, la langue fran­çaise a dif­fé­rentes façons de créer du voca­bu­laire. Elle peut néo­lo­gi­ser sur des bases plus anciennes, notam­ment grâce à ses affixes gré­co-romains : “auto­mo­bile” est né ain­si, de l’assemblage du pré­fixe grec auto et de la racine romaine mobi­lis, pour dési­gner un véhi­cule qui se meut lui-même. Elle peut adop­ter des mots étran­gers, et Dieu sait qu’ils sont nom­breux !, et c’est cette façon de faire tra­di­tion­nelle de la langue qui est aujourd’hui remise en ques­tion par le refus obs­ti­né d’utiliser un mot étran­ger pour dési­gner une chose qui n’a pas de nom fran­çais. Typi­que­ment, “chat” est un tel mot : il n’existait pas lors de son appa­ri­tion en anglais sous ce sens de mot fran­çais de sens équi­valent (au contraire du ter­rible “lea­der­ship”, qui selon le contexte cor­res­pond à vingt mots fran­çais de “tête” à “cha­risme” en pas­sant par “domi­nance”). Elle peut enfin créer des mots-tiroirs (ten­dance récente), des acro­nymes ou des apo­copes plus ou moins élé­gants : “cla­viar­dage” (cla­vier et bavar­dage), “ovni” (objet volant non-iden­ti­fié), “ciné” (ciné­ma­to­graphe), etc. Le tout est bien enten­du mélan­gé : smi­car­di­ser est l’assemblage de l’acronyme “smic” et de dif­fé­rents suf­fixes (-ard pour dési­gner le béné­fi­ciaire, -iser pour en faire un verbe).

Or donc, info­lettre (et vous allez voir que, mal­gré un apar­té que d’aucuns qua­li­fie­raient d’envahissant, je vais y reve­nir). Cal­qué sur l’anglais “news­let­ter”, assem­blage de “news”, infor­ma­tions, et “let­ter”, lettre. Cette réunion en anglais est logique : l’anglais, comme beau­coup de ses cou­sines, est une langue agglu­ti­nante. En col­lant ain­si deux mots, on convient qu’il s’agit d’une lettre rela­tive aux infor­ma­tions, de même que “match­box” désigne une boîte à allu­mettes et “hea­dache” un mal de tête (ce billet est long, n’est-ce pas ?).

Le fran­çais n’est pas une langue agglu­ti­nante. C’est une de ses carac­té­ris­tiques : il ne fusionne deux mots qu’avec par­ci­mo­nie. La plu­part du temps, il en fait des mots com­po­sés : porte-man­teau, tiers-monde, avec un trait d’union. Les mots ain­si assem­blés ne fusionnent com­plè­te­ment que dans des cas bien pré­cis (je laisse les nou­veaux venus pla­te­forme et por­te­man­teau, créés par un Aca­dé­mi­cien en mal de recon­nais­sance et que per­son­nel­le­ment je per­sis­te­rai à consi­dé­rer comme fau­tifs), notam­ment lorsque le nou­veau mot désigne quelque chose de tota­le­ment dif­fé­rent de ceux à par­tir des­quels il est for­mé, comme dans le cas du chèvre­feuille et du mil­le­per­tuis (vous aurez éga­le­ment noté, obser­va­teurs que vous êtes, la pré­sence plus haut d’un “contre­sens”).

Une “news­let­ter” est une lettre d’info. On devrait logi­que­ment uti­li­ser “news­let­ter”, n’ayant pas de mot unique dési­gnant en fran­çais cette réa­li­té : c’est ce qui est arri­vé pour énor­mé­ment de mots étran­gers adop­tés en fran­çais, de “piz­za” à “kami­kaze”. On peut créer un nou­veau mot, par acro­ny­mie (une li, par exemple : le “li” exis­tant, mas­cu­lin, ne désigne en fran­çais qu’une uni­té de mesure… chi­noise, le risque d’ambiguïté est donc faible), par le recours au mot-tiroir (let­fo ou autre), ou par com­po­si­tion (lettre-info, que j’ai d’ailleurs vu cir­cu­ler sur quelques sites aux pre­miers temps du net).

Mais “info­lettre” est un monstre lin­guis­tique, en ce qu’il repré­sente un exemple d’agglutination dans une langue carac­té­ri­sée par sa faible uti­li­sa­tion de cette méthode de néo­lo­gisme. En outre, on sait que l’anglais met en der­nier le mot impor­tant, alors que le fran­çais le met en pre­mier — c’est là aus­si une carac­té­ris­tique de la syn­taxe de ces langues. En consé­quence, ici, on pense qu’il s’agit d’une infor­ma­tion rela­tive à la lettre, et non le contraire… Au pire, let­trin­fo eût été pré­fé­rable. Même si, pour ma part, je per­sis­te­rai à par­ler de “lettre-info” ou plus pro­ba­ble­ment de “news­let­ter”.

Ce billet peut com­men­cer à paraître long, mais il ne sau­rait être com­plet sans un para­graphe consa­cré au der­nier des cinq mots concer­nés. Boli­dage. Cen­sé rem­pla­cer “tuning”. Et Dieu sait qu’il y a, là aus­si, quelque chose à redire.

Sur la for­ma­tion du mot, je suis d’accord. On ajoute un suf­fixe -age, dési­gnant l’action, à une racine connue, bolide. On com­prend ins­tinc­ti­ve­ment que boli­dage est le fait de trans­for­mer quelque chose en bolide.

Pour­quoi hur­lé-je, alors, deman­de­rez-vous de vos yeux écar­quillés. Pour­quoi, oui ?

Parce que c’est de la nov­langue, bor­del !!!

“Tuning” n’a pas un, mais deux sens bien dis­tincts, cha­cun ayant déjà un mot fran­çais cor­res­pon­dant. Et cha­cun de ces sens s’étend dans plu­sieurs domaines, essen­tiel­le­ment l’automobile et l’informatique.

Citroën Sport “tune” des C4 et des C2. Ils amé­liorent les per­for­mances du modèle de base en vue de par­ti­ci­per à des com­pé­ti­tions auto­mo­biles à vitesse moyenne impo­sée, com­por­tant des tron­çons de vitesse pure sur route fer­mée. Ça s’appelle cou­ram­ment un “ral­lye”, mais je soup­çonne notre secré­taire d’État de ne pas aimer ce mot, qu’il soup­çon­ne­ra de venir en droite ligne de la per­fide Albion. Il n’aura pas tord, les Anglais ayant pous­sé l’ignominie jusqu’à voler ce mot… aux Fran­çais.

Jacky, pour sa part, “tune” sa voi­ture per­son­nelle. Il en modi­fie dif­fé­rents élé­ments pour lui don­ner une esthé­tique dif­fé­rente de celle du véhi­cule d’origine et plus conforme à ses goûts per­son­nels.

On retrouve le même dis­tin­go en infor­ma­tique, où “tuning” désigne l’amélioration des per­for­mances d’une machine — par l’installation de calo­ducs ou de puits à azote liquide pour main­te­nir une tem­pé­ra­ture fonc­tion­nelle mal­gré un sur­fré­quen­çage, par exemple — ou sa modi­fi­ca­tion esthé­tique — rem­pla­cer le pan­neau laté­ral par une vitre de plexi­glas, ajou­ter de l’éclairage dans le boî­tier etc.

À ce stade, il est temps de vous révé­ler cette véri­té : ici, la langue fran­çaise a été tout à la fois plus rapide que les ins­ti­tu­tions de la Répu­blique et plus pré­cise que la langue anglaise. Car bien avant ce “boli­dage”, on enten­dait par­ler de pré­pa­ra­tion dans le cas de l’amélioration des per­for­mances et de per­son­na­li­sa­tion dans celui de la modi­fi­ca­tion esthé­tique.

Sébas­tien Loeb pilote une voi­ture pré­pa­rée, Jacky conduit une voi­ture per­son­na­li­sée.

Autre avan­tage de ce duo : il n’occulte pas le fait que le tuning n’est pas qu’un phé­no­mène auto­mo­bile. En effet, si le tuning sur quatre roues est la ver­sion la plus connue, il fau­drait veiller à ne pas oublier que pré­pa­rer ou per­son­na­li­ser une moto est extrê­me­ment fré­quent notam­ment chez les uti­li­sa­teurs de Har­ley, que c’est un terme employé en infor­ma­tique, et qu’on le retrouve poten­tiel­le­ment un peu par­tout, dès qu’il est ques­tion de modi­fier une base exis­tante selon ses goûts et ses humeurs.

Or, j’ai du mal à croire que “boli­dage” s’applique à un ordi­na­teur.

Ici, on avait donc deux mots, dési­gnant deux sens dif­fé­rents, que l’on sou­haite regrou­per sous un unique vocable, solu­tion non seule­ment moins pré­cise, mais assor­tie d’un sens plus réduc­teur que ceux d’origine et empê­chant de dési­gner le tuning d’un fri­go par exemple.

Ajou­ter des sens à un mot, sup­pri­mer les nuances et noyer les dif­fé­rentes signi­fi­ca­tions dans une seule approxi­ma­tion, c’est le prin­cipe de la nov­langue. Et c’est un secré­taire d’État à la fran­co­pho­nie, titre sup­po­sant que sa tâche est de défendre la richesse de la langue, qui valide cela… au nom de la lutte contre une évo­lu­tion du voca­bu­laire, alors même que celui-ci n’a jamais ces­sé d’évoluer au cours du mil­lé­naire d’existence de la langue.

Féli­ci­ta­tions m’sieur. Vous avez bien méri­té un tirage de langue en règle, sui­vi d’un éclat de rire moqueur.