Mariage homo : la peine capitale

(Bon, si avec un titre pareil j’ai pas 2000 visites et huit menaces de mort dans la nuit, je crois que je peux arrêter de blogguer. ^^ )

Commençons avec quelques éléments contextuels. Dans le monde actuel, la question de l’orientation sexuelle des individus est de plus en plus considérée comme une affaire privée qui ne devrait ni leur accorder, ni leur retrancher de droit particulier. Et pour un État dont le chef proclame haut et fort qu' »il n’y a pas d’homosexuels en Iran » (pauvre Ahmadinejad, quelle solitude…), il y en a des dizaines qui suppriment cette notion de leur droit, d’une part en abolissant les crimes de sodomie et d’homosexualité lorsqu’ils existent, d’autre part en donnant aux couples homosexuels les mêmes droits qu’aux hétérosexuels. Deux droits emblématiques résument généralement dans l’esprit public la situation légale des homos : le mariage et l’adoption (laquelle est, pour la plupart des homos, considérée comme le principal moyen de fonder une famille et d’avoir un enfant).

Or doncques, tout un lot de pays aussi cathos que (dans l’imaginaire collectif en tout cas) rétrogrades, en tête desquels l’Espagne et désormais l’Argentine, confèrent aux couples d’individus du même sexe le droit de contracter un mariage, ou son équivalent civil, leur donnant les mêmes droits qu’aux couples composés d’un mâle et d’une femelle.

La France, pour sa part, fille aînée de l’Église, se range à l’avis du Pape : les homos doivent être placés au bûcher, ou pendus, à la limite, mais certainement pas autorisés à se marier et moins encore à élever des enfants — on évitera de rappeler que les enfants élevés par des couples homos sont légion, qu’il s’agisse de lesbiennes s’étant sacrifiées à copuler avec un mâle reproducteur ou de bisexuels s’étant séparés d’un parent de sexe différent pour se mettre en couple avec un tiers de même sexe.

Fin du prélude, un peu long je le confesse, mais vous n’avez rien lu. ^^

Venons-en donc à l’objet du titre du présent billet, que vous aviez totalement oublié, je vous connais : toujours à perdre de vue les détails essentiels dès qu’on vous entretient d’autre chose. Ledit objet était le rapport entre mariage homo (raccourci abusif pour éviter de retaper « mariage entre personnes du même sexe ») et peine capitale, appliquée en notre beau pays des droits de l’homme et de la présomption d’innocence jusqu’en 1977 et abolie des pays civilisés depuis les années 1860.

L’analogie vient d’une discussion lancée sur le mur Facebook d’un collègue gay (et gai aussi, d’ailleurs), où certains se demandaient d’où venait que la France, si prompte à donner des leçons aux autres États en matière de discriminations, n’ait toujours pas équilibré le statut des homos et celui des hétéros dans son droit. En bref, il s’y murmurait que la population française était peut-être bien encore largement homophobe, et que les hommes politiques (eux-mêmes pas forcément très amoureux des pédales et autres gougnasses¹) craignaient de perdre leur poste en faisant partie de ceux qui auraient mis fin à la discrimination anti-homos.

Que les hommes politiques aient peur de perdre leur poste ne fait guère de doute : il y sont attachés comme le lierre à un chêne, pour des raisons obscures qui ne sauraient avoir un rapport avec des émoluments mensuels de plus de 5000 €. Qu’ils se refusent à aider la population homosexuelle afin de conserver leur poste est aussi certain, il suffit de voir combien une mesure qui touche l’ensemble de la population est boudée pour peu qu’elle touche aussi les homos — rappelez vous le débat sur le pacte civil de solidarité, considéré comme un « mariage gay » par ses contempteurs, et qui était en 2009 conclu à 95 % par des couples hétérosexuels.

Je ne suis en revanche pas certain que la population soit profondément homophobe. Si les actes homophobes semblent plus nombreux depuis une paire d’années, je l’attribuerais volontiers au sentiment d’encerclement qui saisirait les derniers extrémistes face à une masse de plus en plus tolérante sur la question — de même que les religieux ont tendance à se radicaliser dans une population où la pratique baisse régulièrement.

Mais les hommes politiques ont la très mauvaise habitude de sous-estimer leurs électeurs.

Rappelez-vous, nous sommes en 1981 et un certain François Mitterrand, candidat au poste de président de la République, annonce son opposition à la peine capitale et (en termes voilés) son intention de l’abolir. Pourquoi cela faisait-il discuter ? Parce que, à l’époque, rares étaient les hommes politiques osant se proclamer contre la peine capitale, aussi farfelus soient leurs arguments (qu’est-ce qu’on pouvait bien en avoir à foutre, 75 ans après la loi de 1905, de l’avis des églises ?) ; les hommes politiques suivaient aveuglément les instituts de sondages, qui leur prédisaient la mort politique s’ils avaient la mauvaise idée de s’aventurer sur ce terrain.

Les Français ont été moins cons que leurs politiciens. Qu’ils fussent eux-mêmes moins partisans qu’on ne le pensait, qu’ils respectassent le courage de l’homme, qu’ils n’eussent rien compris à son discours ou qu’ils n’eussent pas regardé TF1 ce soir-là, peu importe : ils ont élu François Mitterrand, qui a chargé son garde des Sceaux de présenter un projet de loi abolissant la peine de mort, qui a été adopté par une Assemblée acquise au vieux renard qui l’avait fait élire peu avant.

J’ai l’impression que l’on a affaire au même phénomène avec la légalisation du mariage homosexuel et, surtout, de l’adoption par les couples de même sexe, qui me paraît un combat autrement important — le mariage civil n’est jamais qu’une singerie du sacrement chrétien, dont la suppression serait une étape importante de l’histoire de la laïcité.

D’un côté, une population qui se prononce majoritairement contre mais plutôt mollement (à part quelques tarés qui refoulent leur propre ambivalence en « cassant du pédé », bien sûr). Grosso modo, l’opinion se dit : « boaf, chais pas, élever des mômes… Z’ont plutôt besoin d’un père et d’une mère, non ? », l’institut de sondage traduit par « l’opinion est massivement contre », les hommes politiques chient dans leur froc et rejettent tout net ce qui risque de déplaire à leurs électeurs.

Je suis raisonnablement convaincu que l’adoption homosexuelle (même raccourci que pour le mariage plus haut) cessera rapidement de faire débat lorsqu’elle sera admise par le droit, comme la suppression de la peine de mort l’a été. On a hurlé à l’explosion de la criminalité, mais celle-ci n’ayant pas bougé, l’opinion considère désormais comme normal de ne pas buter les criminels ; on hurle aux problèmes psychologiques des gosses, mais ceux-ci ne bougeront pas² et l’opinion considérera comme normal de ne pas exclure les homos de l’adoption.

Le seul problème, c’est qu’il nous faut maintenant un homme politique qui ait le courage de faire son boulot au lieu de suivre les sondages. De préférence, pas Delanoë, qui est à mon avis bien trop concerné pour pouvoir se permettre de prendre part au débat — personne n’aurait admis la position de Mitterrand s’il avait lui-même eu un proche condamné à mort.

¹ Chat échaudé craignant l’eau froide, qu’il me soit offert de préciser qu’il n’est pas dans mes habitudes d’insulter les gens à raison de leur orientation sexuelle (il y a généralement bien assez d’autres motifs, autrement plus légitimes), que de tels termes ne sont utilisés dans un but insultant que par les jean-foutre et les gougnafiers, que je ne les emploie pour ma part que dans un but affectueux semblable à celui qui me fait traiter mes amis de connards et que la jurisprudence Renaud autorise les hétérosexuels tolérants à utiliser ces termes dans ces buts détournés.

² Comme dit plus haut, y’a déjà pas mal de gosses élevés de fait par des couples homos, et si peu d’études sérieuses ont été conduites, il semble bien qu’ils ne soient guère différents des autres : hétéros à environ 90 %, traumatisés quand leurs parents se sont déchirés, d’aplomb quand leurs parents leur ont offert un environnement équilibré…