Blogs de mecs

Il y a des blogs que je suis régu­liè­re­ment. D’autres où je passe plus épi­so­di­que­ment. Et c’est un tort, parce que ceux-ci recèlent par­fois des réflexions inté­res­santes que je découvre avec deux semaines de retard, comme ce billet de Lâm (qui est un maniaque de pho­to, qui traîne dans les rédacs de temps à autres et que je croise à ce titre assez régu­liè­re­ment, c’est de là que je le connais), qui s’interroge sur ce qui fait un blog agréable à lire.

Le point 1. est assez remar­quable. Je vous le mets en inté­grale, en espé­rant que Lâm ne m’en vou­dra pas de cet acte de pira­te­rie (notez qu’il y a huit autres points qui sont tout aus­si inté­res­sants, c’est juste qu’ils m’ont pas fait gam­ber­ger comme le point 1.) :

1. Ce sont des filles. J’ai beau cher­cher des blogs de mecs que j’aime lire pour leur écri­ture, leur ambiance, leur inves­tis­se­ment, je n’en trouve aucun. Aucun aus­si bon à mes yeux, en tout cas. C’est quand même dingue. On a sou­vent débat­tu de la chose mais bor­del, les mecs ne savent pas par­ler d’eux. Débal­ler des gad­gets et faire dans la cri­tique cultu­relle, pas de sou­cis. Racon­ter une galère de cul avec humour, un dimanche de merde avec grâce, ya plus per­sonne.

Vous savez quoi ? C’est vrai. C’est même pour ça que je lis assez peu de blogs de filles — à part bien sûr Liz, mais elle fait plus dans la cri­tique cultu­relle que dans la galère de cul humo­ris­tique donc quelque part elle res­te­rait plu­tôt dans la rubrique “blog de mec”, et le Sblorf tenu la moi­tié du temps par une fille, qui fait pour le coup des vrais billets de fille mais comme c’est de la BD on va dire que ça compte pas.

En revanche, les mecs, que ce soient Ghusse, Tim, Manu, Eolas, Anh et Greg (qui ont l’excuse d’en avoir fait une acti­vi­té pro­fes­sion­nelle, je crois d’ailleurs qu’ils ont cho­pé une carte de presse), c’est clair, c’est pas l’introspection qui les étouffe. Si j’étais méchant, je pous­se­rais jusqu’à noter que Ghusse a qua­si­ment arrê­té de pos­ter depuis le début de la gros­sesse de sa femme, évé­ne­ment pour­tant à même de déclen­cher de grosses crises de blo­gage en mode fille chez les gens nor­maux.

En fait, quitte à res­sor­tir un pon­cif vieux comme la psy­cha­na­lyse (et peut-être même plus), les mecs sont pas encou­ra­gés à expri­mer leurs sen­ti­ments : un mâle, c’est fort et inflexible, et la décla­ra­tion la plus émou­vante qu’il puisse émettre est sans doute un “T’as d’beaux yeux, tu sais”. Sans comp­ter qu’ils ont un sexe, un cer­veau et pas assez de sang pour tout ali­men­ter en même temps, donc la plu­part du temps leurs périodes sen­ti­men­tales sont assor­ties d’une amné­sie pas­sa­gère. ^^

Et puis, il y a sans doute cette dif­fé­rence his­to­rique qui est qu’un mec se construit beau­coup dans la confron­ta­tion, en jouant à qui pisse le plus loin, à qui a le plus gros zoom, à la boxe ou au bras de fer¹. Néces­si­té his­to­rique : chez l’humain, la femelle ne met bas qu’un à deux petits par an au maxi­mum. La stra­té­gie repro­duc­tive de l’espèce impose donc une pro­tec­tion par­ti­cu­lière des femelles, donc ce sont les mâles qui vont se foutre sur la gueule avec le tigre, le mam­mouth, le loup ou, plus ter­rible encore, le bipède d’en face.

Or, les mâles doués d’introspection et de réflexion sont pas idéaux à l’heure de se col­ti­ner un ours. Ils ont une fâcheuse ten­dance à lais­ser faire leur ins­tinct de sur­vie et à se plan­quer dans un coin, ou à éla­bo­rer des plans com­pli­qués à base d’outils sophis­ti­qués (la fronde, la lance, tout ça) pour abattre le pré­da­teur sans se mettre eux-mêmes en dan­ger.

Certes, leurs chances de sur­vie aug­mentent, mais le temps qu’ils cogitent sur l’angle idéal où envoyer un jave­lot pour qu’il arrive dans l’œil du cro­co­dile, leurs gosses ont été man­gés : leur sur­vie s’oppose à la cir­cu­la­tion de leurs gènes — alors que le gros bour­rin qui attaque le cro­co­dile à mains nues, il se fait bec­que­ter, mais sa femelle a le temps de mettre les petits à l’abri pen­dant que le pré­da­teur digère : son inson­dable conne­rie favo­rise la sur­vie de ses minots.

On a donc un monde idéal, où des mâles débiles aux muscles puis­sants pro­tègent le temps de leur courte espé­rance de vie des femelles qui s’occupent entre elles de faire évo­luer la phi­lo­so­phie, l’agriculture et l’éducation.

Le résul­tat quelques mil­liers d’années plus tard est un peu dés­équi­li­bré. En effet, mal­gré les efforts des gros bour­rins pour jugu­ler toute évo­lu­tion vers l’intelligence², on a fini par à peu près éli­mi­ner les pré­da­teurs natu­rels, du virus de la variole au requin blanc. Par ailleurs, l’industrialisation a éga­le­ment per­mis de sup­pri­mer tout uti­li­té à l’effet secon­daire du bel­li­cisme mas­cu­lin : la puis­sance phy­sique est désor­mais acces­sible à tout un cha­cun moyen­ne­ment l’achat d’un seau d’essence. Autre­ment dit, les points forts tra­di­tion­nels du mâle ne servent plus à rien.

C’est par­ti­cu­liè­re­ment vrai dans le monde du blog. Ben oui, réflé­chis­sez un peu (enfin, si vous êtes une fille ; si vous êtes un mec, essayez quand même, on sait jamais ) : un blog est un outil de com­mu­ni­ca­tion pure. Pas besoin de muscles, pas besoin d’instinct de guer­rier ; en revanche, savoir com­mu­ni­quer et s’exprimer y est impor­tant, autant de valeurs lais­sées depuis long­temps aux femelles.

Donc, oui, les meilleurs blogs sont des blogs de filles, sauf pour ceux qui comme moi ont des goûts extrê­me­ment cré­tins qui les portent à s’intéresser à des his­toires de sécu­ri­té infor­ma­tique ou à cri­ti­quer les tiers — réa­li­sa­teurs de ciné­ma, par exemple. C’est nor­mal : les filles sont meilleures en com­mu­ni­ca­tion, nous autres étant meilleurs en trucs inutiles sur un blog (flan­quer des baffes et res­ter debout mal­gré six pintes de Guin­ness, essen­tiel­le­ment).

L’exception, bien sûr, c’est le blog de Lâm, recon­nu par son auteur lui-même comme “blog de fille” et où il peut nous nar­rer ses suc­cès sexuels auprès de Steve Ball­mer ou ses errances capil­laires avec un natu­rel fina­le­ment très fémi­nin. Il fait sem­blant de ne pas s’en aper­ce­voir, mais le blog de mec qui rem­plit les huit pre­miers points (j’éviterai en l’espèce de juger du neu­vième), c’est le sien.

¹ Tout aus­si con, mais moins endom­ma­geant, comme cha­cun sait.

² Oui, les tas de muscles ont par­fois ralen­ti l’évolution spi­ri­tuelle, notam­ment en fou­tant sur la gueule des “tar­louzes” (on disait pas “poète” en ces temps recu­lés) et des “pre­neurs de courge” (on disait pas encore “phi­lo­sophe”). Heu­reu­se­ment, un jour, un grin­ga­let a eu l’idée de chan­ter les louanges des mon­tagnes de muscles, en alexan­drins avec rime à l’hémistiche s’il vous plaît, après s’être aper­çu que le gros cos­taud qui lui cognait des­sus aimait qu’on dise du bien de lui. L’anecdote est détaillée par Fran­çois Cavan­na dans …et le singe devint con, c’est dire si la source est irré­fu­table.