Je vais perdre mon boulot

Ah, voilà un titre qui attire l’œil. Yep, ça y est, vous êtes tous aux aguets, anxieux de lire cette révélation fracassante.

Bon, désolé, j’aurais dû mettre des guillemets. ^^

« Je vais perdre mon boulot », c’est le cri d’un individu qui expliquait tout à l’heure, au journal télévisé de France 2 (décidément bien fourni en clichés ce soir), ses inquiétudes face aux difficultés d’approvisionnement en essence et, conséquemment, à son impossibilité de rejoindre les locaux de son employeur.

Euh…

Vous connaissez beaucoup d’employeurs qui vireraient un salarié non-précaire (les pigistes, forts des Halles et autres esclaves modernes sont dans un cas particulier) pour avoir raté une journée de travail du fait d’une pénurie de carburant ?

À ma connaissance, y’en a pas des masses. Pour l’excellente raison que celui qui s’y amuserait risquerait très gros aux prud’hommes.

Je suis pas juriste, mais il y a un truc qui existe et qui s’appelle la force majeure. La force majeure, c’est la traduction en droit français de vieux principes du monde fataliste : « inch’Allah », « mektoub », « Advienne que pourra », voire pour les amateurs d’Épictète « il y a ce qui ne dépend pas de soi ».

En l’occurrence, l’automobiliste n’est pas responsable de la pénurie de carburant. Il a rempli sa part de contrat vis-à-vis de son employeur, en effectuant en temps et en heure toutes les actions nécessaires pour se rendre à son travail : il a sorti sa voiture du garage avant l’heure limite du départ, s’est rendu dans une station-service pour faire le plein avec un délai raisonnable, peut-être même avait-il suffisamment de temps disponible pour tenter une autre station-service, la sienne fût-elle fermée pour une raison quelconque.

Las, est survenu un évènement extérieur : toutes les stations étaient fermées et il n’a pu ravitailler son bolide motorisé. Cet évènement est inévitable (il ne peut pas trouver une station fournissant le type de carburant attendu par son destrier à combustion interne), imprévisible (qui, dans une société d’abondance comme la nôtre, s’attend à voir une station à sec pendant plusieurs jours d’affilée ?) et extérieur aux parties (sauf, bien sûr, si l’individu fait partie du piquet de grève de Gonfreville-l’Orcher, ou si son employeur s’appelle Exxon). C’est un cas de force majeure : l’employé, malgré toute sa bonne volonté, ne peut se rendre à son travail, et l’employeur, malgré toute sa bonne volonté, ne peut lui fournir de solution alternative à un déplacement en voiture.

(Je passe sur les cas de mauvaise volonté de part ou d’autre, qui sont naturellement voués à finir aux prud’hommes donc autant en profiter.)

Et là, que se passe-t-il ?

Un cas de force majeure est réglé par un autre principe vieux comme le monde : le « chacun pour sa gueule ». Il n’ouvre aucun droit (même s’il peut entraîner des négociations, comme pour les personnes bloquées par une fermeture de l’espace aérien européen qui ont parfois obtenu des remises plus ou moins complètes sur leurs billets d’avion). Il n’ouvre en particulier pas le droit pour un employeur de licencier un employé : pour cela, sauf à négocier lourdement (licenciement à l’amiable) ou à trouver une bonne raison (économique par exemple), il doit démontrer une faute de l’employé. Et vivre dans une zone de stations-service à sec n’est pas en soi une faute.

En l’espèce, le risque de l’employé est de perdre sa journée de salaire, rien d’autre. C’est même plus qu’un risque : c’est une certitude (ou alors, je veux postuler auprès de son employeur). L’employeur pour sa part en est quitte pour se démerder sans l’employé : il perd le fruit du travail de celui-ci.

Et quand l’essence sera de nouveau disponible, tous deux pourront reprendre une activité professionnelle normale et passer ce qu’ils ont perdu par pertes et profits. Chacun pour sa gueule.