Bilan 2010

Le mois de janvier est traditionnellement propice à cet exercice pénible et néanmoins accidentellement intéressant : le bilan annuel.

2010 est en plus un cas particulier, même si je suis pas fan des anniversaires : c’était la trentième année que je passais dans cette vallée de larmes¹, occasion d’un bilan un peu plus particulier.

Alors, quoi de notable en 2010 ?

Objectivement, pas grand-chose. Voilà, vous pouvez zapper, le reste ne vous regarde pas.

Professionnellement, je retiendrai surtout de 2010 une charge de travail inédite. Ces braves constructeurs d’appareils photo ont en effet décidé d’un bel accord de multiplier les appareils comme l’autre chevelu avait multiplié les petits pains. On s’est donc retrouvé avec approximativement 174 appareils photo en un an, sans compter les constructeurs oubliés. En prime, l’arrivée massive des capteurs BSI CMOS et l’arrivée de nouveaux constructeurs sur les segments où il y a de l’argent à se faire — les anciennes niches où personne voulait aller parce que les appareils coûtaient cher à produire, qui deviennent eldorado maintenant que les appareils qui ne coûtent rien se vendent trois kopecks grand max — fait qu’une proportion inhabituelle de ces modèles était intéressante à un titre ou à un autre.

Parallèlement, l’évolution de mon boulot m’a amené plus que précédemment à superviser le travail de quelqu’un, ce qui, soyons clair, me déplaît souverainement. Je n’aimais pas donner des ordres à mes élèves, j’aime encore moins en donner à mes collègues ; j’aimais particulièrement les gamins susceptibles de vivre leur vie sans faire chier ni leurs camarades, ni les pions, et cela n’a pas changé. En particulier lorsqu’il s’agit de répéter une instruction déjà donnée ou de revenir sur un truc déjà évoqué — j’ai toujours eu horreur de la répétition, quand j’étais moi-même étudiant et qu’on revenait vingt fois sur des notions aussi évidentes que l’utilisation du present perfect ou le théorème de Thalès parce qu’il y avait toujours un type qui n’avait pas compris.

« L’anarchiste véritable ne refuse pas seulement de subir un maître ou un dieu, il refuse également d’en être un », disait à peu près (j’ai la flemme de chercher la citation exacte) Léo Ferré. On dirait que j’ai de bonnes bases : les jeux de pouvoir me font chier, je n’ai pas vocation à devenir un chef ou un meneur. Dans une meute, j’ai toujours eu un rang bêta-gamma, c’est celui qui me convient et me demander de donner des ordres ne peut que me rendre bêtement autoritaire et aigri.

Du coup, la question « suis-je vraiment fait pour ce boulot ? » revient en force. Je sais pourtant bien qu’il est rigoureusement impossible d’en imaginer un qui me convienne mieux et que je serais extrêmement heureux d’avoir un boulot pareil si ma vie était un peu plus équilibrée… mais elle est là, toujours.

Sur un plan moins professionnel, 2010 a été l’année de certains changements brutaux, comme le remplacement de la natation par l’escalade, en trois semaines chrono. Conjonction de deux phénomènes : un collègue qui veut se mettre à tirer sur des prises, tandis que la ville de Paris ferme toutes les piscines pratiques pour moi et leur fait faire des travaux simultanément. Résultat quelques mois plus tard : soit Paris sous-note ses voies, soit j’ai retrouvé mon meilleur niveau historique (5c en tête, 6a/6a+ en second). Et ça fait plus d’un mois que j’ai pas fait un 400 m.

2009 avait, sur le plan personnel, fait figure d’annus horribilis², amoureusement et amicalement, après la rencontre d’une jolie fleur dans une peau de vache et la révélation d’un connard de première. 2010 aura-t-elle été moins pire ? C’est une question que, à cette heure, j’ai du mal à trancher.

D’un côté, les sept premiers mois ont été d’un calme olympien avec une absence totale d’implication émotionnelle, ce qui est plutôt une grande amélioration. D’un autre côté, la seconde moitié de l’année, disons à partir du 18 août, a été marquée par un grand retour de sentiments compliqués et mitigés, dont je ne sais vraiment pas quoi penser. Je suppose que les moments heureux ont été notés par certains, puisque deux crétins au moins ont jugé utile d’en faire un sujet de plaisanterie (dont un qui a failli se prendre mon poing dans la gueule au passage), mais les crises de blues en ont aussi été plus profondes³ et durables.

Au final, je sais toujours vraiment pas quoi tirer de ça, à part que la vie, c’est épouvantablement compliqué : j’ai toujours des relations extrêmement instables avec mes collègues, avec le reste de l’humanité et sans doute avec moi-même, et à la longue ça devient foutrement lassant.

J’arrive d’ailleurs pas à me défaire de cette impression d’avoir raté très exactement tout ce que je considère comme important dans la vie, et d’avoir réussi le reste. Le succès est une notion relative, il paraît.

Et puis, bien sûr, pour les trucs réellement importants dans l’Histoire, confer ce premier bilan 2010, beaucoup plus intéressant que le présent blabla introspectif, pathétique et minable que je regretterai d’avoir publié dès demain matin — quand ma crise de cyclothymie sera passée.

Ah, inutile d’essayer de répondre : je ferme les commentaires sur ce billet.

¹ « Cette vallée de larmes » est une expression de François Cavanna, qui du haut de ses 87 ans nous enterra tous puisque que les dieux sont immortels.

² Jeu de mots latiniste de Elizabeth Windsor, reine du Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande du Nord.

³ Pour ceux que ça intéresserait, la pensée impubliable du jour : « la personne que j’envie le plus, c’est l’enfant que “elle” a décidé de ne pas avoir, qui a eu la chance de ne pas avoir à supporter cette vie ».