Angoisse

« C’est très impressionnant, une crise d’angoisse. Même si c’est très différent d’une personne à l’autre… […] Apprendre à vivre avec, ça veut dire avoir une peur irraisonnée qu’à chaque instant tout se détraque. » (Le combat ordinaire)

Impressionnant, oui. La première crise d’angoisse que j’ai pu observer m’a marqué : une gamine posée, avec un caractère plutôt affirmé, s’était brutalement effondrée en larmes, sans déclenchement visible, sans raison particulière.

Mais, pour impressionnante qu’elle fût, la première crise vue, c’est que dalle par rapport à la première vécue.

Je suppose que ceux qui en font depuis l’enfance ont plus « appris à vivre avec ». Pour moi en revanche, ce fut un choc, au point que je peux vous citer la date : le 29 mai 2009. C’était un vendredi, et je crois que l’élément déclencheur était l’incohérence profonde entre expression orale et expression corporelle d’un fils de pute, qui se faisait passer pour un ami et affûtait dans le même temps la lame dont il espérait me faire don.

La crise est survenue brutalement, sans que je la sente réellement venir, au point que je me suis fait piéger, assis devant mon clavier, devant mes collègues, pris de tremblements incontrôlables, suant abondamment un liquide gelé et poisseux, incapable de redevenir maître de mes mouvements, incapable de me lever et de fuir, incapable même de raisonner — ou alors, par à-coups, saisissant brutalement des bribes de conscience : là, la sensation aiguë de l’arythmie cardiaque, ici, l’étouffement mêlé d’hyperventilation, là encore, cette petite voix de mon Spock intérieur qui souffle que ça va passer, que c’est juste un effondrement temporaire et que je vais retrouver le contrôle de mon corps dans quelques minutes…

J’ai cru que c’était ponctuel. La période était dure, les mois suivants ont été particulièrement difficiles, mais ça n’est pas avant septembre que j’ai dû admettre que, comme la mort ne pouvait retourner dans la jarre de Pandore, l’angoisse arrivée ne partirait plus.

Cette deuxième crise, je l’ai pour le coup sentie venir : elle ne fut que le pinacle de deux jours de stress. Dix minutes avant, encore dans le train, je l’ai sentie arriver et ai commencé à négocier : pas là, pas maintenant. Parvenu à domicile, les défenses se sont tues et la crise n’a été que plus violente : vingt minutes assis par terre, sanglotant et tremblant, totalement et désespérément hors service, déconnecté d’un corps qui ne voulait plus rien faire d’autre, avec la conviction que ça ne se terminerait jamais et que rien ne pourrait me réparer.

D’autres crises sont venues, et l’arrangement d’une vie en fonction de celles-ci est parfois épuisant. Dieu merci, certains éléments déclencheurs sont clairement identifiés et il m’arrive d’éviter des situations où l’expérience me dit qu’une poussée anxieuse est possible. Je retrouve ici une anticipation bien connue, comme au temps où je marchais d’autorité les cinq kilomètres me séparant de la fac les jours de grève du tram, pour ne pas affronter mon ochlophobie (qui, elle, va beaucoup mieux, merci).

Cela passe aussi par se forcer à aller voir ailleurs, lorsque la tension monte et que le stationnement entraînerait immanquablement la crise. Pas plus tard qu’hier, je me suis forcé à aller grimper, sans réelle envie, parce que je sentais une boule d’aiguilles un peu trop familière se former dans mon estomac. Le but : tricher, se détourner de l’angoisse et se fatiguer trop pour pouvoir faire autre chose que dormir une fois rentré. C’est sensiblement dans cette situation que j’ai fait mes meilleurs 400m au temps de la piscine, et ce n’est pas un hasard si hier soir j’ai enchaîné les 6 sans mollir, finissant par presque sortir un 6b+ : le corps demandant grâce anesthésie l’esprit et l’oblige à remettre à plus tard son abandon.

C’est d’ailleurs, n’en doutons pas, la principale raison d’être de ce billet : me tenir éveillé jusqu’à ce que la fatigue l’emporte, sans me laisser le loisir de penser aux sources de l’anxiété qui ne me lâche pas depuis quelques semaines.

Car paradoxalement, le pire n’est pas vraiment la crise. L’esprit n’y fonctionne qu’aléatoirement, ne se rend pas bien compte de ce qu’il se passe, perd la notion du temps… et la mémoire en sort confuse, ignorante des événements survenus.

Le pire est la montée qui précède, les petits pics précédent la grosse crise, les périodes de tension palpable où je sens être à deux doigts du basculement, sans savoir où, quand, comment ni pour quel détail insignifiant tout va partir de travers. Au point qu’il m’est arrivé parfois de souhaiter que ça se déclenche, histoire de savoir que c’est passé et de profiter des minutes ou heures de calme qui suivent chaque crise, le temps que la soupape se referme et que la pression puisse de nouveau monter.

Tout ça pour dire que si vous me voyez m’enfermer dans mes recoins internes, même au milieu d’une conversation à laquelle je semblais participer de bon cœur, ça ne veut pas forcement dire que vous me faites chier. C’est plus souvent qu’un détail quelconque aura brusquement fait monter la pression et que je serai occupé à négocier avec moi-même le report sine die de ma prochaine crise…

  • Patale

    Merci de m’apprendre le mot qui me manquait : je croyais faire de l »agoraphobie », et ce serait plutôt de l’ochlophobie…quoique, une place de village, même avec très peu de monde, c’est déjà pas tous les jours facile !

    Sinon, euh…tu as consulté un toubib ? (il y a des moments où, par voie chimique ou pas, l’important est d’être soulagé!)