L.

Elle s’appelait L. Enfin non, elle s’appelait d’un pré­nom com­plet, mais y’a des cas où j’hésite à mettre des noms. L. donc, disons.

Je l’ai connue en cin­quième, en arri­vant après un hui­tième démé­na­ge­ment (trans­hu­mances non com­prises) dans un nou­veau col­lège. J’avoue, ce n’est pas la pre­mière de mes nou­veaux cama­rades que j’ai repé­rée : y’avait quand même quinze filles dans la classe (à ce sujet, je vous ferai un petit billet sur la mémoire un de ces quatre : je me suis aper­çu que je suis capable de retrou­ver de tête en quelques minutes les trois quarts de la classe de l’époque), dont une brune des­si­née par Derib, d’un charme hal­lu­ci­nant, et une ‘tite blonde mignonne et pas­sion­nante.

Le seul vrai sou­ve­nir que j’ai de L., c’est à l’entrée du réfec­toire, où on a dis­cu­té dix minutes un jour d’automne en atten­dant de man­ger. Où il s’est avé­ré qu’on avait des contacts com­muns, parce qu’elle habi­tait plus à l’est, à quelques kilo­mètres du col­lège où j’étais en sixième, et y avait été l’année avant moi — elle avait repi­qué la sixième, chan­geant de col­lège au pas­sage. C’est très flou, mais j’en retiens l’image d’une fille d’aplomb, sym­pa, cool.

Ah si, l’autre sou­ve­nir, c’est une prof, je sais plus laquelle, qui nous avait invi­tés à réflé­chir sur la dif­fé­rence en fai­sant un truc qui m’avait vague­ment sur­pris, et qui avec le recul me paraît extrê­me­ment osé : deman­der s’il y avait des élèves pro­tes­tants, athées, cathos ou musul­mans dans la classe. L. était l’une des trois musul­manes (avec H. et F.), mais d’une part ça n’avait sau­té aux yeux de per­sonne (ah ben oui, c’est pas mar­qué sur le front des gens), et d’autres part les para­graphes sui­vants mar­che­raient pareil avec une catho…

Et puis, il y a le sou­ve­nir dif­fus de son image. Elle avait les che­veux noirs, cré­pus, atta­chés en grosse touffe der­rière la nuque, et j’ai curieu­se­ment rete­nu une atti­tude carac­té­ris­tique : la main sup­por­tant la tête, le pouce sous le men­ton, l’index et le majeur de part et d’autre de la pom­mette, l’annulaire et l’auriculaire repliés dans la paume.

Et puis, au début de l’hiver, elle est par­tie. Sans lais­ser d’adresse, sans vrai­ment que je me demande où elle était pas­sée non plus, je dois l’avouer. Un jour, elle était là, l’autre, la classe était réduite à 19 élèves. Oui, ça ferait rêver bien des profs aujourd’hui, mais c’est pas le sujet.

C’est à la ren­trée de qua­trième que nous avons enten­du par­ler d’elle. La prof de bio­lo­gie a atta­qué son tout pre­mier cours par un aper­çu de l’histoire des pro­grammes aca­dé­miques, qui don­nait en gros (cer­tains bouts de phrases sont des cita­tions, d’autres sont de mémoire) : après bien des hési­ta­tions, les minis­tères ont déci­dé que la repro­duc­tion humaine ferait par­tie du pro­gramme de bio de qua­trième, en le met­tant en fin de bou­quin. D’habitude, on le fait donc en fin d’année si on a le temps, parce qu’il y a des voix qui s’élèvent pour esti­mer que c’est pas le rôle de l’Éducation natio­nale de par­ler de repro­duc­tion, de sexua­li­té et de contra­cep­tion aux ado­les­cents. Mais voi­là : vous vous sou­ve­nez peut-être de L., qui était dans cette classe l’an pas­sé et est par­tie en milieu d’année ? Cer­tains le savaient peut-être, elle était enceinte et elle a eu une petite fille il y a quelques mois. Donc, cette année, j’ai déci­dé qu’on allait com­men­cer par ça, parce que s’il y a une chose qui peut réel­le­ment vous ser­vir dans le pro­gramme de bio de qua­trième, c’est ça.

On a donc détaillé le fonc­tion­ne­ment des organes repro­duc­teurs humains, leur évo­lu­tion pen­dant la puber­té, on a eu double dose de vieilles peaux du plan­ning fami­lial nous expli­quant com­ment dérou­ler un pré­ser­va­tif sur une banane et nous deman­dant si on pou­vait avoir des enfants (“Euh, ben, elle est bizarre votre ques­tion… Phy­si­que­ment, oui, c’est pos­sible, mais hum, en fait non…” — oui, même en rou­gis­sant, j’aimais déjà cher­cher la petite bête dans les énon­cés), avec le fan­tôme de L. qui flot­tait au des­sus de la classe et les inévi­tables petits cons mâles qui jouaient aux machos en expli­quant à qui vou­lait l’entendre qu’il avaient déjà eu des tas de femmes.

Je n’ai jamais revu L. depuis, mais j’ai eu des nou­velles d’elle vers 1995, époque où elle a eu le pri­vi­lège dou­teux d’être inter­ro­gée par Mireille Dumas dans un numé­ro de Bas les masques consa­cré aux ado­les­centes mères. Je ne me sou­ve­nais plus de son visage, mais en la revoyant le coude sur la table, trois doigts sous la pom­mette, je l’ai immé­dia­te­ment recon­nue. Elle était alors ins­tal­lée dans une ins­ti­tu­tion pour mères ado­les­centes et, gros­so modo, sem­blait s’en tirer plus ou moins, loin de ses parents et de ses amis, mais avec sa fille.

Néan­moins, ça m’avait mar­qué. La vie est pleine de sur­prises, sou­vent mau­vaises, et les bonnes ont ten­dance à se faire dési­rer. On en chie, on rame, on galère même. Mais L. est pas­sée par une galère d’un niveau dif­fi­ci­le­ment ima­gi­nable pour qui­conque : on n’est pas cen­sé avoir un gosse à qua­torze ans, ni se retrou­ver éloi­gnée de sa famille. Et cette galère-ci était par­fai­te­ment évi­table : il eût suf­fi, pour lui don­ner de bien meilleures chances, de lui par­ler de contra­cep­tion plus tôt. La puber­té, c’est pas le moment où on peut com­men­cer à en par­ler, c’est le der­nier moment pour le faire si on veut évi­ter les acci­dents. Et quand on vit dans une famille tra­di­tio­na­liste qui ne veut pas par­ler de ça aux enfants, ils découvrent la sexua­li­té par eux-mêmes, sans pré­cau­tion par­ti­cu­lière.

J’ai déjà par­lé dans ces colonnes de l’IVG, solu­tion que je n’aime pas parce qu’elle est un constat d’échec de la pré­ven­tion, dif­fi­cile à gérer psy­cho­lo­gi­que­ment, et que je ne sou­haite à per­sonne ; mais se retrou­ver, à peine ado, à devoir éle­ver une gosse à l’heure où les autres pro­fitent tran­quille­ment de leurs quinze ans, c’est indu­bi­ta­ble­ment pire. Et lorsqu’une gamine tombe enceinte dans une famille où “on ne parle pas de ça”, le résul­tat est simple : l’IVG n’est même plus envi­sa­geable. Parce que oui, à cet âge, on peut igno­rer trois mois d’aménorrhée sans s’inquiéter, sur­tout si l’on n’a pas été infor­mée de ce truc bizarre qui est appa­ru quelques mois plus tôt. On peut dépas­ser le délai légal sans savoir qu’on est enceinte.

C’est le sujet du moment : L. est brus­que­ment remon­tée à ma mémoire il y a quelques jours, lorsque Luc Cha­tel a été épin­glé pour avoir pré­sen­té un pro­jet de contra­cep­tion au lycée (pour les élèves de seconde), extrê­me­ment simi­laire à un pro­jet de Royal qu’il avait com­bat­tu bec et ongles l’an pas­sé.

L. aurait-elle pu pro­fi­ter d’un dis­po­si­tif de ce genre ? Non. Trop tard, beau­coup trop tard : en seconde, sa fille avait deux ans. Mais les autres ? Il y aurait chaque année 10 000 à 15 000 IVG sur des mineures, sans comp­ter les gros­sesses menées à terme donc. Par­mi celles-ci, on peut parier que les lycéennes sont majo­ri­taires. La seconde, c’est trop tard, et la sixième ou la cin­quième seraient plus adap­tées ; mais la seconde, c’est mieux que rien.

Mais même sur un dos­sier pareil, nos poli­ti­ciens (on parle ici de Cha­tel, mais je ne me fais guère d’illusions sur le fait que d’autres eussent réagi de la même manière) pré­fèrent jouer leurs petits inté­rêts par­ti­cu­liers plu­tôt que celui de gamines dont la vie va être fou­tre­ment com­pli­quée par une gros­sesse, inter­rom­pue ou non, qu’elles auraient pu évi­ter assez faci­le­ment avec un mini­mum d’information et quelques pilules, capotes ou sté­ri­lets — ah oui, on fait des sté­ri­lets spé­cia­le­ment des­ti­nés aux nul­li­gestes et donc uti­li­sables chez des ado­les­centes, mais encore faut-il le savoir…

Cette actua­li­té m’a fait un choc, lorsque j’ai réa­li­sé que la fille de L. doit avoir… dix-huit ans, là, dans les pro­chaines semaines. En pre­mière approche, on peut noter l’écart entre sa situa­tion et la mienne — trente balais, pas de gosse et rien de pré­vu de ce genre dans un ave­nir envi­sa­geable. On peut aus­si juste se prendre un gros coup de vieux dans la gueule, c’est plu­tôt mon cas.

J’ai quand même, juste au cas où, ren­tré le nom de L. dans Google. Après tout, je suis jour­na­liste, c’est mon métier de fouiller. Si j’en crois Face­book, elle a eu un deuxième enfant — un gar­çon — plus récem­ment. Et ma foi, ça a l’air d’aller.

Alors, drame ou pas drame ? J’en sais rien. Mais je reste convain­cu qu’il vaut mieux avoir un choix le plus infor­mé pos­sible ; après, on a la liber­té de faire des choix dis­cu­tables, mais il me paraît pré­fé­rable de les faire en connais­sance de cause.

Voir aussi :