Politique publique

Politique.

Ce mot a une dualité étonnante, quand on y pense. Politique.

Depuis le treizième siècle, le mot désigne la « science et pratique du gouvernement ». Dans une démocratie, ce que se flatte d’être notre superbe État français, le gouvernement émane du peuple ; la politique menée est donc décidée par celui-ci. Du coup, nous sommes tous concernés, ce qui justifierait qu’on s’y intéresse, et nous avons tous des opinions aussi légères soient-elles sur au moins un sujet de politique.

Pourtant, c’est un tabou. Je m’en suis déjà fait l’écho dans ce billet : il est rare qu’on parle politique avec des inconnus ; c’est même le sujet à ne pas aborder sans un minimum d’intimité. Je me souviens d’une consœur, que je connaissais un peu, et qui avait refusé d’envisager qu’on cause de ça avec un sien ami que je croisais pour la première fois : « Non, on parle d’autre chose. — Pourquoi, t’as peur que ça tourne à l’engueulade ? — Non, mais bon… » Elle n’a pas pu me citer une bonne raison (bon, j’ai pas trop insisté non plus), mais c’est juste un tabou social.

J’y repense en fait parce que, tout à l’heure au Bourget, j’ai revu un collègue aérophile que je n’avais plus croisé depuis plus d’un an, mais avec qui j’étais resté en contact sur Facebook et que j’ai donc pu retrouver. En passant, il s’est étonné de ce que je publie régulièrement mes opinions politiques, soit en liant des articles qui me paraissent intéressants, soit par mes monologues ici même dont, curieusement, vous n’avez pas l’air de vous lasser (vous êtes toujours à peu près 25 à passer quotidiennement, y compris sur des articles récents).

Il se trouve que, personnellement, je ne vois pas pourquoi masquer mes opinions. Je n’ai pas de raison d’avoir honte de celles-ci, non plus que d’en être fier, d’ailleurs. Il me semble que le but d’une société est d’offrir un niveau raisonnable de bonheur à ceux qui la composent, plus en tout cas que le niveau de bonheur qu’ils pourraient espérer en solo ; or, certaines formes d’organisation sociale me paraissent préférables à d’autres pour atteindre cet objectif.

Il me semble qu’un minimum de solidarité, une organisation visant à éviter l’accaparement des ressources disponibles par une élite restreinte, une répartition équitable des richesses (équitable, pas forcément égale…), un accès aussi facile que possible à l’éducation et à la culture, ou encore la sécurité de logement et de santé, sont souhaitables ; en revanche, pourrir la planète est incompatible selon moi avec un bonheur durable, et sauvegarder notre environnement paraît donc indispensable.

Ça pourrait faire de moi un écolo-socialiste. Cependant, rien n’est simple, et il est bon de mettre des bémols à ce raccourci hâtif. Disons que je suis écolo-socialiste, à quelques détails près. Par exemple, je crois qu’on ne trouve pas le bonheur dans la contrainte : ce n’est pas en interdisant les petites conneries qu’on y arrivera. Je sais, c’est ballot, déjà entendu, cliché au possible, désolé pour ça ; il se trouve que les clichés ne sont pas toujours totalement idiots.

L’humain souhaite être maître de sa propre vie, découvrir les choses, s’amuser… Il a besoin de conneries, comme prendre l’avion pour aller aux Maldives, assister à un rallye, aller à la piscine, s’offrir un iPhone alors que son vieux Nokia fonctionne encore… Or, les écolos dogmatiques style Waechter comme les socialos convaincus façon Jospin ont une fâcheuse tendance à promouvoir des politiques incompatibles avec les aspirations de l’individu, supposé s’effacer devant le bien commun ou l’implacable réalité environnementale. Liberté d’opinion, liberté de déplacement, liberté d’activité, liberté d’entreprise et leur corollaire liberté de commerce sont indispensables si l’on veut éviter à l’humain moyen d’imploser, et c’est quelque chose que la gauche de manière générale a souvent tendance à oublier.

Oui, c’est un gros paragraphe libéral. M’en fous, j’assume, même quand on me traite de villiériste. Je vais même plus loin : j’apprécie l’indépendance. Sans doute parce que j’ai grandi avec peu, et la conviction que je n’aurais ni réseau familial, ni fortune héritée pour me faciliter la tâche.

J’abhorre les héritiers nés avec les clefs de l’EPAD dans la bouche, et suis au contraire un grand maniaque de la méritocratie et de l’autonomie. Ça peut me jouer des tours : par exemple, j’ai horreur de mendier ne serait-ce qu’une caution solidaire pour louer un appart, sans même parler d’avantages sociaux ou naturels. Pourtant, je suis le premier à reconnaître qu’avoir des amis bien placés, ça peut être très sympa, et à savourer certains privilèges de mon métier. Certes, on pourrait argumenter sur le fait que j’ai mérité mon métier en faisant ce qu’il fallait pour qu’on me le propose… Mais non, même en cherchant, j’ai vraiment rien fait pour mériter de boire un verre avec deux pilotes de prés’ de Rafale et un lot de maniaques de Saint-Dizier (merci encore).

Ce détour un peu long pour en revenir à ce que je disais : je n’ai pas honte de mes opinions, je n’en suis pas fier non plus. Dans ma logique, mes opinions sont juste ce qui me paraît le plus à même de donner un espoir de bonheur à un maximum de gens, ce qui est à mon humble avis le but d’un État.

Mais surtout, je ne vois pas de raison de le cacher. Mon écolo-socio-autonomisme n’est qu’une opinion comme une autre, ni plus ni moins valable qu’une opinion plus libérale ou plus communiste, ou qu’une opinion portant sur la meilleure couleur pour habiller un appareil photo compact ou les qualités comparées de la Leffe Triple et de la Kilkenny.

Après tout, on passe nos journées à discuter d’opinions diverses. Quand on rencontre un inconnu, on n’hésite pas à lui parler de notre goût pour le bœuf saignant ou les brocolis crus, à dire le mal qu’on pense du dernier Kubrick ou du premier Biolay, voire à évaluer la virilité du serveur ou la féminité d’une voisine.

Il arrive même, quand on rencontre un journaliste, qu’on se laisse aller à critiquer un confrère, sport finalement hautement plus dangereux que de comparer Royal et Sarkozy : après tout, on peut être tombé sur un type qui a bossé avec lui et l’a apprécié ou détesté, et surtout on prend le risque de devoir un jour bosser avec un type dont toute la profession saura qu’on peut pas le saquer.

Pourquoi donc, dès lors, s’interdire de parler politique ? Pourquoi ce tabou sur ce sujet spécifique, qui après tout n’est même pas le plus susceptible de dégénérer en engueulade (si vous voulez vous fâcher avec quelqu’un, je vous conseille les discussions sur les religions du livre, ça marche généralement beaucoup mieux) ?

Non, je ne vois pas. C’est un sujet comme un autre, et même à supposer que je sois en désaccord avec quelqu’un : d’une, ça peut arriver avec plein d’autres sujets ; de deux, on a souvent plus à apprendre à discuter calmement sur un désaccord qu’à tourner en rond sur des sujets réglés (alias « je préfère discuter avec des gens de droite intelligents qu’avec des cons de gauche »).

Du coup, oui, il m’arrive d’exprimer mes opinions politiques ici ou là, quand j’en ai envie, sans plus hésiter que lorsque je parle de mes opinions alimentaires, esthétiques, artistiques, ou autres. Et bien qu’ayant réfléchi à la question, c’est plutôt le refus d’aborder spécifiquement ce sujet que j’ai du mal à comprendre.

  • Hermossillo

    Le problème de la discussion politique est qu’elle est le plus souvent affaire de conviction que de réflexion. Ainsi toute opposition de point de vue conduit à une remise en cause de l’être tout entier qui, ne pouvant s’avouer vaincu, se jette dans une défense acharnée que vous nommez engueulade. La seule façon d’avoir une discussion politique autre qu’une succession de monologues ou d’engueulades est alors, mais cela n’est que mon point de vue, de rationaliser ses sentiments tel le chirurgien qui opère.

    Très bon texte en tout cas, continuez.