Mont Aiguille

Le Mont Aiguille est un pic historique. C’est là, dit la légende, qu’est né l’alpinisme, lorsque Charles VIII chargea Antoine de Ville de rejoindre le sommet, ce qui fut fait en juin 1492 : c’était la première fois qu’un groupe escaladait une montagne sans autre raison que de s’y rendre les premiers.

De nos jours, il reste le pic idéal d’initiation à l’alpinisme rochassier. Il convient donc d’éviter de s’y rendre aux beaux jours estivaux, en particulier le week-end, et en particulier sur un week-end prolongé. C’est donc tout naturellement que Ghusse a sélectionné le 16 juillet pour proposer d’en faire l’ascension.

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Ça commence, comme souvent hélas, par une marche d’approche. On décolle à 7h50, après être partis de chez mes vieux à 6h15. La Richardière, 1070 m d’altitude, trois kilomètres et demi de marche au programme. Ghusse ouvre la route, sur un rythme nettement supérieur au mien : dès l’invitation, je craignais d’en chier sur cette partie, à la fois par manque d’entraînement et par manque d’acclimatation à l’altitude, j’ai pas été déçu.

Après vingt minutes, Ghusse fait une pause : il est en fait aussi trempé que moi et ne m’a mis que vingt secondes dans la vue. Il va ensuite adoucir son rythme progressivement, au point de finir par me ralentir, ah la la, les jeunes, quand même, c’est plus ce que c’était.

9h, col de l’Aupet, 1640 m. Mine de rien, je suis agréablement surpris : à mon grand âge et avec mon manque d’entraînement, je pensais plus faire 3,5 km à 16 % de pente moyenne en une heure dix. On s’arrête pour la photo, on boit un coup, puis on rattaque le dernier bout de marche : il reste deux cents mètres de dénivelé pour arriver au pied de la paroi.

Là, contournement par la gauche, à la recherche de l’anneau qui marque le début de la voie normale. On croit trois fois l’avoir dépassé, mais non, il est là. Le temps de démêler les cordes, on laisse passer deux groupes : la voie normale du Mont Aiguille est à l’alpinisme amateur ce que l’autoroute A7 est aux déplacements Paris-Marseille.

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Il faut dire que c’est une voie excessivement simple : cotée PD+, elle exige selon les sources un niveau minimal d’escalade de… 3+ à 4. Oui, c’est comme une échelle, quoi, avec des barreaux un peu irréguliers. Marco et moi progressons donc à corde tendue, avec le rappel de 2x50m. C’est, soit dit en passant, une petite connerie : certes, on a plein de points d’assurage entre nous, mais on doit aussi parfois faire un effort démesuré pour tirer la corde, comme si on transportait un jerrican plein avec soi.

J’ouvre la première section, jusqu’au départ de la partie câblée. Là, je fais des photos d’une main pendant que Marco, qui ouvre la deuxième section, vient de s’enfiler dans la brèche entre le Mont Aiguille (à gauche) et la Vierge (à droite).

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Je profite d’un arrêt de Marco pour me retourner juste avant de plonger derrière la Vierge : c’est le passage le plus aérien de la voie. Puis je m’enfile dans la gorge, étroite et à moitié confortable, et je jette un œil à droite en arrivant sur la plate-forme.

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Les rochers du Parquet, encadrés entre l’Aiguille et la Vierge, c’est bô.

Lorsque je veux poursuivre, j’ai la surprise de voir la corde partir à droite de la plate-forme… et plus encore d’y trouver un gros anneau d’assurage trois mètres plus haut : Marco a trouvé la voie principale, que j’avais ratée en 99 (j’ouvrais cette section, devant Ghusse), passant à gauche dans une cheminée où je m’étais dit qu’ils étaient gonflés de pas avoir mis un seul clou. Ah ben si c’était pas la voie, je comprends mieux. ^^

Au-dessus de ce passage, hésitation sur l’itinéraire : on se regroupe, on jette un œil au topo. C’est à droite qu’il faut aller, je repars en tête. Cinq mètres de grimpée, ah, ça y est, j’ai plus aucun doute sur l’itinéraire : ce passage-là, je m’en souviens parfaitement bien…

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Les « Meules » est le passage chaud de la voie, celui que certains cotent en 4. Pas très aérien, mais plutôt engagé : le rocher surplombe d’une bonne dizaine de mètres la vire d’en-dessous. Du coup, c’est un véritable piège, qu’illustre bien cet inconnu que Marco a laissé passer avec sa cordée : l’instinct de sûreté pousse à rester au fond de la gorge, mais alors on risque de se coincer comme un con entre le rocher d’en bas et celui d’en haut. En fait, la bonne solution est de faire un croisement de pieds pour envoyer le droit le plus loin possible, puis de tourner accroupi, le cul généreusement au dessus du vide, pour poser le pied gauche de l’autre côté. Plus facile à dire qu’à faire, surtout en tête, mais quand on connaît le truc ça passe tout seul.

Vingt mètres plus loin, arrivée au pied des dernières cheminées.

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C’est le passage le moins intéressant de la voie : sur les cinquante derniers mètres à peu près, une succession de ressauts de cinq à six mètres au fond d’une gorge. En prime, c’est la partie où le côté autoroute est le plus évident : les débutants hésitent souvent un peu et certains points sont un peu chiants pour poser des relais. Du coup, ça s’entasse et ça poireaute… Idéalement, il faut arriver ici avant tout le monde, faire un relais sur le premier anneau, mettre un maximum de quincaillerie sur le premier de cordée et finir à corde tendue jusqu’à la sortie.

L’autre truc qui fait que j’aime vraiment pas cette section, c’est que c’est celle où l’on est sous tout le monde, où il y a plein de cailloux par terre, et où lesdits cailloux dégringolent donc sans jamais pouvoir s’évacuer sur le côté. Le casque est, rappelons-le, absolument indispensable pour grimper au Mont Aiguille, et j’ai rentabilisé le mien (acheté il y a deux semaines) dès cette première sortie : quelques secondes après cette photo, un morceau de quelques dizaines de grammes décroché par le premier de la cordée précédente m’est tombé en plein sur le pariétal, après avoir percuté l’épaule de sa seconde et contourné son troisième. J’en serais peut-être pas mort, mais j’aurais certainement dégueulassé des kilomètres de compresses avant d’arrêter de saigner… Comme disait l’autre : sortez couvert.

C’est logiquement Marco qui ouvre cette quatrième et dernière partie. Je le laisse faire vingt mètres, puis je m’encorde, enroule le reste du rappel et le fous dans le sac : ras-le-bol d’avoir cinquante mètres de corde qui traînent, c’est lourd à tirer et il faut hurler pour s’entendre. La prochaine fois, promis, on commence comme ça. ^^

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J’arrive en haut à midi et demie, après donc près de trois heures de grimpe. Là-dessus, une bonne demi-heure a été perdue à attendre l’avancée d’autres cordées, ça fait partie du jeu. Surprise, y’a du réseau, j’en profite pour noter ma position : c’est .

Un quart d’heure plus tard, la deuxième cordée, menée par Ghusse, arrive. C’est l’heure des photos, avec Cindy à gauche et Marco à droite…

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Julien, content…

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…et Ghusse, planqué derrière son appareil (là, on a marché jusqu’au sommet : l’arrivée de la voie normale est là où le sentier se jette derrière le petit pic à droite).

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Coup d’œil au paysage, ici (au nord-est) la falaise est quasiment à pic sur trois cents mètres et super friable : c’est la face considérée comme « in-grimpable » du Mont Aiguille, du fait des risques d’éboulements.

On mange, on repart à la descente. Quelques petits rappels, un peu de dés-escalade dans les Tubulaires. On guette l’accès au rappel du pin, facile à rater : à chaque étranglement, à chaque brèche, on jette un œil à droite pour voir si c’est là, mais c’est jamais là.

C’est en arrivant en bas d’un rappel de 40 m que je reconnais l’endroit et me souviens brutalement que le rappel du pin est le deuxième, et non le premier, de la descente. Je me frappe le front genre « bon sang quel con », les autres me rejoignent, et c’est parti pour le plus beau rappel de la région…

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…totalement déconseillé aux débutants, puisqu’il finit en fil d’araignée, avec retournement au milieu pour prendre appui sur le rocher en face — ici, Marco est sur le rocher de départ, et il va arriver sur celui en bas de l’image.

La gorge entre les deux rochers est particulièrement étroite et sombre, c’est très très beau. On descend tranquillement avec un peu de désescalade…

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…et la sortie de la gorge fait presque bouche de grotte en spéléo.

Y’a plus qu’à descendre. Là, on fera en 35 minutes ce qu’on avait fait en 50 min à la montée, mes genoux s’en souviennent encore. Mes chaussures, à peine cassées (quoique j’aie mis un point d’honneur à les porter aussi souvent que possible ces deux dernières semaines), sont rentabilisées aussi sûrement que le casque : je sens plusieurs fois, sur des racines instables, la tige s’appuyer sur une cheville et m’indiquer qu’avec des pompes de ville, je finissais à cloche-pied et me payais deux semaines de plâtre en rentrant.

Tout n’est pas parfait pour autant :

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Excessivement fragilisée par trois ans de marche exclusive en terrain plat (Montmarte, ça compte pas comme montagne), la peau de mes talons n’a pas apprécié de redécouvrir ce que c’était que de la montée. Heureusement, mes pompes parisiennes appuient un peu plus bas et j’arrive à marcher à plat presque normalement.

Enfin, pour l’anecdote, on notera que ce week-end s’est terminé par un retard de 40 min de mon TER bondé pour Grenoble (panne d’un train montant en gare de Clelles, interdisant tout croisement entre Lus et Monestier et foutant donc un bordel monstre sur la ligne), qui m’a fait rater le TGV pour Paris. J’ai donc eu mon premier…

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…repas-dédommagement de la SNCF : on devait arriver à 19h07, on est finalement déplacés sur un train partant de Grenoble à 19h21. Deux heures d’attente à Grenoble, heureusement avec distraction (d’une part, l’escale SNCF avec les gens qui réclament, la recherche d’informations et la distribution des paniers-repas ; d’autre part, une prof très sympa et ses deux gamines très vivantes, rencontrées dans le TER), puis on nous entasse dans… la voiture-bar du TGV, en attendant le départ pour voir s’il restait des places assises.

Folklorique, très français (dans quel autre pays on stocke les gens dont on sait pas quoi faire au bar ?), assez amusant aussi (enfin, pour ceux qui n’ont pas deux gosses impatientes à occuper ^^ ), une espèce de bordel organisé très distrayant, et puis finalement arrivée Paris-gare de Lyon vers dix heures et demie, dodo, métro, boulot.

  • Patale

    À défaut de pouvoir y aller aussi, ça fait rêver ^^ !