Plaidoyer pour un retour à l’esclavage

Désolé, j’ai pas pu résister à un titre un peu provoc’. Mais il cache une véritable réflexion : l’esclavage ne serait-il pas une solution d’avenir ?

Bien entendu, je ne parle pas de réduire une partie de l’humanité en esclavage. L’idée est tentante, mais un peu trop inique pour être appliquée paisiblement.

Cependant, nous avons tout, aujourd’hui, pour rebâtir une civilisation d’esclavage, comme elle a pu exister brièvement çà et là, en particulier dans l’antiquité et au moyen-âge (période qui s’étend jusqu’à nos jours dans certains pays…).

Je m’explique.

La caractéristique d’une civilisation d’esclavage est la dévalorisation des tâches manuelles. Le travail physique, chez les anciens Grecs, chez les Romains ou chez les colons américains, était une tâche vile, indigne de personnes éduquées. Il était donc confié à des outils ; en l’absence d’outils artificiels, on réduisait à cette qualité les humains de tribus conquises, ce qu’on appelait des esclaves. Et comme tout outil, un esclave pouvait être vendu ou détruit par son propriétaire, avec cette petite particularité que le détruire de manière particulièrement tordue pouvait inciter les autres outils à mieux travailler (ah, s’il suffisait d’exécuter une scie sauteuse pour que les autres deviennent plus efficaces !)… ou à se révolter, c’est vrai.

Le propriétaire d’esclaves déléguait donc les tâches physiques, mais aussi de manière générale les travaux chiants : surveillance du travail, intendance, etc. L’omniprésence d’esclaves et la possibilité d’avoir quelques esclaves éduqués pour planifier le travail des autres donnait au maître la possibilité de se concentrer sur les tâches intellectuelles… ou les orgies, selon ses goûts.

Avec la fin, ou la réduction drastique, de l’esclavage, nous avons dû adopter une civilisation différente, que l’on pourrait appeler productiviste. Dans celle-ci, chacun doit travailler pour assurer sa subsistance : quand le travail de dix esclaves permettait de nourrir un maître, l’égalité entre hommes libres ne justifie plus que dix travaillent à nourrir le onzième. L’oisif est donc mal vu, en ce qu’il essaie de profiter du travail des autres dans des conditions où le rapport entre produit et travail n’est pas suffisant pour le nourrir confortablement.

Avec l’accroissement de ce rapport produit / travail, la situation a un peu évolué, et nous avons vu apparaître tout un tas de situations où la masse des travailleurs nourrit des oisifs : ce fut la fin du travail des enfants et des vieillards, mais aussi le début des congés payés et des RTT et, dans un registre plus négatif, de la bourgeoisie et du patronat.

Pourtant, nous avons gardé ce fond judéo-chrétien de merde, « tu gagneras ton pain à la sueur de ton front » (je ferai un jour un billet expliquant à quel point, selon moi, la religion du livre a contrarié l’évolution de l’humanité). Le travail reste valorisé, non seulement par ceux qui profitent de celui des autres (les grands patrons adorent que les ouvriers travaillent), mais aussi par ceux qui en souffrent eux-mêmes et qui jalousent ceux qui y échappent (les ouvriers rêvent de mettre les grands patrons au boulot).

Le symptôme criant de cet archaïsme, c’est la première préoccupation actuelle des Français d’après les derniers sondages : le chômage. Ils voudraient tous, semble-t-il, que les hommes politiques et l’État garantissent un retour rapide à l’emploi.

Archaïsme, ai-je écrit. Oui.

Parce que ce réflexe, logique et cohérent dans une civilisation où il faut beaucoup de travail pour un maigre produit, n’est plus du tout adapté à la réalité de la vie actuelle : aujourd’hui, nous produisons une quantité extraordinaire de n’importe quoi avec un travail minime.

Ceci est un résultat logique de la mécanisation, puis de l’informatisation. Aujourd’hui, une usine pourrait quasiment fonctionner sans ouvriers, sans aucun travail manuel : un robot et un ordinateur savent assembler, souder, peindre, laminer, mettre en forme, construire, planifier, gérer un stock, transporter même — un avion peut voler quasiment de la mise des gaz à l’arrivée au parking sans aucune intervention humaine, les trains automatiques sont des réalités y compris sur des réseaux plus complexes que la ligne 14, et la voiture 100% automatique serait en vente depuis longtemps si on n’avait pas encore un peu de mal à gérer les incohérences comportementales des conducteurs humains.

Si l’on se concentre sur la nourriture : régulation de température et d’hygrométrie, contrôle de la qualité des sols, plantage de semences, contrôle de maturité, cueillette ou arrachage, emballage et transport sont potentiellement automatisables. L’entretien des robots peut être lui-même confié à des robots et l’intervention humaine réduite aux visites des collégiens pour leur donner envie de devenir ingénieurs.

Bref, nous avons tout, aujourd’hui, pour revenir à l’esclavage, les robots devenant nos esclaves de base et les ordinateurs nos esclaves éduqués, vous savez, les contremaîtres qui surveillaient les autres esclaves. Nous n’avons pas à maintenir une activité productive de l’humain.

Nous sommes dans une situation dont le paradoxe ne cesse de me frapper : nous avons recréé des esclaves, plus puissants, plus performants, plus fiables qu’ils ne l’ont jamais été. Nous avons toutes les bases pour abandonner ou réduire drastiquement le travail contraint et nous concentrer sur des activités plus intéressantes — découvrir le monde, comprendre la mécanique de l’univers, faire avancer la philosophie, cultiver une activité artistique, ou plus prosaïquement boire et forniquer, selon notre niveau de curiosité et d’intelligence.

Mais cet esclavage-ci, nous le rejetons comme jamais nous n’avons rejeté l’esclavage traditionnel, alors même qu’il ne pose aucun problème éthique (du moins tant que les robots ne rêveront pas). Et nous restons attachés à notre travail comme si notre vie en dépendait ; nous poussons le vice jusqu’à perpétuer une civilisation où, effectivement, notre vie dépend de notre travail, alors même que plus rien ne justifie cette dépendance.