Journaliste : grand enfant, psy ou autiste ?

“Je suis jour­na­liste”, ai-je cou­tume de dire, en appuyant sur “suis”. Au besoin, je pré­cise par­fois : “j’ai tou­jours été jour­na­liste, même avant d’en faire un métier”.

Un jour­na­liste, au fond, c’est quoi ? C’est quelqu’un qui recherche, accu­mule et inter­prète des don­nés, pour les recra­cher sous forme conden­sée et intel­li­gible en en fai­sant res­sor­tir une idée maî­tresse (ce qu’il appelle un “axe”). En gros, j’ai redé­cou­vert cette semaine que c’est quelqu’un qui fait dans la vie ce que fait n’importe quel enfant de deux ans qui, après avoir assom­mé un parent de “pour­quoi ?”, va expli­quer à toute per­sonne à proxi­mi­té le résul­tat de ses décou­vertes.

Cela a plein de consé­quences posi­tives. Un jour­na­liste, par exemple, est rare­ment pris de court dans une conver­sa­tion : par­lez-lui de la poli­tique de l’or au Niger, des qua­li­tés de la Kil­ken­ny face à la Guin­ness, de l’étymologie des mots nor­diques, de la dis­pa­ri­tion de la variole ou des résul­tats du Dakar, il vous sui­vra sans rechi­gner. Selon son niveau de connais­sance du sujet, il va pas­ser en jour­na­liste qui accu­mule, relan­çant la dis­cus­sion par une série de ques­tions à faire pâlir un flic à la retraite, ou en jour­na­liste qui informe, expli­quant en détails tout ce que vous vou­liez savoir — voire peut-être un peu plus.

Autre avan­tage : un jour­na­liste sait beau­coup de choses, et ce qu’il ne sait pas, il sait le trou­ver. Besoin d’un ren­sei­gne­ment ? Deman­dez-lui : même si c’est un truc aus­si banal que les horaires de la pis­cine de la rési­dence de vacances, il sau­ra répondre — il aura lu et mémo­ri­sé le pan­neau der­rière l’hôtesse avant que vous l’ayez seule­ment vu, et il aura enten­du ce que l’animatrice aura dit alors même qu’il était en train de rire de votre blague.

Der­nier avan­tage : quoi que vous disiez à un jour­na­liste, il aura l’air inté­res­sé. Mieux : il sera inté­res­sé. C’est tou­jours bon pour l’ego. 😉

Ça a tout de même quelques incon­vé­nients.

Pre­miè­re­ment : le jour­na­liste aime l’exactitude. L’information erro­née est sa han­tise, puisqu’elle met­trait à bas l’édifice de com­pré­hen­sion qu’il a patiem­ment construit. Dites “pin­gouin” devant un oiseau des mers du sud, il vous repren­dra auto­ma­ti­que­ment d’un “man­chot !” bien sec. Il pous­se­ra peut-être le vice jusqu’à se reprendre lui-même : “ah non, c’est un gor­fou en fait”, vous don­nant l’impression d’être le der­nier des cré­tins. Le pire, c’est que vous aurez du mal à lui en vou­loir : il l’aura fait avec la dou­ceur d’un rhi­no­cé­ros, mais sans méchan­ce­té aucune.

Par ailleurs, un jour­na­liste a par­fois ten­dance à trai­ter ses rela­tions ami­cales ou amou­reuses comme des sources. La dis­cus­sion vous fatigue ? Peu importe, il a encore qua­rante-deux “pour­quoi ?” dans son sac et n’a pas l’intention de vous lâcher avant que vous ayez fini d’y répondre. Dans l’autre sens, il peut vous expli­quer l’univers pen­dant des heures au lieu de sim­ple­ment savou­rer le moment — un jour­na­liste ne goûte pas ce qu’il ne com­prend pas —, ce qui n’est pas sans vous don­ner envie de lui lâcher un “non mais on est pas obli­gé de par­ler, hein…” pas dépour­vu de las­si­tude.

Pis, toute infor­ma­tion trans­mise à un jour­na­liste peut deve­nir un “papier” : vous ris­quez d’être cité plus ou moins nom­mé­ment dans n’importe quel article qu’il serait ame­né à publier. Je connais au moins trois ou quatre per­sonnes qui sont ain­si reprises dans ce seul billet.

Le jour­na­liste est en outre pas­sion­né par l’information, avant toute autre chose. L’angoisse d’avoir raté quelque chose va le pous­ser à rele­ver ses sources — cour­riels, Face­book, Google News et ses cent soixante flux RSS — alors qu’il avait juste sor­ti son télé­phone pour voir l’heure. Et si vous êtes en train de lui par­ler à ce moment-là, vous pour­riez êtes sur­pris de le voir pas­ser en une seconde du psy le plus atten­tif à l’autiste le plus cloî­tré. Et si par hasard vous croi­sez un attrou­pe­ment ou une file d’attente, pré­pa­rez-vous à poi­reau­ter le temps qu’il sache ce qu’il se passe.

Mais le pire, c’est qu’un jour, vous trou­ve­rez votre ami jour­na­liste cap­ti­vé par un docu­men­taire sur la clas­si­fi­ca­tion des porte-contai­ners, sujet qu’il qua­li­fie­ra lui-même d’”épouvantablement chiant”. Et vous com­men­ce­rez à dou­ter : s’il mani­feste autant de pas­sion pour un truc aus­si inin­té­res­sant, com­ment savoir si ce que vous disiez deux minutes plus tôt l’intéressait vrai­ment ?

Il n’y a hélas pas de réponse simple. Cer­tains jour­na­listes sont inca­pables de men­tir ; il suf­fit alors de deman­der. Mais d’autres sont très bons pour ména­ger la sus­cep­ti­bi­li­té de leurs sources, et d’autres encore sont eux-mêmes inca­pables de savoir si quelque chose les inté­resse réel­le­ment ou s’ils sont juste en train d’accumuler des don­nées juste au cas où…

Oui, quelque part, un jour­na­liste, c’est un enfant qui ne sait pas ce qu’il aime, mais avec beau­coup de mémoire et une lourde ten­dance à trans­for­mer toute dis­cus­sion en inter­ro­ga­toire ou en expo­sé.

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